Les billets de 500 € qui se dématérialisaient allaient
permettre à Gérard Depardieu de redevenir ce qu’il avait été. Nous avions
remplacé ses revenus par nos billets piégés qui se transformaient en un
minuscule tas de poussière grise et petit à petit, Gérard devenait de plus en
plus pauvre. Amaigri, retrouvant une certaine compassion, désintoxiqué de l’alcool
et de son énorme vanité, nous avons décidé d’arrêter toute action à son égard.
C’était devenu urgent de l’avis même des esprits des morts, et notamment de la
bande des mille qui orchestrait l’opération Thunderbolt.
Mais avant de poursuivre le récit de cette magnifique opération
contre la toute puissance du fric, je me dois de vous informer des premiers
effets de «Rotted». En effet, la fin du monde était passée pour Gérard et nous
programmions les suivantes.
L’application gratuite «Rotted», je vous le rappelle,
donnait sur chaque smartphone une carte détaillée de l’implantation des pourris
qui faisaient marcher les systèmes corrompant nos démocraties.
Un index tenu à jour permettait de vérifier si tel sénateur
de gauche ou tel député de droite était vraiment propre et de savoir ce qu’il avait exactement fait pour
leurs concitoyens depuis qu’il touchait les émoluments de la République.
Mais il y avait aussi cette liste impressionnante de
corrompus de toute origine et sur laquelle apparaissaient le nom d’Audrey
Pulvar et de cette pauvre Clémentine Autain que l’on avait rajouté à la suite
de sa dernière apparition sur l‘A2. A force de fréquenter les plateaux très
mondains de la télé en fustigeant Miss France elle oubliait que le peuple
existait.
L’esprit de Karl Marx, sans barbe, qui avait rejoint la
bande des mille dans le monde intermédiaire, lui était pourtant apparu en rêve
et lui avait dit : «Clémentine, reviens! Nous savons tous qu’il est plus facile
de rêver l’impossible que d’aimer les choses réelles, celles qui sont
banalement possibles. Clémentine, retrouve ton calme, prend tes distances avec
les bonimenteurs de la politique».
En attendant, et malgré les injonctions de Karl, Clémentine était
sur cette fameuse liste et je trouvais personnellement que cela était injuste,
que parfois ses pensées étaient un peu corrompues mais qu’elle ne l’était pas.
J’ai fait appel. Winston Churchill a examiné son cas.
Une liste de 67.161 noms (Clémentine en avait été
heureusement retirée) avec leur adresse, biographie et téléphone, à peu prés
autant que de détenus dans les prisons de France.
Voici l’usage qu’on peut faire de Rotted. Vous vous promenez
dans Paris, vous voyez votre propre localisation sur l’écran, et apparait dans un rayon de 500 mètres quelques
uns des 67 161 qui sont présents dans cette zone. Vous repérez celui qui est le
plus proche de vous, vous touchez
l'icône «Identification» et vous avez la fiche complète de ce pourri.
Plusieurs précautions sont à prendre dans l utilisation de
cette application, de cette App qui traque:
- évitez les quartiers des ministères et les quartiers d’affaires
car vous risquez de faire bugger le système. Si la densité des pourris présents
est trop forte, mettez votre smartphone ou votre tablette en kernel panic (une
désintégration subite du système d’exploitation),
- malgré l’excellent boulot de Scott Fostall, concepteur génial,
n’oubliez pas que Scotty est une teigne et qu’il peut avoir glissé dans la
librairie de son App, des personnes qu’il déteste, et elles sont nombreuses,
- n’oubliez pas que vous risquez gros si vous êtes aperçu
par un quelconque garde du corps de la personnalité en question car ils sont
dotés de Schow Rotted, une App qui permet de repérer les personnes équipées du
logiciel Rotted.
Vous voilà prévenus. Soyez prudents! Ne jouez pas en
amateur, un accident est vite arrivé. A vous de jouer à l’App qui traque mais
ne soyez jamais violents physiquement.
Nous avions, de notre côté, la charge de mettre en œuvre la
livraison des premiers cent millions d’euros à ce sénateur, un certain
Fierdetout qui, selon Winston Churchill, récoltait l’oseille de proxénètes à la
gare de Lyon. L’un de ses agents se tenait à la station de taxi et nous devions
lui remettre les valises avec l’argent.
Nous étions équipés d’un taxi parisien, une belle Mercedes,
et observions le trafic sous la grande tour de l’horloge de la gare.
Gary me poussa du coude. Sin, regarde le gros. Un taxi s’arrête,
lui remet un grand sac «Tati» et s’éloigne.
Gwladys le file. Nous entendons dans l’oreillette que le gros descend dans le parking, il met le sac dans le
coffre d’une Opel rouge et revient vers l’horloge, attention.
Voilà le gros. Lucas se place devant le tour de l’horloge:
un autre taxi arrive et lui remet un sac «Fnac». De nouveau vers le parking.
Gwladys: le voilà. Il revient vers l’Opel rouge. Met un sac «Leclerc»
dans le coffre.
Stop les enfants, dit Lucas Cranach senior dans son micro,
il nous enfume. Où est passé le sac «Fnac» ? Qui lui a donné le sac «Leclerc»?
Gary : c’est le clodo couché contre le mur de la gare, il a
caché le sac «Fnac» sous la couverture.
Je lance : n’intervenez pas. Ils ne nous ont pas repérés. C’est
un micmac entre eux.
Lucas Cranach senior: un autre taxi, remet au gros un sac «Apple».
Se rend au parking.
Gwladys: il fourre un sac «Samsung» dans le coffre de l’Opel.
C’est le même clodo qui a gardé le sac «Apple» et lui a fourgué le sac «Samsung».
Le coffre est plein. Il peine à le fermer. Il le ferme et remonte.
Allez, on les boucle. Le gros et le clodo. Gwladys et Gary
vous gelez le clodo, Lucas Cranach senior et moi on se gaule le gros. Discrètement.
Gwladys tu raves les clefs de l’Opel au gros et tu nous suis. N’oubliez pas le
barda du clodo.
On a obscurci les deux et les avons roulé vers le Bassin de
l’Arsenal à côté de la Bastille, dans la minuscule maison d’éclusier, coincée à
droite sous les ponts en sortant du Bassin de l’Arsenal vers la Seine, entre
les piliers du Boulevard Morland et ceux de la station de métro Quai de la Rapée,
notre quartier général de l’opération Thunderbolt déclenchée par le monde des
esprits.
Les sacs «Tati» et compagnie étaient bourrés d’artiche. Nous
les avons remplacé par nos biftons à nous, ceux qui se désintégraient quand il
le fallait.
Steve Jobs convoqua le fantôme de la maman du gros qui, à la
vue de Steve et de sa propre maman morte écrasée par un tramway, avoua vite
fait le lieu de livraison du magot des merlans de Paname. C’était à livrer en
direct au Sénat, Palais du Luxembourg, à l’attention de monsieur le sénateur
Fierdetout.
Le clodo avoua tout à la vue du fantôme terrifiant du Soldat
inconnu. Oui terrifiant. Le Soldat inconnu se demandait depuis 1917 s’il n’était
pas mort pour enrichir les pourris et croyez-moi, il en avait gros sur la
patate. L’argent que devait détourner le clodo en prélevant un quota - un sac «Apple»
et un sac «Fnac» - était destiné au compte fermé sur une banque suisse de Jérôme
Cahuzac. Ce n’était pas possible! On a fourré nos billets trafiqués dans les
deux sacs en plastique. Il va y avoir du grabuge au Sénat mais aussi à l’Assemblée
nationale. Le Soldat inconnu poussa un hurlement de rage qui traversa la Seine
et couvrit le vacarme des travaux de l’université de Jussieu.
(à suivre)

