Lumière sans nuit était une prêtresse maya à Palenque, Dix
mille lucioles une yogini au Tibet, Vent de lumière, guerrière chevauchant avec
Sitting Bull, Liberté guidant le peuple sur les barricades parisiennes et Apple
Eva collectant les pommes avec les copains de Steve Jobs saturés d’acide
lysergique.
C’était toujours le même avatar: Gwladys Brunoni, mon
amour qui m’assassina si bien d’une balle dans le cœur et d’une autre dans la
tête.
Dans sa keynote (*) spirite, Steve Jobs venait de nous
donner les résultats d’une enquête sans précédent qui demanda l’intervention de
mille esprits passant en revue 1.300 années d’histoire humaine allant de l’introduction
du bouddhisme au Tibet à ma disparition récente en mai dernier. Nous avions retrouvé
les vies sans morts de cette créature créée par un yogi pirate du système de la
grande roue des éternels retours.
Steve Jobs resta sur la scène du Yerba buena center for the
arts de San Francisco, le fameux YBCA, et nous dans la salle, conversant,
commentant les évènements qui s’étaient passés ici. Le lancement de l’iPhone et
des premières tablettes informatiques minces, performantes que Steve Jobs et
ses collègues d’Apple avaient appelées iPad, le premier bloc note de l’Internet.
C’était le 27 janvier 2010. Le 2
mars 2011 Steve fit ici sa dernière grande conférence de presse. Et depuis? On
attend, on attend...
Tout en papotant, nous vîmes deux chasseurs de fantômes
arpenter la salle, alertés sans doute par les gardiens suite aux chaises qui
grinçaient. Inévitable quand plus de mille esprits sont en colloque, je veux
dire en keynote. Un tel rassemblement provoque des anomalies dans le
comportement du mobilier. Bien qu’on évitait absolument de faire tourner les
tables car nous pensions tous que ça faisait plutôt mauvais genre et à vrai
dire un peu ringard.
Les chasseurs étaient armés d’instruments bizarres et l’un s’arrêta
net : il y a là de nombreux esprits, allume le rayon orange du détecteur, bon
dieu regarde, on dirait que c’est ... Ludvig van Beethoven. Une invention
spectaculaire qui leur permettait pendant quelques secondes d’apercevoir le
public des trépassés que nous formions. L’autre dit que c’était bien Steve Jobs
en scène.
Ils ont téléphoné au San Francisco Chronicle. Il en fit sa
une le lendemain Le Yerba buena center, hanté ?
Nous étions encore en train de bavarder quand une foule
considérable de vivants s'engouffra dans la salle. Une bonne centaine de rayons
orange scrutaient murs et plafond.
Là, j’ai vu Steve Jobs, moi, regardez, je viens
de voir Winston Churchill. Ici, Marlène Dietrich. Un type qui ressemble à
Mozart. N’est-ce pas plutôt Einstein?
Les vivants tentaient de regarder les esprits des morts et
nous les regardions nous regardant. Je peux vous assurer que ce type de face à
face est des plus stupide qui soit! Eux pensaient nous voir mais nous on les
voyait tous.
Vous savez déjà que nous les esprits, on n’a pas de corps.
Nous sommes des consciences privées de tout attribut physique. Leurs rayons
orange permettaient de nous donner un corps pour quelques instants. Et nous
regardions surtout nos corps qui apparaissaient fugaces, étranges, vagues
souvenirs d’un monde passé sans regrets, des enveloppes charnelles presque
oubliées, configurations qui nous semblaient si bizarre.
C’était donc nous dans ces rayons orange. Je vous assure qu’ici
on oublie complètement son corps physique ce qui met les ex moches et les ex
beaux sur le même plan.
La salle du Yerba buena center dans laquelle Steve vivant
avait tenu ses dernières keynote était à présent pleine de monde. Des esprits
curieux s’étaient joints aux mille que nous étions uniquement pour
entrapercevoir leur aspect physique perdu. Je n’ai jamais vu une concentration
pareille de morts et de vivants dans un même lieu.
Quand soudain nous reconnûmes Gwladys
Brunoni dans la foule. Elle portait le badge du San Francisco Chronicle!
Steve Jobs contacta discrètement son staff rapproché :
Mozart, Winston Churchill, Jean-Paul Machin, Marlène Dietrich, Einstein et moi.
On la tient cette fois. On s’en empare et on remonte au yogi X qui l’a générée.
Mais Steve, comment peux-tu t’en emparer? Nous n’avons
aucune prise sur le monde des vivants! On ne peut pas les toucher, ils nous
sont impalpables! Dit Jean-Paul Machin, vous savez le type oublié qui a refusé
son moment de gloire promis par Andy Warhol.
Steve Jobs réagit instantanément. Il était le champion des
impossibles projets. Nous retrouvons notre corps physique, expliqua-t-il, et
pour quelques secondes dans les rayons oranges des chasseurs de fantômes. C’est
suffisant, non? Shit! Sinsilla, dès que tu apparais physiquement, tu agiras.
Le plan était au point. Tous les esprits se regroupèrent sur
le scène du Yerba buena center. Évidemment les chasseurs de fantômes braquèrent
leurs rayons orange dans cette direction. Dès que j’eus retrouvé mon corps
physique, je m’emparai du pistolet de service du gardien et pointai l’arme
sur la journaliste du San Francisco Chronicle, mon amour, ma Gwladys Brunoni.
Je vidai une partie du chargeur sur elle. Deux balles dans le coeur et deux
dans la tête, pour faire vite car je n’avais que deux secondes comme fantôme
actif parmi les vivants. Elle me reconnut. Semblait me dire quelque chose. Je
vis ses yeux se brouiller, j’ai senti que je perdais pieds dans mon corps
orange. J’avais bien entendu deux mots. Je t’aime. Quelques secondes de bonheur
dans un rayon étrange. Une infinie résonance dans un halo humainement
chaotique.
Et je revins aussitôt esprit, incorporel, en répondant un je
t’aime qu’elle n’aura sans doute pas entendu. Nous vîmes son corps tomber dans
une mare de sang, se recroqueviller sur lui-même et disparaître. Nous savions dès
lors que le yogi X avait repris en main sa métamorphose. Gwladys Brunoni n’était
simplement pas morte en trépassant. Elle s’était effacée.
Mortelle keynote, fit Steve Jobs en rigolant. Les amours
mortelles seraient-elles éternelles?
(à suivre)
(*) Pour les lecteurs qui ne sont pas au fait des choses de
la firme de Cupertino, Keynote est le nom d’un logiciel d’Apple (il permet de
monter des présentations de diapos aidant le conférencier ou l’auditeur à
comprendre ce qu’il raconte) qui fait partie de la suite bureautique iWork
composée de Pages (traitement de texte) et Numbers (tableur). Keynote avait été
utilisé par Steve Jobs pour ses présentations. Il fut commercialisé en 2003.
Dans le sérail des aficionados de la pomme, keynote désigne le show, la présentation
d’un nouveau bidule d’Apple.