Nous avions retrouvé les traces des passages de Gwladys
Brunoni dans les 1300 dernières années sous inventaire. Steve Jobs pensait que
la yogini qui lançait ses avatars, ses métamorphoses à travers l’espace et le
temps ne pouvait être que Paldarboum, une disciple du grand Milarépa.
Je suis remonté presto au XII° siècle pour le vérifier. Mais
Peldarboum ne ressemblait physiquement en rien à Gwladys Brunoni mon amour qui
m’avait assassiné sous l’Apple Store du Louvre.
Je suis resté sur place dans ce petit patelin de bouseux
accroché aux pentes de l’Himalaya, à la Porte du Cheval, en été 1119.
Peldarboum était assise aux pieds de Milarépa et lui dit
(*):
Un joli visage est livré au pouvoir d’un autre,
Une face laide ne trouve aucun compagnon.
On laisse derrière soi des parents bienveillants
Pour se suicider au profit d’un mari.
Notre patience est faible pour de grandes ambitions,
Nos lèvres savantes à comparer les litiges,
A ramasser des ragots de tout un district.
Nous devenons chien de garde des couples,
Bien que l’on se dépense pour la survie de tous,
L’on agit pour chacun en avare grincheuse,
Sans que l’on imagine impermanence et mort,
...
Accordez-moi un enseignement facile et plaisant.
Milarépa porta sa main à l’oreille et chanta:
Ah! Parfaite Peldarboum!
Votre histoire est celle de toutes les femmes.
...
L’hypocrisie et l’insatisfaction une fois abandonnées,
Il est temps de concevoir une position d’humilité.
Il lui conseilla de repousser la servitude du fils et du
mari,
de délaisser les obligations de cette vie, de chasser la
richesse et l’avarice.
Mais Peldarboum le ramène à sa propre vie de femme dans ce
coin paumé du toit du monde:
Je suis liée le jour par un labeur incessant,
Et la nuit, assommée, je m’en vais dormir.
Du matin au soir je suis esclave du vivre et du vêtement,
Je n’ai pas le temps de pratiquer la Doctrine.
Milarépa lui répondit:
Vous savez que les ennemis sont les tâches de ce monde. Vous
devez leur tourner le dos...
Bon, plus facile à dire qu’à faire, dis-je à Steve Jobs qui était
resté figé à côté de moi.
Amazing, me dit-il. Tu te rends compte, Sin, tout le chemin
qu’il nous reste à faire dans nos prochaines vies. Regarde, il lui donne l’enseignement,
les fameux quatre abandons. Shit! Sin, écoute bien.
Et Milarépa chanta:
L’adversaire joue le rôle d’un dogue nommé avarice.
On l’attache à son profit mais il apporte le mal.
Connaissiez-vous l’ennemi avarice?
Si oui, laissez-le tomber!
Dis donc, Steve. Toi le radin parfait... Je sais, je sais...
Mais je ne le connaissais pas ce mal, voilà. Je croyais que c’était en quelque
sorte une vertu. Entre être économe et être avare, il y a quand même une marge.
Mais tu n’étais pas du tout généreux! Si, dit-il, d’une
certaine manière. Mais j’avoue que là j’avais tout faux.
Et Milarépa chanta:
L’adversaire est le sommeil des morts que l’on nomme
ignorance.
On l’utilise à son profit mais il apporte le mal.
Connaissez-vous l’ignorance ennemie?
Si oui, débarrassez-vous en!
Sur ce plan, Sin, tu étais le champion, mon gars, me lança
Steve Jobs. Tu nageais dedans, c’était pas dans une piscine mais une mer d’ignorance.
Tu en savais trop mais tu n’en avais pas la connaissance. Oui, ok, Steve, pas
mieux que toi non plus. Mais je ne savais pas ce qu’était l’ignorance, voilà.
Er Milarépa chanta:
L’adversaire qui pose les objections a pour nom famille.
Il s’attache à être utile mais apporte le mal.
Connaissez-vous l’ennemi famille?
Si oui, abandonnez-le!
Shit! Dit Steve Jobs. Là il déconne. Moi je n’ai jamais eu
de vraie famille et j’ai essayé d’en construire une toute ma vie. Un peu
vainement, d’ailleurs.
Attends, Steve! Il veut dire par là le conformisme, tu vois.
Bon, dit Steve, alors là je ne savais pas trop ce que c’était la famille. J’ai
essayé de n’être pas conformiste. Mais, mon gars, d’une certaine manière tu l’as
été mais certainement moins que beaucoup d’autres.
Et Milarépa chanta:
L’adversaire est cet imposteur que l’on nomme paresse.
On l’attache à son profit mais il apporte le mal.
Connaissiez-vous l’ennemi indolence?
Si oui, bannissez-le!
On n’a jamais été des indolents! Si, Sin, rectifia Steve
Jobs. On a été de grosses taches. De temps en temps on se réveillait. On
connaissait mal l’indolence, vraiment.
Je n’avais rien à répliquer. Encore abasourdi par l’étendue
de mon imperfection, avarice, ignorance, conformisme, paresse... je regardai ma
vie passée à l’ombre de ces ennemis, j’étais leur proie facile, ballotté par
ces excroissances naturelles du vivant, un immense ratage. Mais que pouvais-je
faire de mieux? La banalité du mal vivre. J’eus pour moi-même, mon ancienne
vie, ma vie précédente, comme pour celle de tous ceux qui me furent proche
alors, un immense sentiment de compassion. Ils étaient comme moi dans le faux
et avaient toujours comme moi tellement de mal à s’en apercevoir, à se
redresser. Nous étions sous le joug du quotidien comme Peldarboum la ménagère
tibétaine qui est là, à présent, sous le poids des chants de Milarépa.
Nous nous sommes demandés comment Peldarboum pouvait s’en
sortir avec cet enseignement qui se dressait radicalement contre elle.
Nous restâmes dans ce petit bled himalayen. On savait, Steve
Jobs et toute notre bande d’esprits, que les clefs du mystère Gwladys Brunoni
devaient se cacher là. Et nous n’avions pas tort.
(à suivre)
(*) Comme je vous l’ai déjà dit, les récits de ces scènes
ont été rassemblés par les tibétains dans un recueil connu sous le nom «Les
cent mille chants de Milarépa», traduction française de Marie-José Lamothe
(Fayard). J’atteste que ces récits sont conformes dans les grandes lignes à ce
que j’ai pu voir et entendre moi-même sur place à cette époque.