A une centaine de mètres de l’amarrage de l’Alouette, la
minuscule maison d’éclusier, coincée à droite sous les ponts en sortant du
Bassin de l’Arsenal vers la Seine, entre les piliers du Boulevard Morland et
ceux de la station de métro Quai de la Rapée, était devenue le quartier général
de l’opération Thunderbolt déclenchée par le monde des esprits.
Nous étions en réunion et l’esprit de Steve Jobs nous
parlait par la voix de son médium, Lucas Cranach senior. Et l’iHoloPhone
reproduisait ses gestes.
Maintenant que Scotty est parti (Steve parlait de Scott
Forstall), passons aux choses sérieuses et détendez-vous.
La première opération sera de s’attaquer à la Société Générale.
Une cible intéressante. Votre mission consistera à placer ces cinq cartons
remplis de billets de 20$, vous savez ces billets comportant l'effigie d’Andrew
Jackson celui qui a trahi les traités passés avec les Amérindiens et ordonné
leur déportation à l’ouest du Mississippi et leur esclavage. Un sale type qui a
déshonoré les USA. Évitez comme les Indiens de glisser un billet de 20$ dans
votre portefeuille.
Et bien, là il y en a 500.000 dans ces cinq caisses soit
pour dix millions de $. Vous allez livrer ces caisses aux dirigeants de la Société
Générale et voici comment...
Quelques semaines plus tard, nous étions prêts à débarquer
au conseil d’administration de la Société Générale qui se tenait alors au siège
de la banque au 29 Boulevard Haussmann à Paris, France.
Nous avions appelé cette opération «Kerviel» en hommage au trader
auquel la grande banque essayait de faire porter le chapeau de ses indélicatesses.
Celles de ce bonhomme n’avaient aucune commune mesure avec les pratiques spéculatives
nuisibles à très grande échelle de la banque. Tout un chacun savait que ces
manipulations financières avaient précipité la vie économique dans les pires
turpitudes qu’on appelait «crise» et qui n’étaient rien d’autre que le résultat
d’un piratage en règle par une poignée de requins goulus qui s’imaginaient
appartenir à l’élite.
Steve Jobs était intervenu fermement par la voix de Lucas
Cranach senior : vous n’avez pas à appeler cette opération «Kerviel», arrêtez
de semer la confusion, le mix marketing est une chaîne de cohérence, nous nous
trouvons bien dans le cadre de l’opération Thunderbolt et «Kerviel» n’a rien à
faire ici, le pauvre. J’ai horreur de ce genre d’initiative...
On aimait bien quand Steve se mettait en pétard mais qu’importe
puisqu’il était mort.
Gwladys Brunoni était franchement irrésistible dans son
tailleur gris perle et je la suivais dans mon costume trois pièces noir. Nous
avions fait venir nos habits de fringants banquiers internationaux en direct d’un
tailleur de la City de Londres.
Je suis attendue par Mister OUVEA. Je suis Jennifer
Blankfein. Elle remit sa carte de visite «Jennifer Blankfein, Special Advisor ,
Goldman Sachs, 200 West Street New York 10282 United States tel 1-212-902-1000
e.mail jblankfein@gs.com».
Nous étions attendus et Gwladys prit un air pressé, le genre
qui ne s’attarde pas au détail, présentations rapides, échange de cartes de
visite, à l’américaine.
Avec un accent anglais à couper au couteau elle dit, mon
oncle Lloyd, m’a demandé de vous livrer en direct les 10 millions de $ que nous
vous devons. Tonton veut honorer sa signature et celle de Goldman Sachs, vous
comprenez.
OUVEA parut étonné. Pourquoi livrer ici même tout cet argent
en petites coupures? Pourquoi ne pas passer comme à l’ordinaire par les Iles Caïmans?
Le président Lloyd Blankfein, mon oncle, estime que depuis
quelques temps les fonctionnaires américains et européens chargés de la
surveillance des flux financiers se réveillent un peu trop fort. Alors pour
vous éviter le moindre ennui, je suis chargée de ces livraisons. Elle se retourna
vers moi. Bill, faites monter ici les cinq cartons. Ne vous effrayez pas, pour
ce genre d’affaires nous sommes obligés d’avoir des gens avertis, vous le
comprenez.
Arrivèrent par l’ascenseur privé, Lucas Cranach senior et
Garry, costumes noirs, petit renflement à peine visible du côté gauche de leur
veste mais un œil exercé devinait la présence d’un Glock dans son étui. Ils
apportaient chargés sur un diable élégant et flambant neuf, carton après
carton.
Thanks Dick and Perry, dit Gwladys-Jennifer.
Et ils ouvrirent l’un des cinq cartons, chacun de la taille
d’un frigo.
Ce sont des billets usagés de 20$. Le compte y est: 100.000
billets par carton, 500.000 billets de 20$ soit 10 millions cash utilisables
sans aucune réserve, dit-elle avec la voix d’un expert comptable présentant un
bilan bien ficelé aux actionnaires.
A la vue de cet empilement de billets, les membres de l’équipe
resserrée de dirigeants de la banque, furent comme électrifiés. Leur regard
devint humide. Je crus un instant qu’ils allaient tous fondre en larme.
Voilà messieurs, mon oncle le président, Lloyd BLANKFEIN, s’excuse.
Nous ne pouvons plus faire autrement en attendant que les choses s’arrangent.
C’est un peu gênant pour nous, dit OUVEA. Et il s’adressa à
ses proches. Nous allons donner les primes et les bonus dans des boîtes à
chaussure cette année, ajouta-t-il avec cette soumission et cette bonne volonté
qu’on doit naturellement au grand patron de la banque la plus puissante du
monde.
Évidemment il se pliait aux exigences du président de
Goldman Sachs qui avait affirmé dans les journaux économiques «faire le travail
de Dieu».
Bien Messieurs, nous vous demandons de ne faire mention de
cette livraison ni par téléphone sécurisé, ni par tout autre mode de
communication,. Pour le moment attendez les instructions. Et Gwladys-Jennifer
nous invita à rejoindre l’ascenseur. Elle m’empêcha d’un geste discret à
emporter le diable flambant neuf qui resta donc sur place à mon grand regret.
En chœur les banksters parisiens: thank you, best greetings
to mister Blankfein. Bye.
Une limousine noire nous attendait devant la banque, nous fîmes
semblant d’échanger quelques mots en prenant notre temps nous sachant observés.
Puis nous montâmes dans la voiture et descendîmes le Boulevard Haussmann. La
phase un de l’opération «Kerviel» s’était déroulée comme sur des roulettes.