mardi 9 octobre 2012

Les Frigos - 63° épisode.

-->
Nous étions entre raviolis et crevettes, à la table du restaurant Le Pont de la rivière Kwai. Le professeur Mehlang Chang répéta, oui Gwladys Brunoni était à deux pas d’ici, aux Frigos, ancien entrepôt frigorifique épargné par la ville, abandonné légalement à une meute d’artistes vivant leurs rêves comme l’ingénieux Hidalgo Don Quijote de la Mancha.

Elle y occupe une surface à elle, ici. Il fit un schéma. Une ancienne remise du Frigo. Elle vous attend. Et je tiens à vous préciser, honorable scribouilleur des Chroniques de Cupertino, que je n’ai rien à voir avec James Elastoc, l’ancien d’Apple qui vous avait chassé de votre journal électronique. Je n’ai jamais été son complice. J’avais bien suivi votre conversation ici même (*) mais c’est vous qui étiez définitivement immature et naïf. Déprimé. Comment vouliez-vous assurer les Chroniques dans notre communauté des fans d’Apple alors que vous étiez rien de moins  qu’une chique molle...
Holà! Vénérable professeur entortilleur de raviolis, tricoteur de pousses de soja, on se calme. Vous étiez bien content de déverser vos ragots sur Apple. Vous vous prétendiez expert en jobsologie clinique. Vous vous êtes créé un personnage. En réalité tenancier de restaurant et d’un salon de massage plus bordel que salon. Les Chroniques étaient un moyen de vous faire de la publicité. Vous n’avez jamais été professeur des universités. Votre vrai nom est Antoine Lampin. Fils de Gérard Lampin et de Henriette N’guyen.
Et je lui récitai sa bio telle qu’elle m’est apparue alors que j’étais dans le monde des esprits. Scolarité médiocre au Lycée Rodin dans le XIII° arrondissement de Paris. Bac avec justesse. Études hésitantes de Lettres à la Sorbonne, commis de restaurant dans le quartier chinois, souteneur, petit braqueur, vous aviez fait la caisse du kiosque aux journaux des Gobelins, arrêté, trois mois avec sursis et avec l’argent acquis dans vos activités malhonnêtes, vous vous associez avec le tenancier du Pont de la rivière Kwai et du soit disant salon de massage au Paradis des fleurs roses. Votre associé disparaît étrangement lors d’un voyage au Vietnam. Vous l’avez fait descendre au nord d’Hanoi, plutôt tomber dans un ravin lors d’une promenade. On a trouvé dans ses papiers un document qui vous désignait comme propriétaire du restaurant et du salon en cas d’accident. C’est vous qui aviez trafiqué ces legs avec un notaire véreux. Voilà, vénérable menteur, Antoine Lampin, ce qu’on apprend dans le monde des esprits.
Et on nous ressert  trois Tsingtao bien fraîches. Et trois rouleaux de printemps aux crevettes. On oubliera l’addition quand nous venons ici, évidemment, vénérable petit gangster sans envergure.
Mehlang Chang resta figé. Il dit à voix basse , ce n’est pas vrai, taisez-vous.
Vénérable parapluie laqué percé, servez-nous les trois bières, insista Gary.
Et Lucas d’ajouter, et trois rouleaux de printemps aux crevettes, vénérable Lampin.

J’ai quitté rapidement Lucas et Gary. Me suis précipité aux Frigos.
J’avais connu ce quartier bien avant sa rénovation. Il était alors couvert de friches industrielles, de passages abandonnés, de petits pavillons délabrés entre deux entrepôts squattés. Une zone équivoque qui ne se destinait à rien. Un lieu chargé. On y avait fabriqué les voitures Panhard, étaient venus là les immigrés espagnols républicains fuyant la dictature franquiste, dans l’un des entrepôts on avait entassé une partie des Juifs parisiens raflés avant de les assassiner. Des lieux d’abandon comme la République française sait en fabriquer, fabriquer l’abandon. L’abandon de son industrie automobile, de ses Juifs, de ses républicains espagnols amoureux de la France. Abandon symbolisé par le passage Watt, l’un des passages les plus glauques de Paris, aimé par les cinéastes de polars. Léo Malet y rêvait et lâchait son héros, le détective Nestor Burma, qui y rode encore.
Entre la gare d’Austerlitz et ses voies ferrées balafrant Paris, la Seine et le périphérique. Un pont en fer du début du siècle, du XX°, faisait traverser la rue de Tolbiac au-dessus de la saignée des voies ferrées et donnait sur la façade en béton des Frigos. Le pont était prévu démontable. Mais quand on a voulu le démonter, les boulons ne cédaient plus. Ce chef d’oeuvre de l’art industriel avait alors était mis à la casse comme les halls de Baltard des Grandes Halles de Paris.
Les voies ferrées vont être couvertes, la plupart des entrepôts sont rasés, la Grande Bibliothèque y a pris ses aises, un complexe de cinémas, le Grand Moulin épargné, un campus universitaire, des pistes de vélo, une gare RER, partout poussent les créations de cette génération d’architectes qui tente de faire oublier les catastrophes bâties par leurs pères, sans toujours y arriver, ils y ont même une école.
Une grande ville nouvelle. Où immigrants africains et asiatiques, étudiants, bobo parisiens se croisent sans se voir. La classe ouvrière dont c’était le coin, a été déportée ailleurs. Quelques vieux encore, de la rue du Dessous des Berges et autour, sont de plus en plus rares, attendent la faucheuse et vont disparaître. On ne parlera plus de cette époque. Des temps de sueur, de luttes sociales courageuses, de guerre, de résistance farouche, d’espoir déçu, de solitude, de solidarité, d’alcool dans les mille bistrots aux comptoirs poisseux d’amours vacillantes, de sifflements de locomotives, de fumées de charbon, du temps où la bête était humaine, celle qui avait un palpitant, dans la merde jusqu’au cou mais debout, le cœur battant.  

Dernier témoin de cette époque : un grand abri bétonné, les Frigos construits vers 1920 par une compagnie ferroviaire, un réfrigérateur géant qu’on débrancha fin des années soixante quand fut ouvert hors de Paris le marché de Rungis mettant fin aux Grandes Halles du centre ville. Des artistes y logèrent en bail précaire. Les Frigos voués à la démolition furent épargnés par la mairie et intégrés à la politique culturelle de l’administration communale, les premiers bobos sauvèrent les Frigos, on ne leur en voudra pas, rien que pour ça on leur pardonne.
Le bloc monolithique surmonté d’un château d’eau, couvert de graphes volontairement inquiétants et tristement naïfs, parfois heureux et drôles, de fenêtres clandestines percées dans les épaisses enceintes de béton armé. Un refuge. Un bastion. Une pièce d’architecture sauvée pour dire que l’art vivant existe et vit encore à Paris. Une preuve en béton. Il en fallait bien une alors que la capitale était devenue le repaire des arts morts, conservés, embaumés dans les magnifiques musées parisiens.
L’art des Égyptiens anciens nous est parvenu par les tombes. La pyramide de Ieoh Ming Pei du Louvre est le symbole de l’art mort vénéré. Le grand cimetière des arts ne bruisse que par les prières au passé, transmises par les médias au monde entier qui visite par millions, par charters et wagons de pèlerins, les souvenirs d’une ville qui savait souffrir pour être plus belle encore, qui crevait la dalle, qui se saoulait pour oublier la terrible aventure, celle qui brule une vie comme un tas de paille, le terrible engagement du pas de côté de la création. Le bâtiment des Frigos témoignera de tous ceux qui à la force de leurs bras ont fait tourner les roues dans les coulisses de l’industrie humaine. 

Je montais les marches et suivais le plan de Mehlang Chang. Au troisième étage il y avait bien cette peinture de Rothko reproduite fidèlement sur une porte. Mon envoûtement fut immédiat. Je poussais le violet, le jaune et le rouge avec mes deux mains. Je tenais dans mes bras mon amour. Gwladys Brunoni me dit tu as mis tellement de temps pour venir.

   

 Mark Rothko (1903-1970) Untitled - Violet,Orange, Yellow on White and Read - 1949. Huile sur toile.


(à suivre)


(*) Episode 26. Et pour les interventions du professeur Mehlang Chang, épisodes 20 à 27 dans les archives du blog.