Trop de traqueurs de fantômes dans la salle, trop d’esprits.
Steve Jobs avait décidé de quitter le Buena yerba center tout en restant à San
Francisco. Nous nous sommes regroupés sur Baker Beach, une petite plage
tranquille du Presidio à quelques kilomètres du Golden Gate. Un millier d’esprits
en keynote y passent absolument inaperçus. Au moins ici pas de mobilier qui
craque, pas de tables qui risquent de tourner. Steve y acheva sa keynote
spirite au cours de laquelle il avait présenté les résultats de l’enquête sur
la yogini X. Il précisa son petit chose en plus : cette yogini s'appelait Peldarboum.
Peldarboum ! Cette nouvelle jeta la consternation dans la «bande»
des mille. Oui, on était bien mille à présent. S’étaient joints à nous d’autres
bandes errantes du monde intermédiaire. Celle de Lao Tseu du p’tit dernier
baijiu pour la route, les Griots assoiffés, les Samouraï tranchant au saké, les
Derviches tourneurs au raki, les Bambaras en bourrette de la porte de
Saint-Ouen, les Muchachos de la téquila (fusion des Bolivar et des Emiliano
Zapata), les Poivrots métaphysiques (qui regroupent à présent les Alcooliques
philosophes de Savoie, les Bretons buveurs et les Indiens éméchés des grandes
plaines du Dakota), les Sadou fumeurs de chanvre, les Esquimaux à l’entracte,
pour ne citer que les récents ralliements.
Peldarboum! La célèbre Peldarboum des monts enneigés de la
Porte du Cheval, au nord du Tibet.
La yogini Peldarboum et Gwladys Brononi mon amour ne
feraient qu’un?
Je me suis précipité au XII° siècle au Tibet, sur les monts
enneigés de la Porte du Cheval. Nous étions très précisément en été 1119.
Il y avait là un patelin de bouseux accroché à la montagne.
Juste à temps pour voir arriver Milarèpa (*) , le yogi chanteur, l’ermite vêtu
de coton blanc, le poète cher au cœur de tout tibétain.
L’air vibrait autour de lui, il semblait glisser sur le sol
rocailleux plutôt que marcher, impressionnant.
Son visage doux, cheveux noirs bouclés, un sourire au coin
des lèvres. Il s’adressa à l'attroupement :
- Bienfaiteurs, le yogi que je suis demande des vivres.
Une petite vieille se mit en pétard:
- Ah! Vous les Yogis errants! A la saison d’été vous mendiez
le yaourt et le fromage frais. A la saison d’hiver vous mendiez le grain et le
fermenté... Mais ne serais-tu pas venu en escomptant qu’il n’y aurait personne,
afin de voler la dot de ma fille ou celle de ma bru?
C’était mal parti pour notre saint homme.
Je vis Milarépa porter une main à son oreille et il chanta.
Il incitait la vieille femme à se livrer à la réflexion, à peser l’insignifiance
de ses fiertés face à la mort, un tas de choses si difficiles pou les vivants,
dont cette strophe:
Les paradis de liberté
Sont plus rares que les étoiles en plein jour.
La transmigration, les mondes de douleur
Sont plus fréquentés que le territoire des soucis quotidiens.
Le cœur vaincu quand se divisent le subtil et le grossier,
Grand-mère blessée, sans confiance face à la mort,
Livre ton esprit à la réflexion!
La vieille se calma. Remise à sa place, elle voulait bien
reconnaître en ce mendiant un yogi exceptionnel.
Ce revirement était extraordinaire. Ce yogi savait calmer
les colères, soigner les angoisses de vivre, donner de l’espoir aux égarés, un
sens aux éclopés de l’existence terrestre, un baume aux aveuglés, de l’aspirine
aux tourmentés. Comment ne pas être sous son charme? Quand je vis sortir de la
foule des gens du village massés autour du grand yogi, une jeune fille vêtue
comme toutes les paysannes. Elle se porta en avant et s’adressa au yogi
chanteur:
- Si vous êtes bien le puissant Milarépa, dites-nous de qui
vous vous recommandez!...
Milarépa répondit en chantant la généalogie des racines de
sa pensée, tous les très grands maîtres lamas bouddhistes qui forment sa lignée.
Elle trouva cette descendance magnifique. Pour moi Samanta Bhâdra, Vajradhara
ou Shakya Thoubpa ne signifiaient pas grand-chose. Pour vous c’est sans doute
assez vague sauf si vous êtes familier du Tibet ou du Bhoutan (un petit pays
pas plus grand que la Suisse enclavé dans l’Himalaya qui a instauré
le BNB, le bonheur national brut). Mais pour les bouddhistes, ce sont des références.
Un peu comme pour vous Rabelais, Guy des Cars ( plus précisément Guy Augustin
Marie Jean de Pérusse des Cars 1911-1993 dont l’œuvre presque oubliée donna
pourtant une réelle bouffée d’oxygène à l’industrie papetière française,
faut-il constamment le rappeler?), Montaigne, Jean d’Ormesson (Jean Bruno
Wladimir François-de-Paule Le Fèvre d’Ormesson, plus connu sous le nom de Jean
d’O sur les plateaux télé qu’il enchante par ses traits, ses sorties éblouissantes
qui aveuglent sans éclairer ce qui fait tellement son charme), Rousseau, Alain
Mimoun pour les joggeurs ou Jacques Anquetil pour les cyclistes.
Il y eut un long dialogue entre eux, à chaque chant de Milarépa
correspondait une réponse de la jeune fille qui finit par lâcher:
- Ces idées se lèvent comme le soleil dans un ciel sans nuage
et sont aussi extraordinaires que l’illumination de la matière. Avec cette expérience
quelle sorte d’assurance obtient-on?
Milarépa chanta sa réponse:
L’assurance d’une vue
Sans démons et sans dieux.
L’assurance d’une méditation jamais distraite,
D’une indépendance d’esprit absolue.
L’assurance de l’accomplissement
Sans espoir et sans crainte.
Je suis le yogi possédé de ces trois assurances.
Êtes-vous celle qui les désirez?
La jeune fille raconta sa vie et ses travers. Puis Milarépa
chanta:
- Ah ! parfaite Peldarboum!
Votre histoire est celle de toutes les femmes...
Je sursautai. Peldarboum ne ressemblait absolument pas à
Gwladys Brunoni, mon amour, mon assassin. Mais alors là pas du tout!
Steve Jobs me dit à l’oreille (c’est encore une manière de
vous raconter cette histoire car nous les esprits n’avons pas de lobe d’oreille
physique), Sin, me dit-il, cette nana ne correspond pas. On s’est mis la doigt
dans l’œil (on n’a pas de doigt et d’œil non plus mais cette manie de Steve
de me parler en français commençait à être limite).
Je sentais que les choses se compliquaient.
(à suivre)
(*) Milarépa (1040-1123), yogi tibétain qui œuvra à l’implantation
du bouddhisme au pays des neiges.
Le récit de cette scène ainsi que beaucoup d’autres ont été rassemblées
par les tibétains dans un recueil connu sous le nom «Les cent mille chants de
Milarépa», traduction française de Marie-José Lamothe (Fayard). Ces récits sont
conformes dans les grandes lignes à ce que j’ai pu voir et entendre moi-même
sur place à cette époque.