mardi 11 septembre 2012

Symphonie fracassante de fausses notes - 59° épisode.

L’hypothèse que Peldarboum soit à l’origine du clone, de cette métamorphose de yogini qui se baladait à travers l’espace et le temps, se fichant de la vie et de la mort, de toute forme de renaissance, échappant aux règles de la grande roue de nos univers, devenait de moins en moins crédible en apparence. Peldarboum était une brave paysanne, intelligente et curieuse du sens des choses. Elle cherchait la sagesse. Il n’y a là aucun noir projet.

Nous étions toujours rassemblés à La porte du cheval, en 1119, sur la place du village accroché aux pentes raides du massif himalayen, dans le Tibet profond, devant la grand Milarépa, le yogi chanteur, qui instruisait en public la belle Peldarboum.

Milarépa lui a livré les quatre exemples de méditation, il conclut:

Avec le but en l’esprit,
Méditez sans avidité ni mépris!

Et Peldarboum répliqua aussi sec:

Je suis heureuse de contempler mon esprit,
Mais un peu déconcertée par son imagination.
Instruisez-moi sur elle !

Steve Jobs sursauta. Vous voyez, friends, elle est consciente que son imagination va la déborder. Elle peut avoir eu cette idée de défier par delà la mort les enseignements de Milarépa! Cette fois on tient la fil d’Ariane ( je ne ferais plus aucune remarque sur cette manie tardive de Steve pour la langue française).

Et Milarépa lui répondit:

Heureuse, vous méditez votre esprit,
L’imagination en est le signe.
Restez dans le monde propre à l’esprit lui-même!

Puis il lui apprit à bien maintenir son corps dans la méditation. Se leva et disparut derrière la montagne. Nous restâmes auprès de Peldarboum. Les années passèrent et Peldarboum gardait toujours son visage de jeune fille de quinze ans. Puis elle fut prise par la mort et mille musiciens lui rendirent hommage, elle partit en musique. Traversa comme un éclair le monde intermédiaire pour rejoindre la sphère de la béatitude. 

Stop! Cria Steve Jobs. Ça ne colle pas. Revenez en arrière. Déroulons le film à partir du départ de Milarépa.
Ce qui est chose facile pour nous les esprits. On peut revenir en arrière autant de fois qu’on veut et surtout accélérer ou passer le temps au ralenti. On peut faire ces déroulés sur le temps passé. Mais comme vous le savez déjà ces opérations ne sont pas possibles pour le futur. La date limite d’opération est la date d’aujourd’hui, à l’instant où vous lisez cette Chronique.
Retour en arrière.

Milarépa se lève. Il grimpe au-dessus de Guépa Lègsoum de Tchoung. Sans se retourner, il suit son chemin. Les villageois le regardent. Il disparaît
Je me plaçai devant Peldarboum en la regardant dans les yeux. Maintenant, criai-je, accélérons !
Peldarboum ne pouvait bien-sûr pas me voir. Le temps s’accéléra, une avance rapide sur trente années. Son visage ne bougeait pas. Toujours les traits d’une jeune fille de quinze ans. Par contre, je voyais de plus en plus nettement mon reflet dans ses yeux dorés. Jusqu’à apercevoir mon visage qui la regardait. Ce qui étais strictement impossible. Je n’avais plus de corps. J’étais un pur esprit dans l’attente d’une réincarnation que je faisais traîner avec toute la bande des mille qui entourait Steve Jobs.
Et puis me vint une voix, lointaine et puissante. Regarde-toi, Roberto Sinsilla. Dans mes yeux tu vas renaître !
J’avais totalement perdu le contrôle de ma conscience. Et dans les yeux de Peldarboum je vis mon visage puis mon corps, celui que j’avais quand j’étais vivant. 
J’entendis vaguement Steve Jobs me dire de me laisser aller, de ne pas résister au tourbillon. Puis les voix de Winston Churchill, de Mozart, Marlène Dietrich, Jean-Paul Machin, Einstein, Romain Gary, George Sand, Spinoza et d’autres. Mille voix amies semblaient vouloir m’aider. J’étais emporté. Transporté par une baïne, un tourbillon, une spirale violente, absorbé.



La lutte de Jacob avec l’ange - 1660 - Peinture huile sur toile de Rembrandt Van Rijn

Tu va sortir du monde intermédiaire, revenir à la vie. Je ne voulais pas. Je luttais. Je refusais de revivre ce monde. Je sentis ma conscience prisonnière, limitée, ensachée dans un emballage flasque, remis contre mon gré dans l’exiguïté de mon costume dimensionnel. J’éprouvais une sorte de douleur de plus en plus intense mais absolument supportable. Oui, je la connaissais, la douleur de vivre, celle qui donne le plaisir de respirer, de sentir, de toucher. Celle qui s’impose insupportable, extrême, incisive.
J’étais en train d’être chassé du monde des esprits et je luttais pour y rester.
Je ne voulais pas quitter un monde où ma conscience se dilatait d’elle-même aux dimensions infinies des univers, tous les siècles passés y étaient à ma portée, mon âme était agrandie, je me sentais poussé dehors et en rage je résistais. 
J’avais devant moi un adversaire plus redoutable que le sort qui me barrait le retour au monde des esprits. Je me dressais contre lui. Je ne cèderais jamais. 
On ne me ramènera pas dans le monde des vivants. Je luttais comme Jacob du récit biblique luttait contre l’incommensurable qu’il n’arrivait pas à faire reculer, ni ange, ni dieu, mais lui-même, sa propre conscience dilatée. Lui Jacob, comme moi, refusant de reconnaître nos limites.
Dans cette lutte montait en moi un vague bien-être. Revenir en arrière vers le monde des morts, refuser de vivre encore et sentir que ce ne serait pas possible éveillait en moi un furieux plaisir. 
Et comme Jacob, je perdis la bataille. 
Ma conscience reprit vie et j’avais quitté le monde des morts.   
Puis plus rien. Le silence. Le calme tendu après l’échec ou la victoire?

Roberto... Roberto...
Une vraie voix. Pas l’une de celles du monde intermédiaire. Une voix que je reconnaissais. Celle de Lucas Cranach senior. C’était bien lui. Penché sur moi.
Je me sentis soulevé, porté sur les épaules puis jeté sur une couche.
Reviens Roberto. Tu es vivant. Nous sommes à l’abri sur l’Alouette, à quai au bassin de l’Arsenal (*). Nous sommes à Paris!
Je parvenais à murmurer les balles de Gwladys, l’une dans la tête et l’autre dans le cœur...
Non, elle ne t’a pas tué. Elle a bien tiré mais à côté. Tu es resté figé, comme hypnotisé. Elle t’a donné un sérieux coup de crosse sur la tête. Elle t’a assommé. On t’a suturé la plaie et trimballé jusqu’ici. Pas une mince affaire. J’avais prévu le renfort de quelques amis si les choses tournaient au vinaigre. Steve Jobs m’avait prévenu, heureusement. Il m’a dit que tu étais dans le monde intermédiaire. Et qu’il ferait tout pour t’en sortir.

La musique des sphères accompagnait Peldarboum vers la béatitude. Mon retour parmi les vivants sonnait plutôt comme un chamboulement sériel de Karlheinz Stockhausen. En rupture sauvage avec la dissonance, loin de toute forme sonore savamment aléatoire, à l’opposé du compositeur allemand ami du Greatful Dead et de Jefferson Airplane, une mauvaise symphonie fracassante de fausses notes.

(*) Le Nouvel iPad met Steve Jobs en rogne - 35° épisode dans les archives du blog.

( à suivre )