lundi 15 octobre 2012

Sans jamais mourir tout à fait - 64° épisode.

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Le temps passé dans les bras de l’être aimé ne se compte pas. Il défile sur les calendriers à notre insu. Des mois sans jours. Des heures sans aucune seconde. Une autre dimension enveloppe nos mouvements, une nouvelle clef, la portée s’étire et s’y dessinent des suites immémoriales.

J’avais enfin retrouvé Gwladys Brunoni derrière la porte au Rothko des Frigos de Paris, comme Lucas avait retrouvé Gary.
En fermant la porte derrière moi, toute chose fractionnée s’est ressoudée, la vague est revenue à la mer, le vent renforçait la légèreté de l’air, l’éclair se faisait lumière. Les météores s’apaisent quand nous ne nous retournons plus.
Ce sont des temps sans histoire. Nous sommes fait pour ça et nous le croyons vraiment, en toute sincérité. Oubliant pour un temps que le temps de l’histoire ne peut jamais s’oublier. Oubliant que le monde autour de nous est un éclatement dans lequel nous cherchons sans relâche une raison, une ligne, un fil. Alors que tout est dispersion. Sauf notre conscience.


 Philip GUSTON 1913-1980. For M - 1955. San Francisco Museum of Modern Art.

Gwladys avait gardé son job au stock de l’Apple store du Louvre. Cupertino avait changé les équipes, leur encadrement, sous prétexte d’une nouvelle politique commerciale.
Il fallait des gens qui vérifient avec soin les cartons venant de Foxconn, le fournisseur d’Apple procurant les plus gros chiffres à l’exportation de la Chine. Le groupe employait plus d’un million de personnes et travaillait pour presque toutes les entreprises informatiques du monde dont Apple, évidemment.

Certaines livraisons venaient en direct de son usine de Shenzhen dans laquelle travaillaient 400.000 personnes dans des conditions honteuses. Les Chinois, comme la plupart des bipèdes du monde, s’étaient déclarés en guerre économique. Le but des conflits était la proéminence, le pouvoir, la gloire. Qu’importent les paysages, les rivières, les montagnes. La brume délicate des dessins anciens flottant autour des lacs et échevelant les rochers des temples, n’avaient plus aucun sens. Les lacs étaient chargés d’huile de vidange et les rochers sacrés enveloppés d’émanations carbonées. Et chaque vie est un pion sur une planche de Go, un petit galet arrondi facile à ranger dans un bol. C’est le prix que vous devez payer. Cette tyrannie vous mènera, elle, là où aucune tyrannie ne vous a jamais conduite, à votre insertion nouvelle dans l’histoire alors que les anciennes tyrannies vous en avaient sortis.

L’énervement productif chinois se prenait parfois les pattes dans ses containers et ses cartons et créait malgré lui des emplois stables dans les Apple store. Des vérificateurs de cartons. Le job pérenne de Gwladys. Elle avait de ce fait évité le licenciement.

Tim Cook avait chargé l’ONG, Fair Labor Association (FLA), d’inspecter les usines de Foxconn. C’était un geste vers la communauté Apple qui demandait un peu plus de tenue à leur entreprise préférée. Un mini geste. Les conclusions de cette association qui observe et note les abus au travail, ont indiqué que les conditions des ouvriers et employés s'étaient améliorées, avec notamment une baisse des horaires hebdomadaires qui dépassaient encore les 60 heures il y a quelques mois.
Cinquante-huit heures par semaine, des coins dortoirs empilés pour ces paysans enfin utiles à quelque chose et qui vivaient dans la misère de leurs cul terreux de villages, quelques jours de vacances aux fêtes, la joie de participer au développement de la Chine qui sera comme elle l’a toujours été pendant des millénaires, la première des nations sur cette terre, l’Empire du Milieu enfin rétabli, après cette parenthèse de quelques centaines d’années sombres, le bonheur absolu de suivre la voie indiquée par Mao Dzé Dong. Et de plus, cerise sur le gâteau, participer au développement de la première firme mondiale, celle de l’intelligence, la création de Steve Jobs.

Mais le vent était en train de tourner. Les petits Chinois obéissants et soumis, travaillant pour trois trombones et un élastique pour les plus riches entreprises du monde, se mettaient en rogne. Les autorités communistes chinoises appelaient «bagarres entre ouvriers» les incidents sociaux de leurs usines. Sur le site de la ville de Taiyuan de Foxconn, Chine du nord, une «bagarre» a dû être «calmée» par 4.000 policiers.
Ici, dans les pays anciennement industrialisés, les gens qualifiés émargeaient au chômage, avalaient des tranquillisants devant leurs cannes à pêche et leurs écrans plats tous fabriqués ailleurs.
Et Gwladys vérifiait les cartons arrivés à l’Apple store, les enregistrait minutieusement.

Elle avait été prise contre son gré dans «l’affaire du sous-sol d’Apple» comme elle appelait cet épisode qui avait entraîné une quinzaine d’employés du store voulant arrondir leur fin de mois. Elle disait «l’affaire du sous-sol d’Apple» comme les autorités communistes de Chine invoquaient «la bagarre entre ouvriers». 
Nous étions simplement heureux. On oubliait l’affaire des FireWire et du pétrole (*).

La direction des Mines et galeries du ministère de l’Équipement fit solidement murer la porte qui donnait de l’Apple store aux catacombes.
L’extraction du pétrole non conventionnel des roches mères des sous-sols du Paris historique fut renvoyée aux calendes grecques. L’exploration avait été arrêtée par le nouveau gouvernement qui redoutait les humeurs fantasques de ses alliés du parti écologique.
On séquestra discrètement quelques petites mains des FireWire et on les mit en examen pour trafic de stupéfiants. Ceux sans ou avec de faux papiers furent expulsés.  De leur côté, les FireWire mexicains (**) avaient fait le ménage dans leurs rangs à leur manière : on avait retrouvé dans la Seine des corps décapités sans qu’on puisse établir le moindre rapport avec l’affaire du pétrole, d’autres corps ont disparu dans les voitures brûlées des banlieues rebelles de Paris. Il n’y eut aucune communication sur les suites de cette affaire mais la rumeur progressait à feu rampant.
Les mille milliards de barils de pétrole non conventionnel estimés dans les sous-sols du Bassin parisien, attireront d’autres coquins. Un équivalent de 70 à 120 années de production du Koweït, un pactole de 300.000 milliards de $, l’un des plus grands gisements du monde sous la nappe aquifère, à une profondeur de 2.500 m, exploitable par fracturation hydraulique, seule technique connue pour arracher l’or noir aux profondeurs.
Rien ne fera reculer l'appât du gain. Une question de temps.
Et que disait cette rumeur?
On envisageait des puits horizontaux à grande profondeur. Ils partiraient de la commune de Doue en Seine et Marne. Ces puits ramperaient sous Paris et viendraient chercher le pétrole sous le Louvre. Ainsi les racines d’Apple retrouveraient l’huile noire. Les mains poisseuses des pétroliers serreront-ils ainsi les mains moites des geeks ? J’écartais cette image de mes yeux. Je voyais Steve Jobs et la bande des mille du monde des esprits en keynote spirite d’urgence. Winston Churchill prenant la parole : il faut réveiller Cupertino, les amis. Les secouer!

Nous étions heureux, Gwladys et moi. Nous nous retrouvions dans la Galerie du Louvre sous le pyramidion devant l’Apple store, nous allions voir des amis aux Frigos ou nous passions nos soirées sur l’Alouette amarrée dans le Bassin de l’Arsenal en compagnie de Lucas Cranach senior et de son compagnon Gary.
J’oubliais le monde des esprits. Loin de moi les errements d’Apple. J’avais réussi pendant tout ce temps à vivre sans me retourner. Gwladys se révélait à moi par étapes, par petits bouts de vie, nous évoquions nos séquences passées qui semblaient avoir construit nos vies, nous les ajoutions, les comparions, nous ne nous retournions jamais mais placions ces évènements devant nous pour les enlever ensuite afin de nous laisser passer sans faire un pas de côté.

Je songeais parfois au difficile travail que nous avions entrepris avec la bande des mille dans le monde des esprits pour retrouver ce que nous pensions être le virus du grand système de l’éternel retour susceptible d’être perverti par une yogini qui se jouait de la vie et de la mort. Gwladys dans l’atelier de Lucas Cranach l’ancien à l’époque de la Réforme, Gwladys et Peldarboum devant Milarépa. Passer de vie en vie sans mourir. Et je sus alors que cette quête avait été pour moi une initiation à l’amour. Aimer, passer de vie en vie sans jamais mourir tout à fait. Du moins les choses m’apparaissaient ainsi.

Un soir Lucas Cranach senior, le médium choisi par Steve Jobs, me dit, la bande des mille te réclame. Steve veut te parler. C’est pour quand tu veux.

(à suivre)
 



(*) Voir «Ont-ils trempé les racines d’Apple dans l’or noir? - 41° épisode» et «Apple n’est pas un distributeur de gazoline - 42° épisode» dans les archives du blog.
(**) Voir  «iPhoto’09 et iPhoto’11, un petit plus 2 pour Apple - 30° épisode» dans les archives du blog.