Le temps passé dans les bras de l’être aimé ne se compte
pas. Il défile sur les calendriers à notre insu. Des mois sans jours. Des
heures sans aucune seconde. Une autre dimension enveloppe nos mouvements, une
nouvelle clef, la portée s’étire et s’y dessinent des suites immémoriales.
J’avais enfin retrouvé Gwladys Brunoni derrière la porte au
Rothko des Frigos de Paris, comme Lucas avait retrouvé Gary.
En fermant la porte derrière moi, toute chose fractionnée s’est
ressoudée, la vague est revenue à la mer, le vent renforçait la légèreté de l’air,
l’éclair se faisait lumière. Les météores s’apaisent quand nous ne nous
retournons plus.
Ce sont des temps sans histoire. Nous sommes fait pour ça et
nous le croyons vraiment, en toute sincérité. Oubliant pour un temps que le
temps de l’histoire ne peut jamais s’oublier. Oubliant que le monde autour de
nous est un éclatement dans lequel nous cherchons sans relâche une raison, une
ligne, un fil. Alors que tout est dispersion. Sauf notre conscience.
Philip GUSTON 1913-1980. For M - 1955. San Francisco Museum
of Modern Art.
Gwladys avait gardé son job au stock de l’Apple store du
Louvre. Cupertino avait changé les équipes, leur encadrement, sous prétexte d’une
nouvelle politique commerciale.
Il fallait des gens qui vérifient avec soin les cartons
venant de Foxconn, le fournisseur d’Apple procurant les plus gros chiffres à l’exportation
de la Chine. Le groupe employait plus d’un million de personnes et travaillait
pour presque toutes les entreprises informatiques du monde dont Apple, évidemment.
Certaines livraisons venaient en direct de son usine de
Shenzhen dans laquelle travaillaient 400.000 personnes dans des conditions
honteuses. Les Chinois, comme la plupart des bipèdes du monde, s’étaient déclarés
en guerre économique. Le but des conflits était la proéminence, le pouvoir, la
gloire. Qu’importent les paysages, les rivières, les montagnes. La brume délicate
des dessins anciens flottant autour des lacs et échevelant les rochers des
temples, n’avaient plus aucun sens. Les lacs étaient chargés d’huile de vidange
et les rochers sacrés enveloppés d’émanations carbonées. Et chaque vie est un
pion sur une planche de Go, un petit galet arrondi facile à ranger dans un bol.
C’est le prix que vous devez payer. Cette tyrannie vous mènera, elle, là où
aucune tyrannie ne vous a jamais conduite, à votre insertion nouvelle dans l’histoire
alors que les anciennes tyrannies vous en avaient sortis.
L’énervement productif chinois se prenait parfois les pattes
dans ses containers et ses cartons et créait malgré lui des emplois stables
dans les Apple store. Des vérificateurs de cartons. Le job pérenne de Gwladys.
Elle avait de ce fait évité le licenciement.
Tim Cook avait chargé l’ONG, Fair Labor Association (FLA), d’inspecter
les usines de Foxconn. C’était un geste vers la communauté Apple qui demandait
un peu plus de tenue à leur entreprise préférée. Un mini geste. Les conclusions
de cette association qui observe et note les abus au travail, ont indiqué que
les conditions des ouvriers et employés s'étaient améliorées, avec notamment
une baisse des horaires hebdomadaires qui dépassaient encore les 60 heures il y
a quelques mois.
Cinquante-huit heures par semaine, des coins dortoirs empilés
pour ces paysans enfin utiles à quelque chose et qui vivaient dans la misère de
leurs cul terreux de villages, quelques jours de vacances aux fêtes, la joie de
participer au développement de la Chine qui sera comme elle l’a toujours été
pendant des millénaires, la première des nations sur cette terre, l’Empire du
Milieu enfin rétabli, après cette parenthèse de quelques centaines d’années
sombres, le bonheur absolu de suivre la voie indiquée par Mao Dzé Dong. Et de
plus, cerise sur le gâteau, participer au développement de la première firme
mondiale, celle de l’intelligence, la création de Steve Jobs.
Mais le vent était en train de tourner. Les petits Chinois
obéissants et soumis, travaillant pour trois trombones et un élastique pour les
plus riches entreprises du monde, se mettaient en rogne. Les autorités
communistes chinoises appelaient «bagarres entre ouvriers» les incidents
sociaux de leurs usines. Sur le site de la ville de Taiyuan de Foxconn, Chine
du nord, une «bagarre» a dû être «calmée» par 4.000 policiers.
Ici, dans les pays anciennement industrialisés, les gens
qualifiés émargeaient au chômage, avalaient des tranquillisants devant leurs
cannes à pêche et leurs écrans plats tous fabriqués ailleurs.
Et Gwladys vérifiait les cartons arrivés à l’Apple store,
les enregistrait minutieusement.
Elle avait été prise contre son gré dans «l’affaire du
sous-sol d’Apple» comme elle appelait cet épisode qui avait entraîné une
quinzaine d’employés du store voulant arrondir leur fin de mois. Elle disait «l’affaire
du sous-sol d’Apple» comme les autorités communistes de Chine invoquaient «la
bagarre entre ouvriers».
Nous étions simplement heureux. On oubliait l’affaire des FireWire et du pétrole (*).
La direction des Mines et galeries du ministère de l’Équipement
fit solidement murer la porte qui donnait de l’Apple store aux catacombes.
L’extraction du pétrole non conventionnel des roches mères
des sous-sols du Paris historique fut renvoyée aux calendes grecques. L’exploration
avait été arrêtée par le nouveau gouvernement qui redoutait les humeurs
fantasques de ses alliés du parti écologique.
On séquestra discrètement quelques petites mains des FireWire et on les mit en examen pour trafic de stupéfiants. Ceux sans ou avec
de faux papiers furent expulsés.
De leur côté, les FireWire mexicains (**) avaient fait le ménage dans
leurs rangs à leur manière : on avait retrouvé dans la Seine des corps décapités
sans qu’on puisse établir le moindre rapport avec l’affaire du pétrole, d’autres
corps ont disparu dans les voitures brûlées des banlieues rebelles de Paris. Il
n’y eut aucune communication sur les suites de cette affaire mais la rumeur
progressait à feu rampant.
Les mille milliards de barils de pétrole non conventionnel
estimés dans les sous-sols du Bassin parisien, attireront d’autres coquins. Un équivalent
de 70 à 120 années de production du Koweït, un pactole de 300.000 milliards de
$, l’un des plus grands gisements du monde sous la nappe aquifère, à une
profondeur de 2.500 m, exploitable par fracturation hydraulique, seule
technique connue pour arracher l’or noir aux profondeurs.
Rien ne fera reculer l'appât du gain. Une question de temps.
Et que disait cette rumeur?
On envisageait des puits horizontaux à grande profondeur.
Ils partiraient de la commune de Doue en Seine et Marne. Ces puits ramperaient
sous Paris et viendraient chercher le pétrole sous le Louvre. Ainsi les racines
d’Apple retrouveraient l’huile noire. Les mains poisseuses des pétroliers
serreront-ils ainsi les mains moites des geeks ? J’écartais cette image de mes
yeux. Je voyais Steve Jobs et la bande des mille du monde des esprits en
keynote spirite d’urgence. Winston Churchill prenant la parole : il faut réveiller
Cupertino, les amis. Les secouer!
Nous étions heureux, Gwladys et moi. Nous nous retrouvions
dans la Galerie du Louvre sous le pyramidion devant l’Apple store, nous allions
voir des amis aux Frigos ou nous passions nos soirées sur l’Alouette amarrée
dans le Bassin de l’Arsenal en compagnie de Lucas Cranach senior et de son
compagnon Gary.
J’oubliais le monde des esprits. Loin de moi les errements d’Apple.
J’avais réussi pendant tout ce temps à vivre sans me retourner. Gwladys se révélait
à moi par étapes, par petits bouts de vie, nous évoquions nos séquences passées
qui semblaient avoir construit nos vies, nous les ajoutions, les comparions,
nous ne nous retournions jamais mais placions ces évènements devant nous pour
les enlever ensuite afin de nous laisser passer sans faire un pas de côté.
Je songeais parfois au difficile travail que nous avions
entrepris avec la bande des mille dans le monde des esprits pour retrouver ce
que nous pensions être le virus du grand système de l’éternel retour
susceptible d’être perverti par une yogini qui se jouait de la vie et de la
mort. Gwladys dans l’atelier de Lucas Cranach l’ancien à l’époque de la Réforme,
Gwladys et Peldarboum devant Milarépa. Passer de vie en vie sans mourir. Et je
sus alors que cette quête avait été pour moi une initiation à l’amour. Aimer,
passer de vie en vie sans jamais mourir tout à fait. Du moins les choses m’apparaissaient
ainsi.
Un soir Lucas Cranach senior, le médium choisi par Steve
Jobs, me dit, la bande des mille te réclame. Steve veut te parler. C’est pour
quand tu veux.
(à suivre)
(*) Voir «Ont-ils trempé les racines d’Apple dans l’or noir?
- 41° épisode» et «Apple n’est pas un distributeur de gazoline - 42° épisode»
dans les archives du blog.
(**) Voir «iPhoto’09
et iPhoto’11, un petit plus 2 pour Apple - 30° épisode» dans les archives du
blog.
