Nous regardions les dégâts causés par les 100.000 billets de 20$ qui
s’enflammaient dès qu’on les pliait.
Livrés par notre entremise frauduleuse de la part de Goldman Sachs
aux banksters qui squattaient alors la Société générale, les billets se sont
répandus rapidement à travers les filières des dessous de table, de la
défiscalisation et du financement des lobbies, des campagnes électorales, des
partis politiques. Ils s’écoulaient lentement mais sûrement dans les réseaux
capillaires des rémunérations occultes.
Livrés dans des boîtes à chaussure bien à plat, nos billets
attendaient patiemment qu’on les plie dans un portefeuille pour s’enflammer.
Chaque incendie ou auto consumation d’une personnalité ou de simples quidams,
nous dessinait la carte des sans scrupule, la géographie humaine du manque
absolu de vergogne.
Nous pouvions ainsi mesurer avec exactitude le délitement si
particulier de notre modernité qui avait créé un paysage économique dans lequel
toute la richesse se concentrait sur moins de cinq pour cent de la population
en ne laissant aux autres que des miettes.
Ce phénomène de concentration est bien sûr inhérent à l’action
humaine. Il est dû à la rapacité qui nous habite, au prédateur qui sommeille
dans notre âme. Il faut y remédier régulièrement en redistribuant les richesses
sachant hélas qu’à peine cinquante années plus tard le travail est à refaire.
Et c’est justement ce que voulaient les esprits des morts, une
redistribution, casser le système élitaire et donner de l’oxygène à la
démocratie. L’un des hauts commandements de cette concentration des richesses
se trouvait au 740 Park avenue, New York, USA. Les esprits des morts avaient
dans leur ligne de mire ce luxueux bâtiment de Manhattan. Mais soyons patients.
Voilà la philosophie même de l’opération Thunderbolt qui allait
entrer dans une nouvelle phase que nous expliquait Steve Jobs par la voix de
Lucas Cranach senior, son médium attitré.
Nous étions réunis dans la minuscule maison de l’éclusier prés des
piliers du pont du Boulevard Morland à un pas du bord de Seine.
Hi Sin! Allume donc l’iHoloPhone laissé par Scotty (Scott Forstall).
Il est reparti à Cupertino et fait noter les lieux des incendies sur un plan
très précis, cette fois... (Steve faisait une allusion méchante à l’échec de
Scotty dans la conception du logiciel Plan qui devait concurrencer Google
Earth.)
Mais nous savions à présent qu’il avait loupé le coche simplement
parce qu’il travaillait secrètement et d’arrache pied sur l’iHoloPhone au sein
d’Apple.
Cette fois Scotty ne va pas merder, continua Steve Jobs... il fait
noter chaque emplacement où se produit un incendie allumé par les billets.
Friends, nous aurons ainsi, un utile corruptomètre.
L’image bleuâtre de Steve apparaissait au-dessus de l’iHoloPhone. Il
nous regardait tout en nous parlant avec la voix de Lucas Cranach senior. J’ai
tout de suite vu que ce système n’était pas du tout , une image d’un côté et
une voix de l’autre.
Steve semblait deviner mes pensées. Pour le moment on ne peut pas
intégrer Lucas Cranach senior dans l’iHoloPhone, dit-il avec regret. Mais je
vais en parler à Scotty. Il est relativement de bonne humeur un jour par an
mais je ne sais jamais quand.
Lucas Cranach senior n’avait pas aimé cette idée d’être intégré dans
un iBidule.
L’hologramme de Steve s’animait mais Lucas ne disait plus rien, nous
avions l’image mais plus le son. Le médium était fâché.
Puis la voix Lucas/Steve dit OK , excuses-moi Lucas, je vais
abandonner cette idée.
Maintenant que notre corruptomètre est en place, on peut continuer,
déclara Steve. Scotty va sortir
une application gratuite téléchargeable sur l’App Store. Ainsi chacun
pourra avoir sur sa tablette ou son téléphone portable une application de
localisation géographique des corrompus et des filous qui ont pris feu.
Je me demandais vraiment comment Steve avait pu obtenir tout cela de
Scott Forstall. Scotty était une vraie teigne.
Steve poursuivait. Scotty y mettra leur adresse et leur téléphone en
clair. Cette application gratuite «Rotted» (pourrie) aura une version pour les
journalistes avec biographie complète des intéressés, école, diplômes, revenus
déclarés, job officiel, activités occultes repérées, adresses et résidences
secondaires, type de voiture avec le numéro d’immatriculation, numéro des
comptes dans les paradis fiscaux, copains les plus en vue, amis politiques,
mafieux et syndicaux, liens avec Goldman Sachs, Standard & Poor’s,
trafiquants de drogue mexicains, proxénètes, milliardaires du Golf, roitelets
et seigneurs de la guerre africains, vendeurs d’armes, membres du PC chinois,
and so on.
Mais maintenant, en attendant, sortons l’armada. Ce seront des
billets de 500 euros traités par d’excellents chimistes, scrupuleux dans leur
cuisine comme Walter White dans Breaking Bad. Bon, le monde des esprits suit
aussi les séries qui passent à la télé.
Regardez dans la pièce du fond, un million de billets de 500 euros
vous attendent, notre invisible armada va appareiller.
Steve et les esprits des morts ne plaisantaient pas. Maintenant ils
avaient mis le paquet. Cinq cent millions d’euros. Deux palettes de biftons.
Nous avions compris que ce job était pour notre .
(à suivre)