Nous étions, Gwladys et moi, simplement heureux. C’était
sans histoire et ne méritait aucune histoire comme le bonheur du couple Lucas
Cranach senior et Gary.
J’ai reçu l’injonction émise par Steve Jobs et de toute la
bande des mille du monde des esprits.
Tous mes amis morts m’appelaient au dialogue. Pendant
plusieurs mois je n’ai pas répondu. Ils m’avaient chassé du monde des morts
vers le monde des vivants contre mon gré. Je ne leur en voulais pas mais tout
de même je me sentais joué. Je leur dois mon bonheur de vivre avec Gwladys. Je
lui avais parlé de mon départ du monde des vivants quand elle m’asséna ce coup
de crosse sur la tête dans les sous-sols de l’Apple store du Louvre. J’étais
dans le coma quelques heures alors que je croyais vraiment être mort d’une
balle dans le cœur et d’une autre bien placée dans la tête.
Je n’en voulais pas à Steve, ni à la bande des mille de
m’avoir fait revenir dans le regard de la sainte yogini Peldarboum. Il n’est
pas dans le pouvoir des morts de ressusciter les morts. Mais ils peuvent faire
revenir les vivants même s’ils sont déjà passés par le monde des morts. Le
corps doit être en état de marche pour recevoir le retour de la conscience. Le
mien l’était. Avec une sacrée bosse sur le haut du crâne.
Lucas Cranach senior insista. Sin, ils veulent te parler.
Nous étions sur l’Alouette amarrée. Il faisait déjà nuit autour du bassin de
l’Arsenal. Sin, ils disent que Gwladys peut tout entendre et même Gary peut
rester et écouter. Je ne peux l’empêcher ... et la voix de Lucas se transforma
et je reconnus la voix de Winston Churchill, salut Sin, surtout reste là,
comment ça? Vous ne buvez rien? Cherchez une bouteille ou deux. C’est
important. Guten Abend Sin, Vor der Kaserne, vor dem grossen Tor, stand eine
Laterne, und steht sie noch davor, Marlène Dietrich, elle chantait. Halo,
Roberto, c’était Wolfgang Amadeus Mozart, andantino con variazioni pour une
symphonie, là je la vois bien la chanson de Marlène, rien à voir avec mon KV
297b hautbois, clarinette, cor et basson, tu veux me passer le CD de la version
de Karajan, ce prétentieux, non tu ne l’as pas sur les étagères, tant pis.
Hola! soy Pépé, recuerdas? Mais oui, salut Pépé, mon saint Joseph de Cupertino.
Steve Jobs poussait de petits cris histoire de se faire
remarquer dans cet aréopage comme il n’était pas directement question de lui.
Un vrai chahut! Dit-il. Aucun médium ne le fait aussi bien que Lucas
Cranach senior. Amazing! The best. Le meilleur médium.
Un gros chahut. Et soudain tout le monde se tut quand JPM
(vous savez Jean-Paul Machin, cet inconnu qui avait refusé les cinq minutes de
gloire promises par Andy Warhol à tout quidam de son siècle) prit la parole.
Oh! On la met en sourdine. Sin, au nom de tous les amis de
la bande des mille, je tiens à te dire mille fois pardon. Mais nous n’avions
que ce moyen pour traquer définitivement cet esprit qui défiait toutes les
morts, ce que Steve Jobs avait appelé l’X perdu de l’OSX. Cette création qui
pouvait renaître indéfiniment sans jamais mourir. Ce cheval de Troie de
l’éternité. Il s’était fixé sur Gwladys Brunoni mais il vient de lâcher prise.
Il n’existe plus. Il est vaincu. Pour cela l’un d’entre nous devait revenir à
la vie et tu étais le seul possible, le seul dont le corps était encore en état
de recevoir une conscience. Et c’était mieux de faire revenir ta conscience
dans ton corps. Il est toujours risqué d’envoyer une conscience vers un corps
qui n’a pas été le sien précédemment. Grâce à toi, on a remis de l’ordre dans
le système général de la réincarnation. Gwladys peut le comprendre. Vous êtes
tous les deux une conscience gémellaire, impossible à séparer, comme le sont
Lucas et Gary, Roméo et Juliette, lord Alfred Douglas et Oscar Wilde, Pygmalion
et Galathée, Gilgamesh et Enkidu, Paris et Hélène, Victor Hugo et Juliette
Drouet, Antoine et Cléopâtre, Laurel et Hardy, Ulysse et Pénélope... C’est un
bonheur mais une contrainte. Voilà ce que je voulais vous dire à tous. A plus,
Sin, et à vous les vivants qui m’écoutez ! Hauts les cœurs les amis! On vous
attend ici mais ne vous pressez surtout pas !
Merci JPM! Nos sorts sont liés à notre gémellité des
consciences. Ce qui voudrait dire que quoi que nous fassions, l’un est lié à
l’autre...
Et même pas la mort ne peut vous délier. Cette fois c’était
la voix de Steve Jobs. Votre vie est régie par l’algèbre de Boule. Vous êtes en
base deux. Sans le 1 l’autre n’est même pas zéro.
Dans le système opératoire, l’Operating System, l’OS de la
réincarnation générale, vous êtes liés. Vous étiez déjà unis lors des autres
vies passées et vous le serez dans les vies futures.
And now, ouvrez la oreille les jumeaux cosmiques (toujours
cette manie détestable de Steve de vouloir parler français). Écoutez bien les
zéro un. En fait vous êtes un puisque vous êtes deux.
La liberté qui s’envole en brisant les fers et apportant la
lumière.
La Colonne de Juillet commémorait, dans un premier temps, les
Trois Glorieuses, les 27,28 et 29 juillet 1830 qui renversèrent la Restauration
et le roi Charles X. Elle porte sur son fût les noms de 504 combattants morts
sur les barricades de Paris. Leurs corps reposent dans la crypte sous la
colonne. Y reposent aussi 196 révolutionnaires morts sur les barricades de 1848
qui mirent fin au règne de Louis Philippe et instaurèrent la Deuxième
République. S’y trouvent aussi quelques momies égyptiennes ramenées par
Bonaparte de sa campagne d'Égypte. Ces momies avaient été enterrées dans le
jardin de la Bibliothèque nationale où l’on ensevelit d’abord provisoirement les
révolutionnaires. Les momies se trouvant dans les mêmes fosses, furent
transférées avec eux par erreur dans le caveau de la Colonne de Juillet.
Le «Génie de la liberté» est un bronze doré d’Auguste
Dumont. Il a les ailes déployées, une étoile au front, des chaînes brisées dans
la main gauche et dans la droite le flambeau de la civilisation.
Vous allez vous rendre tous les deux, je veux dire tous les
quatre, sans perdre un moment, à côté, sur la place de la Bastille. Traversez
mais faites attention, c’est terriblement dangereux à cette heure-ci.
Rendez-vous au pied de la Colonne de Juillet. Sautez la
grille discrètement et vous trouverez devant la porte d’entrée de la crypte où
reposent des révolutionnaires, une grosse boite. Il y a dedans cinq millions
d’euros en grosses coupures. Vous la prendrez et vous partirez. On vous donnera
tous les détails de votre mission quand vous reviendrez ici. Juste une
précision: nous avons «suggéré» ce don à une huile de Goldman Sachs de passage
à Paris. C’est de l’argent malhonnêtement gagné par cette crapule, évidemment.
Mais le don est scrupuleusement honnête.
On trouva la boîte, en fait une grosse valise. Il y a avait
bien cinq millions et trois cent cinquante mille euros en grosses coupures. Le
voleur de Goldman Sachs s’était emmêlé les billets. Ils comptent toujours large
quand il s’agit d’eux mêmes.
Steve exagère, placer cet argent volé par des escrocs à
quelques pas de ces hommes et femmes morts pour la liberté, tout de même, il y
a de quoi faire pleurer le Génie tout en haut de la colonne. Mais la liberté
avance et on finit toujours par avoir raison des crapules qui dévoient ce
qu’ils touchent. On a pour elle une attraction gémellaire.
(à suivre)
