mardi 30 octobre 2012

Keynote spirite - 66° épisode.

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Nous avons rejoint l’Alouette amarrée dans le bassin de l’Arsenal avec notre grosse valise contenant cinq millions trois cent cinquante mille euros. L’argent fut rangé dans la cale du bateau avec les armes et le reste.
Nous pensions à la manière dont Steve Jobs et la bande des mille du monde des esprits avait forcé le banquier bandit de Goldman Sachs à restituer cet argent et nous nous demandions pourquoi ces esprits trépassés nous avaient transmis une telle somme. Nous ne tarderons pas à le savoir.

Le monde des morts influence profondément le monde des vivants. Tout d’abord parce que tout ce que nous savons est l’héritage des disparus et que ces connaissances ont été configurées par ceux qui nous ont précédé. En reprenant cet héritage, nous nous approprions aussi, qu’on le veuille ou non, un style et une manière de penser ainsi que sa vision du monde. Mao Dzé Dong voulait se débarrasser du passé et avait ainsi justifié sa révolution culturelle. Cette manœuvre lui assura de garder le pouvoir et fit courir de par le pays des jeunes gens à la bêtise criminelle.

Notre héritage conditionne nos pensées. Notre devoir en tant qu’homme est de provoquer des ruptures qui nécessitent de mettre en cause toute philosophie des savoirs que nous avons reçue en héritage. Puis de créer de nouveaux savoirs qui seront transmis à leur tour aux générations qui nous suivent. C’est un travail collectif, une chimie mystérieuse qui se joue à chaque génération. Jamais une telle ambition ne devrait se placer sur le plan politique et des jeux de pouvoir. Pourtant l’esprit humain se fait si facilement prendre aux boniments simplistes des marchands de barricades.

Mais le monde des morts influence aussi le monde des vivants parce qu’il le veut ainsi. C’est la volonté des morts.
Moi qui les ai connus, fréquentés et appréciés, j’avais senti cette attention particulière qu’ils portaient aux vivants. Je crois encore que c’est sans doute par simple crainte de devoir se réincarner dans un monde identique au monde qu’ils ont connu qui les pousse à exercer leur influence.
C’est bien compréhensible. Sachant qu’on n’évitera pas la réincarnation, il vaut mieux tout faire à partir du monde intermédiaire pour rendre le monde des vivants un peu meilleur qu’au moment où on l’a quitté.
Ce souci n’est pas partagé par tous les esprits des morts. Car comme vous le savez à présent, l’esprit d’un mort, son degré de conscience, reste identique à celui qu’il avait de son vivant. Un humain qui croyait que rien ne se passerait après sa mort, arrivé dans le monde intermédiaire restera identique à lui-même vivant, prétendra que la réincarnation n’existe pas, il niera la perspective de son retour. Une fois le choc de leur mort encaissé, ces esprits restent prostrés des éternités. Ils n’établissent aucun contact avec les autres esprits. Ils prennent ainsi de la cuisson, deviennent lentement digestibles. Puis un jour sont happés par la réincarnation au moment où le doute s’installe en eux.
D’autres comprennent et se joignent à la bande des mille. C’était le cas de Karl Marx. Karl était arrivé dans le monde intermédiaire en pestant et jurant contre la bourgeoisie dont il était issu. Il cherchait son corps, ne le trouva pas, s’en prit à Winston Churchill, l’accusant au hasard, sans le connaître, d’avoir monté cette vaste farce. Où est l’infrastructure de ce système, sur quoi repose-t-il, qui en tire les bénéfices, qui avait mis en place cette nouvelle oppression calculée. Même son père, pourtant excellent rabbin, n’arriva pas à le calmer. Dans le monde intermédiaire, la colère est une vague passagère.
Karl vit arriver son ami Engels, puis Rosa Luxembourg, Karl Liebknecht, Lénine, tous réincarnés en moines trappistes condamnés au silence à vie, pour la durée d’une vie ou deux, dans les cellules verrouillées d’un couvent espagnol du temps de l’inquisition triomphante.
Il vit quelques instants Staline avant qu’il ne soit réincarné à rebours en larve de mouche à merde. Et Trostky qui fit un passage éclair avant de se réincarner en guerrier celte, fait prisonnier par les Romains, terminant ses jours enchaîné pour trente ans dans une galère. Il mourra noyé et la bande des mille l’attend pour une longue interview.
Karl Marx est à présent dans la bande des mille très proche de John Maynard Keynes, de Stan Laurel et d’Oliver Hardy. S’est réconcilié avec l’esprit de son père, discret, observe et apprend.

Les religions chamaniques sont sensibles aux messages des morts, aux indices qui révèlent leur volonté. Un oiseau qui passe, le bruit du vent ou d’un torrent, les vagues de l’océan, les formes des nuages, la lumière d’un paysage. Des indices poétiques que les artistes captent comme les chamans.
Ainsi essayent-elles d’orienter l’action des hommes dans le sens d’un possible accroissement de la conscience des être humains. D’accroître leur compassion envers le monde et eux-mêmes. Sur ce plan, hélas, nous n’avons réalisé que peu de progrès. Les religions monothéistes et leurs dogmes imaginées par les hommes n’ont pas été propices au progrès de la conscience sauf quand elles s’oubliaient elle-même, par accident. Le paganisme n’a pas non plus brillé particulièrement en privilégiant l'égoïsme des clans et des parentèles.

Ainsi allaient nos discussions tout en regardant les lumières de la ville sur le bassin de l’Arsenal gagné par la nuit quand soudain Lucas Cranach senior, le médium choisi par Steve Jobs, nous dit qu’ils voulaient nous joindre. Et très vite sa voix fut celle bien reconnaissable de Steve.

Hy folks! Le bande veut un keynote spirite, en sorte anyway. C’est pas le présentation la iPhone7! Ou la iMac révolutionnaire, ni ouin iPad mini/maxi qui épargne le money de votre porte-feuille! (Les progrès en français de Steve allaient bon train mais les marges de perfectibilité étaient encore importantes. D’ordinaire, je retranscris en apportant les corrections afin que ses messages soient compréhensibles. Là c’était juste pour que vous vous fassiez une idée de mon boulot. Je ne travaillerai jamais sous la dictée.)

On a décidé de faire une convention sur les quais du bassin de l’Arsenal, poursuivait Steve en faisant parler son médium. Tous les mille seront là. Lucas Cranach senior sera notre porte-voix. Toi, Sin, prend des notes. Gary et Gwladys, prenez vos pistolets. Toi Gary, tu surveilles à partir du haut de l’écluse de la Seine et toi Gwladys tu te mets du côté de la Capitainerie. Je ne veux pas d’attroupement ni de journalistes comme la dernière fois au Buena Herba de San Francisco. Si par hasard on renverse une chaise ou un banc par mégarde, remettez les choses en place immédiatement. Écartez les clodos et les promeneurs. Attention, il est minuit dans une minute et on commence pile aux douze coups. A vos postes!

Franchement, Steve exagérait. Il nous prenait pour des employés d’Apple. Un bougre de phallo, me lança Gwladys en chargeant son Glock et en s’appuyant contre le mur de la Capitainerie. Le temps de nous mettre en place, je les vis apparaître. Tous. La bande des mille.Suspendus dans l’air, se promenant, marchant sur l’eau en se bousculant, assis sur le bord du quai. Lucas Cranach senior dit à voix basse, on pourrait, please, parler les uns après les autres, j’ai des limites en tant que médium, merci.
Ok, fit Steve Jobs, on parle les uns après les autres, on arrête le chahut, je déclare ouvert cette keynote spirite. Il mit la main dans une poche de son jean et je crus qu’il allait en sortir un iPhone. C’était un carton qu’il tourna ostensiblement vers nous, les quatre vivants de cette keynote de l’au-delà. Il portait ce dessin:


Oui, friends, je fais le proclamation d’un opération dans lequel vous quatre, Lucas, Gary, Gwladys et Sin, vous êtes nos principales agents. A partir de now, nous donnons la point de départ d’un révolution sans la barricade, sans assassinations, sans la injustice, dont personne can arrêter la mouvement. Ce keynote spiritual marquera la tournant.
Les mille esprits répondirent d’une seule voix: «Yeah!».

Je trouve personnellement que Steve aurait pu faire cette déclaration historique en anglais et ne pas se laisser aller sans modération à son penchant inexpliqué pour notre belle langue.

(à suivre)