Nous étions entre raviolis et crevettes, à la table du
restaurant Le Pont de la rivière Kwai. Le professeur Mehlang Chang répéta, oui
Gwladys Brunoni était à deux pas d’ici, aux Frigos, ancien entrepôt
frigorifique épargné par la ville, abandonné légalement à une meute d’artistes
vivant leurs rêves comme l’ingénieux Hidalgo Don Quijote de la Mancha.
Elle y occupe une surface à elle, ici. Il fit un schéma. Une
ancienne remise du Frigo. Elle vous attend. Et je tiens à vous préciser,
honorable scribouilleur des Chroniques de Cupertino, que je n’ai rien à voir
avec James Elastoc, l’ancien d’Apple qui vous avait chassé de votre journal électronique.
Je n’ai jamais été son complice. J’avais bien suivi votre conversation ici même
(*) mais c’est vous qui étiez définitivement immature et naïf. Déprimé. Comment
vouliez-vous assurer les Chroniques dans notre communauté des fans d’Apple
alors que vous étiez rien de moins
qu’une chique molle...
Holà! Vénérable professeur entortilleur de raviolis, tricoteur
de pousses de soja, on se calme. Vous étiez bien content de déverser vos ragots
sur Apple. Vous vous prétendiez expert en jobsologie clinique. Vous vous êtes
créé un personnage. En réalité tenancier de restaurant et d’un salon de massage plus bordel que salon. Les Chroniques étaient un
moyen de vous faire de la publicité. Vous n’avez jamais été professeur des
universités. Votre vrai nom est Antoine Lampin. Fils de Gérard Lampin et de
Henriette N’guyen.
Et je lui récitai sa bio telle qu’elle m’est apparue alors
que j’étais dans le monde des esprits. Scolarité médiocre au Lycée Rodin dans le
XIII° arrondissement de Paris. Bac avec justesse. Études hésitantes de Lettres à
la Sorbonne, commis de restaurant dans le quartier chinois, souteneur, petit
braqueur, vous aviez fait la caisse du kiosque aux journaux des Gobelins, arrêté,
trois mois avec sursis et avec l’argent acquis dans vos activités malhonnêtes,
vous vous associez avec le tenancier du Pont de la rivière Kwai et du soit
disant salon de massage au Paradis des fleurs roses. Votre associé disparaît étrangement
lors d’un voyage au Vietnam. Vous l’avez fait descendre au nord d’Hanoi, plutôt
tomber dans un ravin lors d’une promenade. On a trouvé dans ses papiers un document
qui vous désignait comme propriétaire du restaurant et du salon en cas d’accident.
C’est vous qui aviez trafiqué ces legs avec un notaire véreux. Voilà, vénérable
menteur, Antoine Lampin, ce qu’on apprend dans le monde des esprits.
Et on nous ressert
trois Tsingtao bien fraîches. Et trois rouleaux de printemps aux
crevettes. On oubliera l’addition quand nous venons ici, évidemment, vénérable
petit gangster sans envergure.
Mehlang Chang resta figé. Il dit à voix basse , ce n’est pas
vrai, taisez-vous.
Vénérable parapluie laqué percé, servez-nous les trois bières,
insista Gary.
Et Lucas d’ajouter, et trois rouleaux de printemps aux
crevettes, vénérable Lampin.
J’ai quitté rapidement Lucas et Gary. Me suis précipité aux
Frigos.
J’avais connu ce quartier bien avant sa rénovation. Il était
alors couvert de friches industrielles, de passages abandonnés, de petits
pavillons délabrés entre deux entrepôts squattés. Une zone équivoque qui ne se
destinait à rien. Un lieu chargé. On y avait fabriqué les voitures Panhard, étaient
venus là les immigrés espagnols républicains fuyant la dictature franquiste,
dans l’un des entrepôts on avait entassé une partie des Juifs parisiens raflés
avant de les assassiner. Des lieux d’abandon comme la République française sait
en fabriquer, fabriquer l’abandon. L’abandon de son industrie automobile, de
ses Juifs, de ses républicains espagnols amoureux de la France. Abandon
symbolisé par le passage Watt, l’un des passages les plus glauques de Paris,
aimé par les cinéastes de polars. Léo Malet y rêvait et lâchait son héros, le détective
Nestor Burma, qui y rode encore.
Entre la gare d’Austerlitz et ses voies ferrées balafrant
Paris, la Seine et le périphérique. Un pont en fer du début du siècle, du XX°,
faisait traverser la rue de Tolbiac au-dessus de la saignée des voies ferrées
et donnait sur la façade en béton des Frigos. Le pont était prévu démontable.
Mais quand on a voulu le démonter, les boulons ne cédaient plus. Ce chef d’oeuvre
de l’art industriel avait alors était mis à la casse comme les halls de Baltard
des Grandes Halles de Paris.
Les voies ferrées vont être couvertes, la plupart des entrepôts
sont rasés, la Grande Bibliothèque y a pris ses aises, un complexe de cinémas,
le Grand Moulin épargné, un campus universitaire, des pistes de vélo, une gare
RER, partout poussent les créations de cette génération d’architectes qui tente
de faire oublier les catastrophes bâties par leurs pères, sans toujours y
arriver, ils y ont même une école.
Une grande ville nouvelle. Où immigrants africains et
asiatiques, étudiants, bobo parisiens se croisent sans se voir. La classe ouvrière
dont c’était le coin, a été déportée ailleurs. Quelques vieux encore, de la rue
du Dessous des Berges et autour, sont de plus en plus rares, attendent la faucheuse
et vont disparaître. On ne parlera plus de cette époque. Des temps de sueur, de
luttes sociales courageuses, de guerre, de résistance farouche, d’espoir déçu,
de solitude, de solidarité, d’alcool dans les mille bistrots aux comptoirs
poisseux d’amours vacillantes, de sifflements de locomotives, de fumées de
charbon, du temps où la bête était humaine, celle qui avait un palpitant, dans la
merde jusqu’au cou mais debout, le cœur battant.
Dernier témoin de cette époque : un grand abri bétonné, les
Frigos construits vers 1920 par une compagnie ferroviaire, un réfrigérateur géant
qu’on débrancha fin des années soixante quand fut ouvert hors de Paris le marché
de Rungis mettant fin aux Grandes Halles du centre ville. Des artistes y logèrent
en bail précaire. Les Frigos voués à la démolition furent épargnés par la
mairie et intégrés à la politique culturelle de l’administration communale, les
premiers bobos sauvèrent les Frigos, on ne leur en voudra pas, rien que pour ça
on leur pardonne.
Le bloc monolithique surmonté d’un château d’eau, couvert de
graphes volontairement inquiétants et tristement naïfs, parfois heureux et drôles,
de fenêtres clandestines percées dans les épaisses enceintes de béton armé. Un
refuge. Un bastion. Une pièce d’architecture sauvée pour dire que l’art vivant
existe et vit encore à Paris. Une preuve en béton. Il en fallait bien une alors
que la capitale était devenue le repaire des arts morts, conservés, embaumés
dans les magnifiques musées parisiens.
L’art des Égyptiens anciens nous est parvenu par les tombes.
La pyramide de Ieoh Ming Pei du Louvre est le symbole de l’art mort vénéré. Le
grand cimetière des arts ne bruisse que par les prières au passé, transmises
par les médias au monde entier qui visite par millions, par charters et wagons
de pèlerins, les souvenirs d’une ville qui savait souffrir pour être plus belle
encore, qui crevait la dalle, qui se saoulait pour oublier la terrible aventure,
celle qui brule une vie comme un tas de paille, le terrible engagement du pas
de côté de la création. Le bâtiment des Frigos témoignera de tous ceux qui à la
force de leurs bras ont fait tourner les roues dans les coulisses de l’industrie
humaine.
Je montais les marches et suivais le plan de Mehlang Chang.
Au troisième étage il y avait bien cette peinture de Rothko reproduite fidèlement
sur une porte. Mon envoûtement fut immédiat. Je poussais le violet, le jaune et
le rouge avec mes deux mains. Je tenais dans mes bras mon amour. Gwladys
Brunoni me dit tu as mis tellement de temps pour venir.
Mark Rothko (1903-1970) Untitled - Violet,Orange, Yellow on
White and Read - 1949. Huile sur toile.
(à suivre)
(*) Episode 26. Et pour les interventions du professeur
Mehlang Chang, épisodes 20 à 27 dans les archives du blog.
+Untitled-+Violet,Orange,+Yellow+on+White+and+Read)+1949.+Huile+sur+toile..jpg)