Dans ma vie précédente, un rêve me revenait souvent. J’étais
dans un transport en commun qui arrivait à la station où il me fallait
descendre. Et m’apercevoir à cet instant, au dernier moment, que tous mes
effets étaient éparpillés. Je les jetais à la hâte par la fenêtre, par la portière
déjà ouverte mais je sentais bien qu’on allait repartir et que jamais je ne
descendrais avec toutes mes valises. Je me réveillais en sursaut pour mettre
fin au cauchemar.
Pourquoi étais-je tellement attaché à mes bagages? Ainsi va
la vie des vivants. Nous ne faisons plus la différence entre ce que nous
trimballons et nous-mêmes. C’était ce que Milarépa transmettait à Peldarboum,
la yogini suspecte de balader son avatar, sa métamorphose, à travers l’espace
et le temps, sans jamais mourir, ni renaître. Je dis bien suspecte. Car à cet
instant précis, nous n’avions aucune preuve tangible que c’est elle qui générait
ce clone adorable, Gwladys Brunoni mon amour qui m’assassina avec brio.
La bande des mille esprits, la bande de Steve Jobs que nous
formions, se resserra. Nous avions décidé de rester sur place, dans ce patelin
paumé de l’Himalaya, à Guépa Lègsoum de Tchoung, au lieu dit La porte du
cheval, en 1119.
Les attroupements massifs d’esprits, sur un lieu donné,
peuvent provoquer des phénomènes physiques qui sont perçus avec effroi par les
vivants comme les tables tournantes, des verres qui éclatent sans raison, des
craquements inexpliqués dans le bois, des coups sourds provenant de l’intérieur
des murs ou des portes qui claquent sans qu’il y ait le moindre courant d’air.
Là rien qui pourrait faire peur aux vivants. Nous étions
heureusement sur la place du village et à part les drapeaux de prière, il n’y
avait rien même pas une chaise à renverser. Les villageois étaient assis par
terre, Peldarboum était seule debout et Milarépa s’était mis sur une haute
pierre. Je le sentais réjoui. Avait-il ressenti notre invisible présence?
La belle Peldarboum dit au lama Milarépa (*):
Je n’ai pas entamé les moindres préparatifs pour la vie
future. Puisque maintenant je les commence, je vous prie, par compassion, de me
donner une instruction à méditer.
Milarépa dit à Peldarboum:
Pourvu que vous pratiquiez loyalement vous n’avez pas besoin
de changer de nom dans notre tradition. Et puisqu’on peut se purifier sous une
belle tignasse, vous n’avez pas besoin non plus de couper vos cheveux ni de
transformer votre habit.
Il porta sa main à l’oreille et chanta les fameux quatre
exemples de méditation:
Prenez en exemple l’espace,
Méditez l’absence de centre et de limite!
Prenez l’exemple de soleil et lune,
Méditez sur la clarté sans ombre!
Prenez la montagne en exemple,
Méditez ce qui ne bouge pas ni ne s’altère!
Prenez en exemple l’océan,
Méditez les profondeurs insondables!
Avec le but en l’esprit,
Méditez sans avidité ni mépris!
Nous étions tous, je veux dire nous les esprits, très
attentifs à cet admirable chant de Milarépa.
L’absence, le vide, cette impression qui nous taraude si
souvent, nous la connaissions tous trop bien. Un manque que nous essayons de
combler sans jamais y parvenir. Jusqu’au moment où nous arrivons avec peine et
mille difficultés à reconnaître qu’il n’y a ni centre, ni limite pour notre
conscience nue et sans bagages.
Et que c’est dans ce vide, dans cette absence si redoutée
que se trouve la vertigineuse vérité. Il n’y a ni de haut, ni bas, ni centre. Là
commence l’art tout simplement. L’art de créer sa vie en harmonie avec sa
conscience. L’art de Bram Van Velde, de Brancusi, de Lascaux, de Mozart. L’art
de respirer et d’être pour tout humain qui ne vit que pour affiner sa
conscience. C’est vertigineusement simple. Absurdement difficile. C’était le
premier exemple de méditation de Milarépa qui donne le ton à son poème.
Le deuxième couplet avait trait à la clarté sans ombre. Une
chose que nous ne pouvons pas concevoir car la vie enseigne à chaque tournant
que toute chose est confrontée à son contraire et que toute lumière porte son
ombre. Il y aurait donc une clarté sans ombre ? La conscience aboutie comme but
impossible d’une vie.
Puis il passe à l’immuable, ce qui ne bouge pas ni ne s’altère
et qui vient en contre point du passager et du transitoire. Et il enchaîne sur
les profondeurs insondables.
Elle n’y arrivera jamais dit Steve Jobs. Il lui donne tout
cela en rafale. Comment veux-tu qu’elle digère en une fois l’ensemble de ces thèmes
de méditation. Il se fout de sa gueule! Elle va péter une plomb! (toujours
cette manie de Steve pour la langue française).
Le belle tignasse comme Milarépa appelait Peldarboum ne se
démonta pas. Et voilà qu’elle l’apostrophe point par point. Et elle le serre
sur la première méditation, celle du Prenez en exemple l’espace, Méditez l’absence
de centre et de limite!.
Elle lui dit:
Je suis heureuse de contempler l’espace,
Mais un peu déconcertée par les nuages sombres.
Instruisez-moi sur eux!
Et tac! Dit Steve. Bien envoyé, la petite. Comment veux-tu méditer sur l’absence de centre et de limite alors que
les nuages du quotidien troublent l’objet même de la méditation! Nous passons
notre temps à combler le vide apparent de notre vie par une foule d’activités
qui forment autant de nuages sur la profondeur du ciel vide.
Milarépa sentit le trait et il répondit en souriant:
Heureuse, vous méditez le ciel,
Les nuages pourpres en sont une merveille.
Restez dans le monde propre à l’espace!
Facile, dit Steve. Il lui dit de rester dans l’espace même
et de ne pas se laisser dérouter par les nuages, de ne pas en tenir compte,
sauf à les admirer pour leur beauté.
Peldarboum lui renvoie
le Prenez l’exemple de soleil et lune, Méditez sur la clarté sans
ombre! en lui objectant:
Je suis heureuse de contempler lune et soleil,
Mais un peu déconcertée par étoiles et planètes.
Instruisez-moi sur elles!
Encore bien placé, lança Steve Jobs qui décidément se
croyait en plein match de baseball, un home run des San Francisco Giants versus
les Los Angeles Dodgers.
Milarépa chanta sa réponse:
Heureuse, vous méditez lune et soleil,
Étoiles et planètes en sont les mystères.
Restez dans la monde propre des astres!
Amazing! S’exclama Steve Jobs. Il lui dit de ne pas se
perdre dans les détails de la perception. De rester dans le général, de passer
au-dessus et d’aller plus loin. Va faire comprendre ça aux vivants...
Un bref silence et Peldarboum renvoya à Milarépa son Prenez
la montagne en exemple, Méditez ce qui ne bouge ni ne s’altère!:
Je suis heureuse de contempler la montagne,
Mais un peu déconcertée par la végétation.
Instruisez-moi sur elle!
Ben oui, dit Steve Jobs. Alors que le monde de l’immuable
est voilé par les apparences
changeantes, comment l’atteindre? Ici l’immuable est habillé de végétaux
masquant la roche de la montagne. Atteindre le principe de ce qui ne bouge pas,
qui reste semblable, établi pour toujours, une masse vitrifiée sous la
luxuriance. C’est un sacré job pour réussir à saisir l’immobilité et la
permanence.
Là aussi Milarépa chanta sa réponse:
Heureuse vous méditez la montagne,
La flore en est le prodige.
Restez dans le monde de l’altitude!
Claude Levi-Strauss faisait partie de la bande des mille
esprits. Il n’intervenait presque jamais. Méditant sur les choses oiseuses qu’il
s’était laissé dire. Pourtant nous lui affirmions souvent de ne pas s’attarder
au non sens de ses logogriphes, que les universitaires en France adorent s’écouter
parler, qu’il avait aussi dit des choses profondes qui ont marqué son temps,
que jamais nous n’oublierons son Tristes tropiques, en vain, en vain, il
restait silencieux.
Et là il se mit à nous dire, ben voilà, mystères et prodiges
de la nature nous sont donnés par nos sens. On peut se laisser bercer par ces
enchantements. Là Milarépa s’oppose radicalement aux enseignements chrétiens
qui se diffusaient au même moment à travers l’Europe absorbée par ses projets
de cathédrales. Ce douzième siècle marque la divergence. L’Asie admet le charme
des sens tout en sachant devoir les dépasser. L’Europe le nie, en fait un enfer
condamnable. L’Asie fonde les sciences de l’esprit, l’Europe prépare l’esprit
de la science. L’une cherche la sérénité, la paix de l’esprit, l’autre la vérité
objective, l’unique vérité scientifique. L’une brûle ses morts, l’autre brûlera
ses vivants. L’Asie, contrairement à l’Europe, ne croyait pas pouvoir s’échapper
des conditions matérielles par les applications techniques d’une pensée
rationnellement scientifique ... oui... n’est-ce-pas? Et nous applaudîmes à
tout rompre, une vraie standing ovation spirite pour Claude Levi-Strauss.
Ce n’étais certainement pas le moment de quitter La porte du
cheval, ce bled de bouseux
nous réservait encore des surprises et nous restâmes sur ce
contrefort de l’Himalaya, sur la grande place ornée de guirlandes de tissus de
couleur qu’on appelle encore les chevaux de vent qui auraient la capacité d’écarter
tous les obstacles même ceux de Peldarboum et pourquoi pas les nôtres.
( à suivre )
(*) Je tiens à préciser, encore une fois, que ces dialogues
rapportés par «Les cent mille chants de Milarépa» et notamment au chapitre «Rencontre
avec Peldarboum» traduit du tibétain par Marie-José Lamothe, Éditions Fayard,
sont bien conformes à quelques détails près à ce que j’ai entendu lors de mon séjour
à cette époque.