Les discriminations par l’aspect physique ou par l’argent n’existent
pas dans le monde des esprits. La plupart des vivants n’auraient plus de sujet
de conversation si on leur enlevait les plaisirs du sexe et de l’argent et tout
le blabla autour.
Les vivants trépassés ont du mal quand ils arrivent chez
nous dans le monde intermédiaire des morts. Mais finissent par s’y faire. De
plus, on n’a plus besoin de se restaurer dans le monde des esprits, donc tout
ce qui concerne la bouffe n’a aucun sens. Du coup, la quasi totalité des
bavardages des vivants n’a plus de support, tout étant perdu ici sauf la
conscience.
D’ailleurs les pierres tombales ne se lassent pas de faire
la promotion de notre grande surface d’accueil inévitable. Le plus célèbre des
slogans «Repose en paix» a toujours le même succès auprès d’un très nombreux
public extrêmement varié.
Et d’une certaine manière il n’est pas mensonger. Fric,
bouffe, cul, santé sont éliminés. C’est difficile à imaginer pour un vivant
ancré dans la recherche de la jouissance, explorant chaque jour les mines de la
vie à la recherche de quelques cristaux de plaisir.
Certes on comprend qu’en ayant perdu la santé et le cul, on
se replie sur la bouffe. Si on n’a pas de fric et que l’on bouffe mal, on se
replie sur le cul. Mais perdre tout à la fois n’est pas pour les vivants. Il
reste l’amour, quelle mince consolation, du baratin littéraire.
Une morne plaine ce monde des esprits, me direz-vous. Ce
repos en paix, vous pouvez vous le garder, je vous rejoindrai le plus tard
possible et contraint. C’est ce qu’on dit histoire de dire quelque chose.
Je ne fais pas de propagande ou de prosélytisme particulier
pour le monde des esprits mais quand même, réfléchissez une seconde.
Les joies apportées par la vie des vivants se double évidemment
d’affreuses peines, le vieillissement, le naufrage de la décrépitude inévitable,
le stress constant que procure l’argent, la maladie et ses souffrances. Et même
l’amour et sa perte, l’absence de l’être aimé, la séparation, les désillusions,
la rage de continuer, l’incompréhension, enfin tout ce qui remplit les
productions littéraires depuis que l’homme des cavernes a marqué l'empreinte de
sa main dans un grotte obscure, comme pour dire, c’était moi ici et ce n’est
plus moi. J’ai aimé tout ça et je ne l’ai plus. J’ai tout perdu. Eh oui, à la
fin la souffrance, la solitude, l’emportent toujours. Le plus tard possible, le
plus tard tralala, Il court, il court, le furet du bois, mesdames, Il court, il
court, le furet, le furet du bois joli. Puis on verra bien.
En arrivant ici, vous ne pouvez pas vous imaginer l’étonnement
des esprits néophytes. Il y en a qui ne tiennent pas le coup et s’élancent de
suite dans une réincarnation rapide. De vrais stakhanovistes de la réincarnation
vie après vie. Le problème qu’à ce rythme, chaque réincarnation est une petite
régression.
Prenons Jules César. Intelligent, semble avoir tout compris.
Quand il fut assassiné et arriva ici dans notre monde intermédiaire, sans fric,
bouffe, cul, ... il a failli perdre la raison et se chercha une rapide réincarnation.
En précipitant son affaire, il régressa. Forcément avec un karma, un passé de
vivant si chargé en crimes et délits de tous ordres, il fallait bien corriger
le tir.
Dans sa vie post impériale, il était alors marchand de peaux
de lapins dans un faubourg de Naples cinq siècles plus tard. Puis après avoir été
liquidé par la peste bubonique, il revint ici brisé par l’état général sensuel
inexistant qui prévaut dans ce monde intermédiaire. Il précipita à nouveau sa réincarnation
ce qui lui valut encore une régression : esclave noir dans les soutes d’un
trafiquant d’ébène. Mort d’avoir été trop battu dans un champ de coton, il
revint ici toujours à la hâte de retrouver ses jouissances anciennes, du temps
où il fut César, le grand Jules. Encore trop impatient pour retrouver le
royaume perdu de ses sens, il revint en mourant sur un pal de Tamerlan. Enfin
il comprit. Là il se donne du temps. Il est auprès de nous et attend. C’était
pourtant une belle conscience. Et il pourrait le redevenir. Rien n’est jamais
perdu dans le grand cycle qui broie toutes nos illusions. Empereurs,
chiffonniers, esclaves, martyrs, la grande roue tourne et tourne. C’est une
meule qui réduit en poussière, affine la conscience, la rend fluide, égale à
elle-même, la grande présence des cieux et de l’éternité stellaire. Dans ce
noir immensément profond crevé d’infinies brillances, nous voilà tous réunis.
La conscience des univers est notre conscience rendue à elle-même. Là où les
bulles du champagne prennent naissance, dans cette partie inconnue du verre, là
tout au fond, dans le jaune d’or devant nos yeux.
Nous sommes des consciences. Aucune différence entre noirs,
blancs ou jaunes. Entre Russes, Maliens, Guaranis du Mato Grosso, Irlandais du
nord et du sud, Alsaciens et Lorrains et on ne discutaille pas. Entre hommes,
femmes, homosexuels ou transsexuels. Entre jeunes et vieux. Entre chrétiens,
juifs, animistes, mahométans, agnostiques, hindouistes, sikhs, bouddhistes ou
matérialistes.
Ce qui compte ici est l’intensité de la conscience. Elle est
soit affinée par la vie précédente, soit détériorée. Soit on vient ici plus
riche en conscience, soit on y arrive en perte de vitesse. Pour ma part, il me
reste un long chemin à faire. C’est le cas de la plupart des esprits de la
bande à Steve Jobs. J’appelle notre groupe «bande» ce qui ne veut rien dire
ici, évidemment. Je dis «bande» car on a tous un peu le même type de curiosité.
Et il nous reste tous un sacré chemin à parcourir avant notre libération définitive.
Il nous manque à peu près le même temps de cuisson. Et pas mal de réincarnations
en perspective. Mais on a décidé de rester un moment ici. Histoire de se
ressaisir avant de replonger dans le monde des vivants.
Ce chef-d’œuvre du tympan du portail de la cathédrale de
Bourges (France) datant du XII° siècle, montre des esprits gagnant en cuisson
et juste au-dessous en réincarnation. Bien sûr cette perspective est judéo-chrétienne
et il s’agit factuellement de la mythologie de l’enfer et de la résurrection.
Mais le principe de la circulation des morts entre paradis et enfer s’appuie
sur d’anciennes visions préexistantes reprises par ce monothéisme et transformées.
Elle part de l’idée que la vie des morts serait semblable à celle des vivants
en mieux.
C’est un peu plus compliqué, évidemment. Et nous avons déjà
eu l’occasion d’en parler. Enfin, les esprits ne parlent pas, c’était juste une
manière de parler.
Quand on fera le pas pour la réincarnation, on ne se
souviendra plus du passé, ni de notre passage ici. Il nous restera peut-être
quelques bribes. Une sympathie sans doute si l’un de notre «bande» en retrouve
un autre. Un amour peut-être? L’amour et l’amitié sont sans doute les
meilleures preuves d’une existence antérieure commune.
Mon amour de ma vie précédente, Gwladys Brunoni, avait échappé
à cette règle intangible. Elle ne meurt jamais mais passe de vie en vie en thésaurisant
ce qu’elle a appris dans sa vie précédente. Elle transite, enchaîne, prend une
autre correspondance.
Elle m’avait assassiné et je lui ai rendu la pareille. Deux
balles dans le cœur et deux dans la tête. Son corps s’est évanoui. Sa
conscience, celle du yogi X, s’est immédiatement déportée ailleurs, prenant un
nouveau corps, sans passer par notre monde intermédiaire. Ou est-elle à présent?
Non Sin, me fit Steve Jobs, on va pas recommencer à la chercher.
Shit. On l’a repérée à plusieurs reprises dans ces 1.300 dernières années. Moi,
je veux savoir qui est cette yogini X qui pirate notre système opératoire des réincarnations.
Et nous l’avons, friends. C’est une yogini, en effet. Et un
petit chose en plus (Steve ne pouvait plus se passer du français depuis sa
mort, je trouvais ce travers un peu ridicule) , elle s’appelle Peldarboum!
L’X est trouvé. Et Steve Jobs conclut que l’OS, operating
system, le système opératoire de le vie de la mort serait stabilisé.
C’est ce que pensait notre ami. Moi j’avais des doutes.
(à suivre)