mardi 7 août 2012

Mortelle keynote - 54° épisode.


Lumière sans nuit était une prêtresse maya à Palenque, Dix mille lucioles une yogini au Tibet, Vent de lumière, guerrière chevauchant avec Sitting Bull, Liberté guidant le peuple sur les barricades parisiennes et Apple Eva collectant les pommes avec les copains de Steve Jobs saturés d’acide lysergique.
C’était toujours le même avatar: Gwladys Brunoni, mon amour qui m’assassina si bien d’une balle dans le cœur et d’une autre dans la tête.
Dans sa keynote (*) spirite, Steve Jobs venait de nous donner les résultats d’une enquête sans précédent qui demanda l’intervention de mille esprits passant en revue 1.300 années d’histoire humaine allant de l’introduction du bouddhisme au Tibet à ma disparition récente en mai dernier. Nous avions retrouvé les vies sans morts de cette créature créée par un yogi pirate du système de la grande roue des éternels retours.

Steve Jobs resta sur la scène du Yerba buena center for the arts de San Francisco, le fameux YBCA, et nous dans la salle, conversant, commentant les évènements qui s’étaient passés ici. Le lancement de l’iPhone et des premières tablettes informatiques minces, performantes que Steve Jobs et ses collègues d’Apple avaient appelées iPad, le premier bloc note de l’Internet. C’était le 27 janvier 2010.  Le 2 mars 2011 Steve fit ici sa dernière grande conférence de presse. Et depuis? On attend, on attend...
Tout en papotant, nous vîmes deux chasseurs de fantômes arpenter la salle, alertés sans doute par les gardiens suite aux chaises qui grinçaient. Inévitable quand plus de mille esprits sont en colloque, je veux dire en keynote. Un tel rassemblement provoque des anomalies dans le comportement du mobilier. Bien qu’on évitait absolument de faire tourner les tables car nous pensions tous que ça faisait plutôt mauvais genre et à vrai dire un peu ringard.
Les chasseurs étaient armés d’instruments bizarres et l’un s’arrêta net : il y a là de nombreux esprits, allume le rayon orange du détecteur, bon dieu regarde, on dirait que c’est ... Ludvig van Beethoven. Une invention spectaculaire qui leur permettait pendant quelques secondes d’apercevoir le public des trépassés que nous formions. L’autre dit que c’était bien Steve Jobs en scène.
Ils ont téléphoné au San Francisco Chronicle. Il en fit sa une le lendemain Le Yerba buena center, hanté ?
Nous étions encore en train de bavarder quand une foule considérable de vivants s'engouffra dans la salle. Une bonne centaine de rayons orange scrutaient murs et plafond. 
Là, j’ai vu Steve Jobs, moi, regardez, je viens de voir Winston Churchill. Ici, Marlène Dietrich. Un type qui ressemble à Mozart. N’est-ce pas plutôt Einstein?

Les vivants tentaient de regarder les esprits des morts et nous les regardions nous regardant. Je peux vous assurer que ce type de face à face est des plus stupide qui soit! Eux pensaient nous voir mais nous on les voyait tous.
Vous savez déjà que nous les esprits, on n’a pas de corps. Nous sommes des consciences privées de tout attribut physique. Leurs rayons orange permettaient de nous donner un corps pour quelques instants. Et nous regardions surtout nos corps qui apparaissaient fugaces, étranges, vagues souvenirs d’un monde passé sans regrets, des enveloppes charnelles presque oubliées, configurations qui nous semblaient si bizarre.
C’était donc nous dans ces rayons orange. Je vous assure qu’ici on oublie complètement son corps physique ce qui met les ex moches et les ex beaux sur le même plan.

La salle du Yerba buena center dans laquelle Steve vivant avait tenu ses dernières keynote était à présent pleine de monde. Des esprits curieux s’étaient joints aux mille que nous étions uniquement pour entrapercevoir leur aspect physique perdu. Je n’ai jamais vu une concentration pareille de morts et de vivants dans un même lieu.
Quand soudain nous reconnûmes Gwladys Brunoni dans la foule. Elle portait le badge du San Francisco Chronicle! 
Steve Jobs contacta discrètement son staff rapproché : Mozart, Winston Churchill, Jean-Paul Machin, Marlène Dietrich, Einstein et moi. On la tient cette fois. On s’en empare et on remonte au yogi X qui l’a générée.
Mais Steve, comment peux-tu t’en emparer? Nous n’avons aucune prise sur le monde des vivants! On ne peut pas les toucher, ils nous sont impalpables! Dit Jean-Paul Machin, vous savez le type oublié qui a refusé son moment de gloire promis par Andy Warhol.
Steve Jobs réagit instantanément. Il était le champion des impossibles projets. Nous retrouvons notre corps physique, expliqua-t-il, et pour quelques secondes dans les rayons oranges des chasseurs de fantômes. C’est suffisant, non? Shit! Sinsilla, dès que tu apparais physiquement, tu agiras.

Le plan était au point. Tous les esprits se regroupèrent sur le scène du Yerba buena center. Évidemment les chasseurs de fantômes braquèrent leurs rayons orange dans cette direction. Dès que j’eus retrouvé mon corps physique, je m’emparai du pistolet de service du gardien et pointai l’arme sur la journaliste du San Francisco Chronicle, mon amour, ma Gwladys Brunoni. Je vidai une partie du chargeur sur elle. Deux balles dans le coeur et deux dans la tête, pour faire vite car je n’avais que deux secondes comme fantôme actif parmi les vivants. Elle me reconnut. Semblait me dire quelque chose. Je vis ses yeux se brouiller, j’ai senti que je perdais pieds dans mon corps orange. J’avais bien entendu deux mots. Je t’aime. Quelques secondes de bonheur dans un rayon étrange. Une infinie résonance dans un halo humainement chaotique.

Et je revins aussitôt esprit, incorporel, en répondant un je t’aime qu’elle n’aura sans doute pas entendu. Nous vîmes son corps tomber dans une mare de sang, se recroqueviller sur lui-même et disparaître. Nous savions dès lors que le yogi X avait repris en main sa métamorphose. Gwladys Brunoni n’était simplement pas morte en trépassant. Elle s’était effacée.
Mortelle keynote, fit Steve Jobs en rigolant. Les amours mortelles seraient-elles éternelles?

(à suivre) 


(*) Pour les lecteurs qui ne sont pas au fait des choses de la firme de Cupertino, Keynote est le nom d’un logiciel d’Apple (il permet de monter des présentations de diapos aidant le conférencier ou l’auditeur à comprendre ce qu’il raconte) qui fait partie de la suite bureautique iWork composée de Pages (traitement de texte) et Numbers (tableur). Keynote avait été utilisé par Steve Jobs pour ses présentations. Il fut commercialisé en 2003. Dans le sérail des aficionados de la pomme, keynote désigne le show, la présentation d’un nouveau bidule d’Apple.