Nous avons rejoint l’Alouette amarrée dans le bassin de l’Arsenal
avec notre grosse valise contenant cinq millions trois cent cinquante mille
euros. L’argent fut rangé dans la cale du bateau avec les armes et le reste.
Nous pensions à la manière dont Steve Jobs et la bande des
mille du monde des esprits avait forcé le banquier bandit de Goldman Sachs à
restituer cet argent et nous nous demandions pourquoi ces esprits trépassés
nous avaient transmis une telle somme. Nous ne tarderons pas à le savoir.
Le monde des morts influence profondément le monde des
vivants. Tout d’abord parce que tout ce que nous savons est l’héritage des
disparus et que ces connaissances ont été configurées par ceux qui nous ont précédé.
En reprenant cet héritage, nous nous approprions aussi, qu’on le veuille ou
non, un style et une manière de penser ainsi que sa vision du monde. Mao Dzé
Dong voulait se débarrasser du passé et avait ainsi justifié sa révolution
culturelle. Cette manœuvre lui assura de garder le pouvoir et fit courir de par
le pays des jeunes gens à la bêtise criminelle.
Notre héritage conditionne nos pensées. Notre devoir en tant
qu’homme est de provoquer des ruptures qui nécessitent de mettre en cause toute
philosophie des savoirs que nous avons reçue en héritage. Puis de créer de
nouveaux savoirs qui seront transmis à leur tour aux générations qui nous
suivent. C’est un travail collectif, une chimie mystérieuse qui se joue à
chaque génération. Jamais une telle ambition ne devrait se placer sur le plan
politique et des jeux de pouvoir. Pourtant l’esprit humain se fait si
facilement prendre aux boniments simplistes des marchands de barricades.
Mais le monde des morts influence aussi le monde des vivants
parce qu’il le veut ainsi. C’est la volonté des morts.
Moi qui les ai connus, fréquentés et appréciés, j’avais
senti cette attention particulière qu’ils portaient aux vivants. Je crois
encore que c’est sans doute par simple crainte de devoir se réincarner dans un
monde identique au monde qu’ils ont connu qui les pousse à exercer leur
influence.
C’est bien compréhensible. Sachant qu’on n’évitera pas la réincarnation,
il vaut mieux tout faire à partir du monde intermédiaire pour rendre le monde
des vivants un peu meilleur qu’au moment où on l’a quitté.
Ce souci n’est pas partagé par tous les esprits des morts.
Car comme vous le savez à présent, l’esprit d’un mort, son degré de
conscience, reste identique à celui qu’il avait de son vivant. Un humain qui
croyait que rien ne se passerait après sa mort, arrivé dans le monde intermédiaire
restera identique à lui-même vivant, prétendra que la réincarnation n’existe
pas, il niera la perspective de son retour. Une fois le choc de leur mort encaissé, ces
esprits restent prostrés des éternités. Ils n’établissent aucun contact avec les
autres esprits. Ils prennent ainsi de la cuisson, deviennent lentement
digestibles. Puis un jour sont happés par la réincarnation au moment où le
doute s’installe en eux.
D’autres comprennent et se joignent à la bande des mille. C’était
le cas de Karl Marx. Karl était arrivé dans le monde intermédiaire en pestant
et jurant contre la bourgeoisie dont il était issu. Il cherchait son corps, ne
le trouva pas, s’en prit à Winston Churchill, l’accusant au hasard, sans le
connaître, d’avoir monté cette vaste farce. Où est l’infrastructure de ce système,
sur quoi repose-t-il, qui en tire les bénéfices, qui avait mis en place cette
nouvelle oppression calculée. Même son père, pourtant excellent rabbin, n’arriva
pas à le calmer. Dans le monde intermédiaire, la colère est une vague passagère.
Karl vit arriver son ami Engels, puis Rosa Luxembourg, Karl
Liebknecht, Lénine, tous réincarnés en moines trappistes condamnés au silence à
vie, pour la durée d’une vie ou deux, dans les cellules verrouillées d’un
couvent espagnol du temps de l’inquisition triomphante.
Il vit quelques instants Staline avant qu’il ne soit réincarné à
rebours en larve de mouche à merde. Et Trostky qui fit un passage éclair avant
de se réincarner en guerrier celte, fait prisonnier par les Romains, terminant
ses jours enchaîné pour trente ans dans une galère. Il mourra noyé et la bande
des mille l’attend pour une longue interview.
Karl Marx est à présent dans la bande des mille très proche
de John Maynard Keynes, de Stan Laurel et d’Oliver Hardy. S’est réconcilié avec
l’esprit de son père, discret, observe et apprend.
Les religions chamaniques sont sensibles aux messages des
morts, aux indices qui révèlent leur volonté. Un oiseau qui passe, le bruit du
vent ou d’un torrent, les vagues de l’océan, les formes des nuages, la lumière
d’un paysage. Des indices poétiques que les artistes captent comme les chamans.
Ainsi essayent-elles d’orienter l’action des hommes dans le
sens d’un possible accroissement de la conscience des être humains. D’accroître
leur compassion envers le monde et eux-mêmes. Sur ce plan, hélas, nous n’avons
réalisé que peu de progrès. Les religions monothéistes et leurs dogmes imaginées
par les hommes n’ont pas été propices au progrès de la conscience sauf quand
elles s’oubliaient elle-même, par accident. Le paganisme n’a pas non plus brillé
particulièrement en privilégiant l'égoïsme des clans et des parentèles.
Ainsi allaient nos discussions tout en regardant les lumières
de la ville sur le bassin de l’Arsenal gagné par la nuit quand soudain Lucas
Cranach senior, le médium choisi par Steve Jobs, nous dit qu’ils voulaient nous
joindre. Et très vite sa voix fut celle bien reconnaissable de Steve.
Hy folks! Le bande veut un keynote spirite, en sorte
anyway. C’est pas le présentation la iPhone7! Ou la iMac révolutionnaire, ni
ouin iPad mini/maxi qui épargne le money de votre porte-feuille! (Les progrès
en français de Steve allaient bon train mais les marges de perfectibilité étaient
encore importantes. D’ordinaire, je retranscris en apportant les corrections
afin que ses messages soient compréhensibles. Là c’était juste pour que vous
vous fassiez une idée de mon boulot. Je ne travaillerai jamais sous la dictée.)
On a décidé de faire une convention sur les quais du bassin
de l’Arsenal, poursuivait Steve en faisant parler son médium. Tous les mille
seront là. Lucas Cranach senior sera notre porte-voix. Toi, Sin, prend des
notes. Gary et Gwladys, prenez vos pistolets. Toi Gary, tu surveilles à partir
du haut de l’écluse de la Seine et toi Gwladys tu te mets du côté de la
Capitainerie. Je ne veux pas d’attroupement ni de journalistes comme la dernière
fois au Buena Herba de San Francisco. Si par hasard on renverse une chaise ou
un banc par mégarde, remettez les choses en place immédiatement. Écartez les
clodos et les promeneurs. Attention, il est minuit dans une minute et on
commence pile aux douze coups. A vos postes!
Franchement, Steve exagérait. Il nous prenait pour des
employés d’Apple. Un bougre de phallo, me lança Gwladys en chargeant son Glock
et en s’appuyant contre le mur de la Capitainerie. Le temps de nous mettre en
place, je les vis apparaître. Tous. La bande des mille.Suspendus dans l’air, se
promenant, marchant sur l’eau en se bousculant, assis sur le bord du quai.
Lucas Cranach senior dit à voix basse, on pourrait, please, parler les uns après
les autres, j’ai des limites en tant que médium, merci.
Ok, fit Steve Jobs, on parle les uns après les autres, on
arrête le chahut, je déclare ouvert cette keynote spirite. Il mit la main dans
une poche de son jean et je crus qu’il allait en sortir un iPhone. C’était un
carton qu’il tourna ostensiblement vers nous, les quatre vivants de cette
keynote de l’au-delà. Il portait ce dessin:
Oui, friends, je fais le proclamation d’un opération dans
lequel vous quatre, Lucas, Gary, Gwladys et Sin, vous êtes nos principales
agents. A partir de now, nous donnons la point de départ d’un révolution sans
la barricade, sans assassinations, sans la injustice, dont personne can arrêter
la mouvement. Ce keynote spiritual marquera la tournant.
Les mille esprits répondirent d’une seule voix: «Yeah!».
Je trouve personnellement que Steve aurait pu faire cette déclaration
historique en anglais et ne pas se laisser aller sans modération à son penchant
inexpliqué pour notre belle langue.
(à suivre)
