mardi 17 juillet 2012

L’Apple est pleine de vitamines - 51° épisode.


Les premiers pas de l’enquête menée par Steve Jobs contre ce yogi malfaisant ayant piraté le système opératoire (OS) commandant nos vies et nos morts, furent dirigés vers Gwladys Brunoni, l’avatar, le skeuomorphisme (*), pour faire simple la métamorphose du yogi même.
Nous nous sommes rendus à Wittenberg en 1534 dans l’atelier de Lucas Cranach l’ancien, l’ancêtre de notre médium référant dans le monde des vivants, Lucas Cranach senior.

Vous savez déjà que dans le monde des esprits ce genre de retour en arrière est instantané.
Lutherstadt Wittenberg, la ville de Martin Luther au bord de l’Elbe, dans l’Etat de Saxe-Anhalt de la République fédérale d’Allemagne. Au moment où nous y arrivions en juin 1534, siège de l’Electorat de Saxe tenu par les ducs de Saxe Wittenberg.
Martin Luther y avait affiché en 1517 ses fameuses 95 thèses contre les indulgences, les pardons payants inventés par l’Eglise de Rome. Une mauvaise idée commerciale du pape qui lui valut la Réforme.
Luther, le moine frondeur, avait à notre arrivée 51 ans et il lui restait une douzaine d’années à vivre avant de venir nous rejoindre dans le monde des esprits et être happé à son tour par le grand cycle de la réincarnation.
Son étonnement fut grand quand il arriva chez nous. Il croyait vraiment débarquer chez Dieu. On a dû tout lui expliquer. Il n’irait pas directement vers la libération mais devra encore se réincarner. Il avait une nature besogneuse et on le félicitait pour son travail critique qui avait fait avancer un peu le monde aveugle des vivants. Il disait alors que finalement une seule thèse aurait bien suffi, que les 94 autres était inutiles, qu’il aurait pu afficher sur la porte de l’église un NON basta. Nous on lui disait qu’il avait bien fait bien, que 95 thèses, c’était un peu longuet finalement. Mais les gens de cette époque adoraient se mettre en question en coupant les cheveux en quatre. C’était la Renaissance, un peu grâce à lui aussi. Bravo Martin!   

Nous assistions à une journée ordinaire de l’atelier Lucas Cranach. 
Une cinquantaine de personnes s’affairaient dans une grande salle, sorte de hangar en bois soutenu par des colonnes aux chapiteaux gothiques. Là on stockait des végétaux et des minéraux, des huiles, des liants. Des étagères où se bousculaient pots et fioles. On faisait macérer, on broyait, tamisait, apprêtait les pigments de couleur. Un atelier de brosserie fabriquait toute forme de pinceaux, les nettoyait, les remettait en état. Un autre préparait les planchettes de tilleul, supports des futures œuvres du maître. Une activité fiévreuse.

Une partie du hangar était ouverte sur la rue. Sur un grand étal on vendait couleurs et brosses. Lucas Cranach était aussi pharmacien et concevait des baumes et de potions d’origine animale ou végétale. Il faisait aussi un peu de parfumerie.  
Tout au fond, une presse d’imprimerie pour la reproduction des gravures sur bois.
Près des fenêtres étaient alignées les œuvres en cours protégées contre la poussière par des toiles de lin.
Près de la grande porte d’entrée, une dizaine d’œuvres achevées attendaient les acheteurs ou les commanditaires. Trois femmes très élégantes et un hobereau s’arrêtaient, revenaient sur leurs pas, s’approchaient et s’éloignaient des peintures exposées, faisaient des commentaires à très haute voix comme les riches bobos dans les musées.
Deux assistants apportaient des retouches à la Nymphe à la source. L’un d’eux avec un sourire grivois chatouillait avec un pinceau les tétons de la nymphe en rigolant tout en regardant autour de lui si le maître n’était pas dans les parages. 


 
 Nymphe à la source

Au fond de l’atelier, autour d’une grande cheminée, des femmes préparaient le repas.
Les deux fils de Lucas Cranach, Hans et Lucas Cranach se tenaient devant la Courtisane et le vieillard. Ils commentaient l’expression de l’homme sur le tableau. Le vieillard.
Leur allemand était difficile à suivre mais n’échappait pas à Wolfgang Amadeus. Ils apportaient discrètement quelques retouches en rigolant. Rallonge le nez... comme c’est le vieux, c’est presque le vieux... nein?

 
 La courtisane et le vieillard.

Tous les tableaux étaient recouverts de toiles blanches. On les découvrait pour les montrer ou pour y travailler selon les instructions du maître.
Au moins quatre tableaux étaient en chantier dont ... La Mélancolie (*).
Derrière la toile voilée tous les accessoires: une table, deux oies empaillées, une sphère, un bâton pointu, deux esquisses de puttis, une lithographie représentant un château sur une falaise, un dessin au fusain montrait un nuage d’orage dans lequel chevauchaient des esprits. Et là, le siège du modèle. La chaise de Gwladys Brunoni.
Le maître paru, salua les nobles visiteurs, échangea quelques mots de circonstance, tout le personnel de son atelier fit silence et s’inclina. Il vint droit sur les femmes de la cuisine pour s’enquérir du déjeuner à venir. Du chou. Cela le mit de bonne humeur. L’atelier sentait le chou et le lard grillé mais le maître en voulait la confirmation.
Le maître s’arrêta devant La Mélancolie. Un assistant lui apporta une chaise, un autre les brosses et un troisième une grande palette. Un autre disposa devant lui une petite table couverte de godets contenant les peintures fraichement préparées. Il examina les godets de peinture et approuva le travail des préparateurs. 
Le maître fit un signe et un très jeune employé qui débarrassa aussitôt avec grand soin le tableau de sa toile de lin blanc.

C’était bien La Mélancolie (**). Le tableau complet puisqu’au XXI° siècle nous n’en voyons que la partie droite. Il se montrait enfin en entier.
Un éphèbe couvert simplement d’une feuille de vigne pointait le ciel avec la main et désignait le nuage noir contenant les esprits et de sa main droite semblait nous présenter l’ange aux ailes de libellule taillant une baguette de coudrier. Le corps du jeune homme dénudé était luminescent et entouré d’une aura.

Tout l’atelier se rangea autour du maître. Il y eut des «oh!» et des «ah!».
Le hobereau s’approcha toujours entouré de ses courtisanes. Il désigna le jeune homme et dit (traduit par Wolfgang Amadeus Mozart), étrange, Meister, est-ce le corps d’un saint qui est l’intermédiaire entre le ciel et de la terre? Une représentation de notre seigneur Jésus Christ ? Nein, répondit Lucas Cranach l’ancien, c’est un rêve que j’ai eu. Je ne peux l’expliquer.
Un nouveau silence se fit quand entra le modèle, lentement, solennellement, presque hautainement. Elle s’arrêta et l’équipe chargée des décors lui présenta deux ailes géantes de libellule. On lui accrocha les ailes déployées. Elle s’assit en saluant le maître d’un simple «Meister!» Puis on lui donna la baguette de coudrier et un petit couteau. Elle prit la pause. C’était elle. Ma Gwladys Brunoni. Je reconnus le son de sa voix quand elle prononça «Meister!». Elle ne pouvait pas me voir comme d’ailleurs toute l’équipe des enquêteurs conduite par Steve Jobs. Nous étions des esprits et bien sûr totalement invisibles.

Le peintre fit quelques touches sur la toile et expliqua aux assistants comment il voyait la suite. Longues explications. Il déroula ses conceptions esthétiques, un banal il faut faire parler les couleurs et les formes, ne rompez jamais l’harmonie de l’ensemble.
Puis il se leva. Le premier assistant prit la place du maître pour l’exécution.
On salua le maître en baissant la tête et même le hobereau s’inclina. Lucas Cranach l’ancien avait été anobli au plus haut rang par le prince électeur de Saxe, Frédéric le Sage, le maître de Wittenberg et de toutes les provinces autour, devenu son ami intime.
Le maître s’éloigna. Je dois me rendre d’urgence au palais, dit-il aux cuisinières, dressez la table au grand salon, je reviendrai avec sa majesté la prince électeur.
Tous s’inclinèrent et restèrent ainsi jusqu’à la sortie complète du maître.

Gwladys Brunoni se figea. Immobile pendant toute la séance de pause qui dura une bonne heure. Son regard perdu. Son beau visage calme. Quand elle jugea sa prestation achevée, elle se leva, rendit ses ailes de libellule et se dirigea dans un coin de l’atelier obturé par un rideau noir opaque. Elle s’y glissa et se déshabilla.
Devant un chevalet un petit décor de théâtre dont les artifices ne se donnaient aucune peine pour se dissimuler. Une branche d’arbre fixée sur un trépieds. Une esquisse de pause et quelques pommes. Elle prit la pause du dessin sous l’arbre en se tortillant pour mettre ses pieds à l’équerre.

 

Regardez! Fit JPM, notre Jean-Paul Machin, le quidam philosophe. Cette pause a plusieurs particularités qui lui donnent un langage codé. Ce qui frappe à première vue est la position des pieds en équerre. Une position souvent reprise par le peintre. Mais ici non seulement les pieds mais chaque bras forme une équerre. Les jambes et les bras de Gwladys Brunoni forment trois équerres! L’équerre, norma en latin, la norme de l’effort, le symbole de l’équilibre et de la stabilité. 
Et cette manière de montrer la pomme tout en ne l’offrant pas. Elle semble dire regarde la pomme mais tu ne l’auras pas, tu ne la croqueras pas simplement parce que je te la donne, moi je l’ai croquée, à toi d’en prendre une. Tu n’auras pas l’intelligence de la création offerte. Il faut chercher toute connaissance, tout savoir par soi-même. Une des plus beaux symboles de la Renaissance inspiré par le luthéranisme qui renvoyait au texte même de la bible, à l’effort de lire et de réfléchir et non à se plier aux dogmes. C’est ainsi que fonctionne la création. L’Eve, Gwladys Brunoni n’offre pas le fruit défendu mais l’arbre défendu, elle ne renvoie pas à la connaissance mais à la source de la connaissance!

Hum, enchaina Steve Jobs, cette petite est intéressante et son Apple pleine de vitamines.

Gwladys Brunoni termina sa séance de pause et sortit de l’atelier de Lucas Cranach l’ancien. Elle fit trois pas dans la rue et disparu subitement de Wittenberg. Elle se volatilisa comme elle le fit après m’avoir assassiné.
Nous étions sur la bonne piste.

(*) Voir l’épisode précédent «Steve Jobs contre un yogi pas net».
(**) Sur ce tableau voir l’épisode «L’ode à la mélancolie des fans d’Apple»

(à suivre)