mardi 25 septembre 2012

Emotions - 61° épisode.

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Pas encore remis de mon dernier séjour dans le monde des morts après trois mois passés sur l’Alouette ancrée dans le port du Bassin de l’Arsenal à Paris. Mon estafilade sur le crâne était cicatrisée. Je caressais ma blessure en pensant à mon amour, Gwladys Brunoni, à son coup de crosse magistral qui m’envoya dans ce comas profond.
Je reprenais lentement contact avec le monde des vivants. Le temps glissait sur le fil du rasoir des instants fragiles.
Notre espace à bord de l’Alouette comportait une pièce principale donnant sur une petite terrasses, un pont ouvert. C’est par là que se faisait l'accès au bateau. Une cuisine adjacente et deux pièces. Lucas m’avait affecté l’une d’entre elles et partageait la sienne avec Gary. Une trappe pour la cale, c’est là que Gary rangeait ses armes, les provisions et des malles. Nous avions une box pour l’Internet et les mails.  
Lucas et Gary avaient loué un deux pièces rue de la Roquette et y recevaient leurs clients. Les affaires marchaient bien. Belle renommée de médium de Lucas, une nombreuse clientèle.

Dans la journée je trainais sur la terrasse de l’Alouette, lisant, faisant les courses mais jamais la cuisine. Les Glocks, Berettas, Brownings et les casseroles étaient du domaine exclusif de Gary. Il décidait des menus et sans avis contraire je me retrouvais au marché Aligre  ou dans les  supérettes du quartier de la Bastille. De temps en temps je me risquais au Grand Bleu voisin pour un café ou une bière. Je ne donnais plus aucune nouvelle ni à mes amis de Cupertino, ni aux autres.
J’évitais le Louvre et son Apple Store. L’iPhone5 venait de sortir en propulsant l’action d’Apple. Je n’éprouvais plus d’intérêt pour la firme, les écrans Rétina ou les processeurs A6. Je ne conversais plus avec les amis du siège d’Apple à Cupertino. Même mon MacBook Pro restait dans sa sacoche rangée sous ma couchette.
J’étais encore mort au monde des vivants.

Lucas Cranach senior avait informé tout mon carnet d’adresses de ma mort et de mon incinération prochaine. Il annula auprès de mes amis la cérémonie qu’il avait imaginée se tenir au crématorium de la Porte d’Italie présidée par un moine bouddhiste. Leur disant que l’une de mes dernières volontés avait été de ne pas faire chichi et de répandre discrètement mes cendres dans la Seine. Tout ce cinéma pour que l'on me croit mort. Et en réalité, je l’étais encore.
Je ne lisais plus les journaux et ne suivais pas les péripéties du règne du nouveau monarque français, François II le Normal. Les affiches et les couvertures des magazines suffisaient.
Je lisais les Cent mille chants de Milarépa me souvenant parfaitement du visage rayonnant du grand yogi quand il instruisait Peldarboum. Je restais des heures à regarder la Seine assis contre le muret à la hauteur de la barge d’attente des bateaux demandant l'accès de l’écluse du bassin de l’Arsenal. Lisant deux lignes et rêvant le livre. Je quittais Milarépa, rouvrais  le Livre des morts tibétain, m’attardais sur les monstres générés par la conscience en transit vers le monde des esprits. Je n’avais rien connu de tel. Mon passage vers le monde des morts se fit assez simplement sans que ne surgisse le moindre démon dont je pressentais la symbolique dans l’imaginaire tibétain sans en comprendre vraiment la portée.

J’observais les relations affectives entre Lucas et Gary. Leurs attentions réciproques, leur chamailleries, leurs querelles parfois violentes, leurs réconciliations. Ils me laissaient les observer avec un grande tolérance et échappaient à la sphère d’attention en se retirant pudiquement dans leur carré du bateau presque en s’excusant. Je sortais alors faire un tour, m’éloignant de la barque, marchant des heures à travers Paris.
Il y avait cette part d’eux-mêmes qu’ils tenaient secrète, elle était ailleurs, sur une autre scène, inaccessible, préservée, terriblement compacte et fragile.
Ils se préparaient longuement, minutieusement pour faire leur entrée quotidienne au théâtre du matin. Puis ils sortaient du rafiot en me saluant longuement, navrés pour la forme, appelés par leur quête, mus par un tropisme inexorable, ils se rendaient, maquillés de dignité non feinte, au travail, rue de la Roquette.

Lucas Cranach senior était un médium et un peintre comme tous ses ancêtres. Gary un pistoléro doué et un cuisinier attentif. Les liens passionnels entre les deux hommes avaient une géographie pointilliste, attentive au moindre détail relationnel, aux mots et gestes utilisés, pris dans leur spontanéité, cherchant la source, l’intention, abandonnant la partie pour suivre la vie qui courre, et elle cavale, interdisant les arrêts prolongés sur image, rendant tout au passé, au révolu, courre la rivière, même dans le silence reste les clapotis assourdissants du chariot qui avance.
Ils voulaient savoir ce qui se passait dans le présent avec la lenteur universitaire des historiens, travaillant l’origine de l’instant, toujours dépassés. Obligés de renoncer à la sommation des arrêts, de se conformer à la fluidité des instants, vaincus, cherchant le panache, ce qui reste après l’effort inutile. Ils recommençait comme si la leçon de toujours n’avait aucun sens. Ressortaient leur loupe, regardaient le grossissement de l’intention, ce qui les mettait oui ou non en cause, ou simplement hors cause, de toute évidence les concernant, ou pas, faisant appel à ce qu’ils étaient, croyaient être, les voyaient-on comme ils étaient, comment se distinguaient-ils, oui, non, là toujours rien de particulier, si peut-être, où était donc cette homosexualité, cette catégorie qu’ils avaient découverte comme préexistante, et qui était venue un beau jour, un mauvais jour, se fourrer entre eux et leurs yeux, un classement botanique exotique, un mot, un rien, une forme dans laquelle devait se jouer ce qu’ils n’avaient jamais voulu jouer, qui relevait du non sens, comment ordonner l’émotion, car oui au début il y avait l’émotion, rien d’autre voyons, rien, faut-il renoncer, non, jamais, alors voyons les choses de près, décortiquons, que veut-on de nous, taraudages.

Le crime infini des meutes humaines. Et la loi intangible:  tu ne désigneras pas ton prochain, tu ne lui appliqueras pas de nom, tu ne le nommeras pas, tu lui fous la paix tant qu’il ne te marche pas sur les pieds. Comment faire respecter la loi, punir ne servant à rien, lutter, oui, avec les mots, avec la palabre du droit, avec les armes quand la menace en veut à la vie même, mais là, précisément commencerait un autre chapitre. Restons-en aux mots tant qu’on peut, tant que le bonheur reste approximativement social.

On ne répare jamais les dégâts faits aux émotions de la vie qui jaillit, qui pétille, qui s’offre à la mort avec acharnement. Une émotion endiguée, de l’eau et du feu, contrainte dans l’écluse, brûle toute une vie, incendiant, inondant, emportant mille fois tous les remparts, une beauté de sauvagerie quand elle éclate des entrailles, éruptions de laves, tornades, laissez brûler, ne toucher à rien, regardez en silence pour une fois, voyez ce que c’est que l’homme, là, à la limite dites des ah, oh, qui conviennent si bien aux feux d’artifice. Là c’est pas tiré, personne ne met l’allumette, n’appuie sur la gâchette, n’avez-vous jamais senti un tremblement de terre, n’avez-vous jamais senti la brûlure du soleil, le froid vous envahir, la panique, le désespoir, la grâce, l’amour, si vous ne connaissez pas, laissez tomber. Vous ne ficherez jamais la paix au monde. Vous aurez tout à reprendre à zéro.




 Bram Van Velde (1895-1981). Huile sur toile - sans titre - 1945.

Recommencez. A, B, C. Bien. B.A BA. Très bien. Ça, être humain. Ça, la TÊTE. La caboche, dedans CERVELLE. Là, dans cervelle, émotions. Car yeux, toucher, goût, saveur, son, images, sexe. Bien. Émotions, c’est sacré. Chaque être humain a émotions. Toi regarder les émotions des êtres humains avec respect. 
A la prochaine leçon on va apprendre le respect. C’est un programme. Faudra sans doute plusieurs années, dix ans, vingt ans. Et entre temps s’il te faut un système d’explication préfabriqué, monté en kit, un machin genre IKEA, ou un dieu pour passer la nuit, fais ce que tu veux. Bricole dans ton coin. T’inquiètes. Le respect ça s’apprend. Tu finiras par y arriver. Dans cette école on a de bonnes pédagogies : la réflexion, toujours, un peu de roman, quelques grand textes Rabelais, Montaigne, Spinoza, Montesquieu pour ne pas tourner en rond. De la musique, quelques films, beaucoup de poésie, allez, du théâtre, quelques ballets, c’est plus facile. Puis on passe à la peinture, aux autres arts. Là tu regardes bien. Tu vois, la caboche ça se prépare, se cuisine, se mijote. Et après ça seulement tu touches aux religions. Les religions brûlent trop vite les cervelles, ça crame le soufflet, le gratin, la tarte. Il ne faut jamais croire à jeun.
Après avoir réussi l’examen du respect, vient celui de la compassion, mais là c’est une toute autre histoire.

(à suivre)