mardi 2 octobre 2012

Entre raviolis et crevettes - 62° épisode.


Ma cohabitation avec Lucas Cranach senior et Gary sur l’Alouette amarrée à Paris dans le Bassin de l’Arsenal, me permit un lent retour vers le monde des vivants.

Je ne demandais aucune nouvelle et n’essayais pas de communiquer avec les amis de la bande des mille du monde des esprits. Lucas, le médium en titre de Steve Jobs, ne me sollicita pour un quelconque échange avec l’au-delà. Les morts respectaient sans doute mon deuil du monde intermédiaire.
Et puis ce sont eux qui m’ont chassé, fait revenir ici contre mon gré, ici-bas où je n’avais strictement rien à faire, aucun destin, pas de buts, sinon ce vague projet de retrouver Gwladys Brunoni, craignant que même placé sous son regard, je tombe dans une folie nouvelle, abandonnant tout ce pour quoi j’avais lutté, déposant à ses pieds mes armes, ma volonté, m’abandonnant simplement, me perdant. N’étais-je pas déjà paumé? Que pouvais-je bien perdre, moi qui n’avais plus rien?
Ne valait-il pas mieux chasser définitivement l’idée de la revoir un jour ou devais-je me remettre en quête de la retrouver. Et puis elle, si vraiment elle l’avait voulu, aurait pu laisser un signe, un indice même semé au hasard, une piste, une branche brisée, une marque. Rien. Au bord de l’étang vert aucune grenouille bleue ne sortait de l’eau. Pas de croassement. Un pesant silence balançait imperceptiblement les joncs, la surface de l’eau lisse, sans ride.

Nous sortions de temps en temps au restaurant quand Gary avait le flemme de faire la cuisine. C’est Lucas Cranach senior qui nous conduisit ce soir là au Pont de la Rivière Kwai, Porte de Choisy, dans le quartier chinois. Il voulait que je reprenne contact avec le maître des lieux, l’inoxydable soit disant professeur Mehlang Chang, restaurateur et patron d’un salon de massage.
Avec Lucas on ne savait jamais si c’était suite à un coup de fil ou par ses talents de médium que s’annonçaient les choses nouvelles. Je renouais sans le vouloir avec mon passé de Chroniqueur à l’affut des petits riens qui me venaient de Cupertino ou d’ailleurs. Les souvenirs de ma vie passée à errer d’interview en interview me revint fixement.  

Et c’est le professeur Mehlang Chang en personne qui nous accueillit à peine arrivés sur le seuil de son restaurant. Il se disait économiste, anthropopsychiatre, expert en psychologie comportementale et en jobsologie clinique et même professeur des universités. Il tenait sa place dans la mouvance des fans de Steve Jobs, une sorte d’internationale, une nébuleuse qui tweetait, facebookait, mailait à tire larigot.
Dans le monde des esprits nous en plaisantions et laissions par le biais des apparitions en rêve, d’interférence dans les songes éveillés et même en fabriquant des messages électroniques éphémères, des indices tronqués et des fausses informations sur la vie et l’œuvre de Steve.
Ces interventions auprès des vivants étaient chose courante et permises aux esprits des morts. Le professeur était l’un des principaux acteurs, interprète des farces sur Steve Jobs. Les morts en font bien d’autres plus tragiques parfois. Surtout quand ils interviennent auprès des hommes et des femmes de pouvoir. Ainsi l’idée de produire à la chaine des automobiles était au départ une farce. Des esprits étaient apparus en rêve à  Henry Ford une nuit de 1902 où il cuvait un mauvais whisky. L’année suivante il montait sa première usine. Ce n’était qu’une mauvaise plaisanterie spirite aux conséquences incalculables.
L’histoire des hommes, des vivants, est jalonnée par des interventions diverses. La domestication du feu, l’invention de l’agriculture et même cette idée de passer par l’ouest pour rejoindre l’Inde chuchotée à Christophe Colomb, toutes ces choses venaient des esprits des morts.
Sur un tout autre plan, il faut quand même que vous sachiez que les meilleures blagues qui circulent sont fabriquées dans l’au-delà et transmises aux hommes pour le meilleur et le pire.
La créativité humaine est conçue dans l’au-delà par d’anciens vivants. On disait même dans le monde intermédiaire que les esprits qui en étaient les responsables voulaient ainsi préparer l’accueil de leur prochaine réincarnation. Configurer d’une autre manière le monde qui allait les recevoir.
Je veux tout de même témoigner que cette manière d’intervention des esprits ne fait pas l’unanimité dans l’au-delà. Nous, la bande des mille, étions intervenus régulièrement pour limiter les dégâts ou arrêter le désastre. Dès qu’une idée stupide était lancée aux hommes, comme celle par exemple de l’épouvantable purification ethnique, nous lancions de nouvelles idées comme celle d’un tribunal international contre les crimes de guerre pour contrebalancer la funeste entreprise.
Personne ne peut empêcher les hommes d’avoir des idées terrifiantes sauf un autre homme armé pour le contrer.
Les esprits qui se comportaient de manière criminelle en suggérant aux vivants des actions odieuses, compromettaient la nature de leur réincarnation à venir.
Une idée bonne peut se révéler très mauvaise et inversement. Les consciences en évolution payaient le prix fort des erreurs même involontaires  commises, parfois après sept vies passées sur terre alors que tout semblait bon, prêt à l’ouverture vers l’illumination, une idée qu’elles avaient suggérée aux vivants les rattrape, les relègue ou au contraire les propulsent, les fait avancer.
Suggérer les choses nouvelles aux vivants est une prise de risque pour un mort. Nous discutions souvent très longtemps dans la bande des mille avant de lancer aux hommes une inspiration quelconque. Avec Steve Jobs nous avions pris un risque comme avec l’idée de la machine à vapeur ou du moteur à explosion. Pour la machine solaire, nous n’avions pas laissé fuser le principe mais nous préparions le terrain. Il était évidemment bien plus facile de lancer une nouvelle blague, le tu connais la dernière.     
  
Le professeur Mehlang Chang était du complot quand James Smimoff Sputnik Stolichnaya Elastokowitch, James... Elastoc, avait pris le contrôle des Chroniques de Cupertino (*).
Et je trouvais à présent le personnage plutôt ridicule, je pensais à tout ce que nous lui avions fait gober, quand il lança son bienvenue au respectable survivant revenant du pays des morts.
Je ne pus m’empêcher d’esquisser un large sourire qu’il prit avec bienséance.
Entre la soupe aux raviolis et les rouleaux de printemps aux crevettes, il vint s’assoir avec nous. Il dit à mi-voix : je peux vous mettre sur la piste de Gwladys Brunoni. Elle est ici à Paris pas loin d’ici.

(à suivre)

(*) «Un ancien d’Apple reprend les Chroniques de Cupertino - 26° épisode» voir les archives du blog.