lundi 5 novembre 2012

L'opération Thunderbolt - 67° épisode.

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La convention spirite battait son plein sur les quais du Bassin de l’Arsenal, Paris.
Steve Jobs venait de dévoiler le nom de l’opération, Thunderbolt (*), coup de foudre.
Et nous avions vite compris que nous étions désignés, Lucas Cranach senior le médium, Gary le pistoléro, Gwladys mon amour et moi, par la bande des mille du monde intermédiaire comme les exécutants de l’opération lancée auprès des vivants.

Maintenant les esprits des morts étaient partout, sur le toit de la capitainerie du port, sur les bateaux amarrés, sur l’eau, sur le pont au-dessus de l’écluse, dans l’air. Ces milliers d’âmes de morts, illustres ou inconnus, formaient un nuage opalescent.
Lucas Cranach senior donnait une voix à cette masse spirite. Gary surveillait le pont au-dessus de l’écluse et Gwladys appuyée contre le mur de la capitainerie, prête à dégainer son Glock.

Je vais passer la parole, dit Steve, aux uns et aux autres, en vous priant de parler lentement afin que Lucas Cranach senior, notre médium, puisse être notre porte voix d’une manière compréhensible pour nos amis.

Jean-Paul Machin! Annonça Steve. La parole est à JPM!
Je tiens à rappeler que Jean-Paul Machin est cet homme qui avait obstinément refusé la minute de gloire universelle promise par Andy Warhol à tout humain du système médiatique mondialisé.
Et JPM parla. Mes amis, voilà les faits. Le monde des vivants est bloqué. Les hommes sont de nouveau prêts à se déchirer, s’entretuer au nom du fanatisme religieux, du nationalisme, de conceptions raciales ou de principes idéologiques. Et leur propre vaisseau spatial, la planète terre, se détériore de mois en mois dans l’indifférence générale. Les démocraties se pervertissent, l’éthique individualiste prédomine, l’ennui de vivre s’étale ...

Well! Well! interrompit Winston Churchill. OK, JPM. Il est important que nos efforts se portent vers les trafiquants en tout genre en rendant invivables tous les paradis fiscaux. Je n’ai plus la RAF pour les bombarder. Et l’opération est délicate. Car le ver est dans le fruit. Dans nos villes mêmes s’opèrent les plus grandes complicités avec ce système de trafiquants d’armes, de drogues, d’êtres humains, de capitaux, de dettes, d’idées politiques erronées et mensongères...

Sans aucun doute, lança Wolfgang Amadeus Mozart, leur musique s'appauvrit, la culture s’effiloche, bavardages télévisuels, ragots de l’Internet. J’aimerais faire revenir ma Reine de la Nuit, enchanter les flûtes, faire mourir d’amour les sopranos dans d’intenses trémolos...

Oui maman, je donne aussi notre avis, dit Romain Gary à sa maman. Voilà, compagnons. Ce monde ne tient plus aucune promesse, les hommes renoncent à manger les étoiles, à croquer le ciel. De cette apathie naît la haine de soi, des autres, du monde.

Il nous faut une trêve, s’écria Saint Joseph de Cupertino, l’homme doit voler, s’envoler, survoler. Non pas des paysages de ruines mais des fresques d’harmonie, une infinité de points de vues confrontés, divergents... 




 Venere degli stracci (Vénus aux chiffons).

de Michelangelo PISTOLETTO. Sculpture et chiffons, 1967, Tate Gallery de Londres.
PISTOLETTO est l’un des acteurs du mouvement Arte Povera qui, à partir des choses banales produites par nos sociétés modernes, préconisait de privilégier le geste créatif à l’objet crée pour défier notre culture industrielle sur le modèle de la guérilla.


Bien dit, Pépé. Faut y aller. C’était Albert Camus. Une vague peste s’infiltre par tous les pores de ce monde des vivants. Nous n’avons pas à être étranger à nous-mêmes, refusons la séquestration, donnons de l’espoir à Sisyphe!

Et surtout, intervint Albert Einstein, restons rigoureux. Essayons d’introduire une distorsion temporelle, une nouvelle courbure dans l’espace temps...

Das ist kapital. Mais qui est donc cet inconnu qui se tenait luminescent au bord du quai du Bassin de l’Arsenal? Voyant notre étonnement, Steve Jobs le présenta. Folk’s, amazing, Karl Marx ! A Karl Marx without barb.
Pour la première fois depuis sa mort en 1883, Karl Marx prit la parole. Physiquement impossible à reconnaître sans sa barbe. Les esprits des morts, à moins de faire d’importants efforts, apparaissent aux vivants sous la forme qu’ils avaient avant de mourir. En principe.
Ja, ich bin Karl Marx. J’ai décidé de vous apparaître sans ma barbe. C’est ainsi. On a commis trop de crimes, trop de bêtises en mon nom. Je renie tous les mouvements politiques qui disent s’inspirer de moi! Tous ces paresseux qui ne peuvent penser sans modèle. Qui ne peuvent pas penser par eux-mêmes!

Ach, mein Sohn! C’était Meier Halevi Marx, le grand-père rabbin de Karl. Enfin nous nous retrouvons mon cher petit-fils, mon enfant.
Papy! Cria Karl.
Il y eut un moment de grand silence.

Ja, reprit doucement Karl. Ce n’est pas une question de lutte des classes mais d’une lutte des frasques, dans le sens d’un incommensurable écart de conduite de l’humanité. Je pense comme Malthus que la question de la nouvelle démographie est capitale. Les vivants sont trop nombreux, demain 10 milliards. L’explosion démographique donne un net avantage à la Chine et à l’Inde. Une réserve de main d’œuvre à très bon marché presque inépuisable. On n’a jamais vu cela depuis l’ancienne Égypte, du temps de la construction des pyramides.
La classe dirigeante chinoise est contrainte de s’imposer sur la scène internationale si elle ne veut pas être balayée par la multitude.

La Chine a déjà mis la main sur les terres arables africaines, les terres agricoles du Cameroun, du Mozambique. Elle a pris le contrôle des mines de toutes sortes et possède plus de 7% de la dette européenne et acquiert des parts de plus en plus importantes de la dette américaine et de ses banques prédatrices comme Morgan Stanley et Goldman Sachs.

L’émergence de la Chine a créé une nouvelle redistribution des zones d’influence. Un colonialisme du carnet de chèque plus efficace que les colonialismes anciens portés par les baïonnettes qui exploitaient les dissensions internes des sociétés colonisées.
L'Europe se dispute lamentablement et n’arrive pas à se construire en fédération politique et les Nations Unies vont d’échec en échec comme la Société des Nations, créée en 1919, qui n’a pas su empêcher la deuxième guerre mondiale.

Voilà les enjeux de l’infrastructure idéologique marqués par la rareté des ressources, la détérioration climatique et la formidable pression démographique. Sur cet état se greffe la volonté de puissance de la bourgeoisie communiste chinoise et de ses alliés occidentaux.
Mais il y a bien plus grave: le cycle des réincarnations est précipité. La démultiplication démographique affole le mécanisme des réincarnations. Certains ici à peine décédés auraient dû se réincarner. Heureusement que nous avons résisté afin de retarder notre réincarnation,  le temps d’une maturation nécessaire de nos consciences, bénéfique à l’ensemble. Le système que le grand bourgeois capitaliste, Steve Jobs, appelle l’operating system, le système opératoire, l’OS de l’éternel retour, est faussé, poussé à ses limites...

Hi, Karl. Tu me retires ce grand bourgeois capitaliste et ces bourgeois chinois et leurs alliés occidentaux, c’est d’un ringard...

Entschuldigung, Steve, je n’ai pas encore reprogrammé mon vocabulaire depuis mes manuscrits de 1848. Sur le fond, je ne retire rien, sinon que la révolution ne sera jamais communiste et que la dictature n’amène rien de bon... aber Steve, mein Freund, toi tu restes un grand bourgeois californien, tu n’es pas de cet avis grand-papa...

Le grand-père rabbin de Karl Marx lui dit, mein Sohn, sois donc moins agressif, je suis sûr que tu aurais adoré les belles voitures de Steve.

Meine Herren! C’était Albert Einstein. Au lieu de vous chipoter, ce que je trouve personnellement très amusant ayant bien connu le stalinisme, mon cher Karl, qui s’est caché derrière ta barbe comme le maoïsme qui a créé ta bourgeoisie dirigeante chinoise, et bien réfléchissons comment pouvons nous faire travailler utilement ces quatre vivants que nous venons d’enrichir de quelques millions d’euros afin qu’ils exécutent le plan que nous avons mijoté.

Je propose que ce soit Steve Jobs qui soit leur correspondant. Nous resterons derrière lui pour assurer l’intendance ayant ce grand privilège de connaître ce qui se passe dans le monde des vivants une petite heure en avance par rapport à eux. Mais nos capacités prévisionnelles d’anticipation n’excèdent pas les soixante minutes, d’ailleurs cela s’explique, c’est une question de vitesse, de rapport espace-temps, que je pourrais peut-être rappeler, puisque j’en suis quand même l’inventeur du temps qui se dilate et se contracte ...

OK Albert, je crois que ce n’est pas la peine, ils n’ont toujours rien compris à tes courbures spatio-temporelles. C’était Steve.

Albert Einstein s’adressa à tous les esprits : quelqu’un d’entre vous voit-il un inconvénient à ce qu’on laisse Steve Jobs conduire notre opération Thunderbolt?

Lucas Cranach senior n’entendit pas la réponse, entendre 3.856 esprits dire en même temps «oui» est absolument insupportable pour un médium, même très entraîné comme lui. Les esprits des morts le savent. Ce qui est sûr, il n’y eut aucune voix contre.

(à suivre)

(*) Du nom d’un nouveau format de connexion informatique conçu par Intel. Il permet de brancher plusieurs périphériques, écrans, disques durs externes, etc. simultanément avec une vitesse de transmission allant jusqu’à 100 gigabits par seconde sur le principe des déplacements de photons et non d’électrons. Cette connexion devrait passer du cuivre à la fibre optique et remplacer les connexions classiques comme le FireWire, l’USB ou l’Ethernet. Cette connexion existe à présent sur tous les Mac mais les autres constructeurs devraient l’adopter.