mardi 31 juillet 2012

Et un petit chose en plus - 53° épisode.


On fait finalement peu de choses en une vie. Bien sûr on nous cite toujours les plus actifs en exemple.
Alexandre le grand qui, tout jeune et en une dizaine d’années, avait crée un empire de la Grèce à l'Afghanistan. Winston Churchill qui sauva les démocraties européennes menacées comme d’habitude par leur indécision mais cette fois sous la terrible fureur destructrice d’Adolf Hitler le fou. Giordano Bruno qui donna sa vie pour sauver l’intelligence humaine. Et tant d’autres dans le plus grand désordre : Napoléon Bonaparte, Marie Curie, Lafayette, George Sand, La Pérouse, Madame Bovary, James Cook, Lucie la primate, Gaston Lagaffe, Victor Hugo, Beethoven... tous très actifs.
A quoi se résume leurs vies quand on regarde la terre enchâssée quelque part dans notre galaxie? Même eux disparaissent instantanément. Ils n’ont pas plus d’utilité que la plupart des gueules d’usagers en heure de pointe qui font fonctionner avec tant de résolution sympathique les transports en commun de nos capitales.
La terre s’est formée et elle disparaîtra quand son soleil s’éteindra. Avec l’homme ou sans l’homme. Tant de fureurs humaines, de croyances, de religions qui se succèdent, de tortures infligées, de vies détruites, d’honneur, de gloire, de petites joies et de grandes peines, rien ne dépasse de la peau de l’orange bleue, rien ne trouble le grand silence assourdissant des tourbillons stellaires. Sauf l’intelligence de tous nos esprits mise en commun.

La plupart d’entre nous naissent et meurent et dans l’intervalle se marient ou pas, divorcent souvent, se reproduisent et en sont fiers, grenouillent par ci ou par là en se croyant indispensables, adhèrent ou pas à un rite religieux ou social, détruisent et construisent, parlent et commentent abondamment leurs certitudes comme leurs incertitudes, sont uniques, puis pensent ne plus servir à rien, gravent cependant leur nom sur des pierres, puis les pierres s’érodent, même les plus grandes disparaissent, oubliées comme si elles n’avaient jamais existé, un grand voile noir passe et couvre hors la mémoire des humains ceux qui ne pensaient pas être oubliés comme ceux qui savaient qu’ils le seront vite.
Ca fiche toujours un choc, évidemment vu sous cet angle. Le plus grave: les hommes oublient qu’ils sombreront dans l’oubli. Et plus grave encore, ne veulent pas qu’on le leur rappelle. Nous, enquêteurs spirites dirigés par Steve Jobs, avions fait un grand voyage dans les profondeurs de l’oubli et comptions bien retrouver quelques traces de Gwladys Brunoni, mon amour. 

Nous étions mille esprits et passions en revue les vies humaines de l’introduction du bouddhisme au Tibet au VII° siècle jusqu’à mon assassinat dans les catacombes sous le musée du Louvre, là, très récemment, en mai dernier. Nous formions le plus vaste anti virus jamais imaginé par l’homme.
Je ne me souviens plus du nombre exact de vies humaines qui se sont déroulées sur cette terre pendant les 1.300 années sous examen, ces 468.000 jours sortis presque complètement des mémoires, à part de celle de quelques amateurs d’histoire.
Heureusement l’humanité était encore très restreinte en nombre à ces périodes, quelques centaines de millions de bipèdes qui se reproduisaient à tout va malgré les guerres, les massacres, les épidémies, les cataclysmes et les nombreuses maladies qu’ils ne savaient pas soigner.
Ils se sont beaucoup massacrés. Ils adoraient de tout temps s’égorger à la gloire de leur dieux multiples ou uniques. Ce qui simplifiait un peu le passage en revue de toutes ces existences oubliées. Heureusement leur vie était brève, une petite trentaine d’année au maximum et en moyenne par individu. Car on les passait individuellement au peigne fin pour repérer où a bien pu se glisser les métamorphoses de ce yogi qui avait créé de toute pièces son avatar, Gwladys Brunoni.

Le travail achevé, Steve Jobs fit sa keynote, une grande représentation très attendue.
Rarement dans le monde des esprits nous avions connu un rassemblement de ce genre. Un ancien me dit que le dernier grand meeting avait été tenu par Giordano Bruno, l’homme qui avait revendiqué la liberté de conscience, découvert la pluralité des mondes et vu avec clarté l’inévitable processus des réincarnations. Ce congrès s’était tenu ici après qu’il fût condamné à avoir la langue arrachée et brûlé vif par les inquisiteurs de Rome le 17 février 1600.
Cette réunion a eu des incidences notoires. La Renaissance européenne était désormais massivement soutenue par les esprits et nous allions droit vers le siècle des lumières une centaine d’années plus tard. 
Mais à présent, il nous fallait trouver les Gwladys Brunoni instillées dans l’histoire des hommes par ce yogi, fucking Mister X, comme l'appelait Steve Jobs.

Nous avions ainsi repéré plusieurs Gwladys Brunoni suspectes sachant que peut-être quelques unes nous ont échappés ce qui est quand même possible quand on contrôle les vies de tous les péquins qui se sont succédés sur terre pendant 468.000 journées.

La première apparition s’est faite en 742, expliqua Steve en arpentant la scène du Yerba buena center for the arts de San Francisco comme il l’avait fait lors de la présentation de l’iPhone. Nous étions plus de mille esprits rassemblés dans la salle ce qui provoqua inévitablement quelques grincements de chaises assez effrayants pour les gardiens. La rumeur que la salle était hantée se propagea.
Nous étions de très bonne humeur et Steve en rajoutait pour nous faire rire. Quoi de plus drôle que Steve Jobs mort caricaturant  Steve Jobs vivant.
C’était une prêtresse maya, enchaîna-t-il, compagne de K'inich Janaab Pakal II, roi de Palenque au Mexique, à la limite du Yucatán. Elle a passé une trentaine d’années au palais royal de la cité. Elle ne vieillissait pas. Les Mayas l'appelait Lumière sans nuits.
Puis Gwladys Brunoni apparaît dans une communauté monacale du Tibet au bord du lac Nam. Elle y fit un bref séjour entre 1051 et 1072. Sa disparition fut aussi subite que son arrivée. Les moines interrogés en gardaient un souvenir ému. Ses méditations étaient courues: le soir, en position du lotus, elle brillait comme dix-mille lucioles. Ce qui lui donna son nom.
Ensuite on la voit aux côtés de Sitting Bull vers 1850 dans le Dakota. Elle était l’une des rares guerrières à chevaucher contre la cavalerie US. Les balles la traversaient mais ne la blessaient pas. Son nom: Vent de lumière car dans le combat elle devenait luminescente.
On la retrouve en 1830 pendant les Trois glorieuses sur les barricades de Paris. De très nombreux témoignages la décrivent en haillon, brandissant le drapeau tricolore, imperméable aux balles des gardes nationaux, des éclairs dans les yeux. Elle inspira Eugène Delacroix bien que son tableau la Liberté guidant le peuple ne représente pas vraiment Gwladys. Elle n’a pas servi de modèle au peintre qui l’avait cependant croisée dans les rues de Paris. Il essaya de se souvenir de son visage, trouva qu’il l’avait déjà vu et ne voulant pas plagier Lucas Cranach l’ancien, ce qui n’aurait pu échapper aux critiques qui voletaient autour de son œuvre, il représenta Gwladys de profil en durcissant nettement ses traits.  
En fait, amazing, je l’ai moi-même croisée en 1973, à l’époque où j’étais dans le collège de Reed et plus précisément à la All One Farm, la ferme communautaire, dit Steve Jobs. Nous venions là prendre du LSD et j’ai cueilli des pommes avec Gwladys Brunoni une après-midi. Elle chantonnait apple, apple for ever. Nous l’appelions Apple Eva. Puis elle avait disparu. Étrange, non?
Friends, enchaîna Steve, nous savons à présent que cette Gwladys existe et traverse les vies. Et les morts ne la connaissent pas. Elle n’est jamais morte, tout simplement. Elle apparaît et disparaît avec son enveloppe charnelle.

Cette nouvelle de la keynote me fit un choc. J’étais amoureux fou d’une structure charnelle. Une image consciente qui traversa un moment l’espace temps d’une de mes vies. Un flux passager de matière.
Steve fit mine de sortir de scène et revint aussitôt pour placer le et un petit chose en plus (il s’obstinait à sortir son gimmick en français), nous croyons tenir la piste du yogi X !

(à suivre)