Les premiers pas de l’enquête menée par Steve Jobs contre ce
yogi malfaisant ayant piraté le système opératoire (OS) commandant nos vies et
nos morts, furent dirigés vers Gwladys Brunoni, l’avatar, le skeuomorphisme (*),
pour faire simple la métamorphose du yogi même.
Nous nous sommes rendus à Wittenberg en 1534 dans l’atelier
de Lucas Cranach l’ancien, l’ancêtre de notre médium référant dans le monde des
vivants, Lucas Cranach senior.
Vous savez déjà que dans le monde des esprits ce genre de
retour en arrière est instantané.
Lutherstadt Wittenberg, la ville de Martin Luther au bord de
l’Elbe, dans l’Etat de Saxe-Anhalt de la République fédérale d’Allemagne. Au
moment où nous y arrivions en juin 1534, siège de l’Electorat de Saxe tenu par
les ducs de Saxe Wittenberg.
Martin Luther y avait affiché en 1517 ses fameuses 95 thèses
contre les indulgences, les pardons payants inventés par l’Eglise de Rome. Une
mauvaise idée commerciale du pape qui lui valut la Réforme.
Luther, le moine frondeur, avait à notre arrivée 51 ans et
il lui restait une douzaine d’années à vivre avant de venir nous rejoindre dans
le monde des esprits et être happé à son tour par le grand cycle de la réincarnation.
Son étonnement fut grand quand il arriva chez nous. Il
croyait vraiment débarquer chez Dieu. On a dû tout lui expliquer. Il n’irait
pas directement vers la libération mais devra encore se réincarner. Il avait
une nature besogneuse et on le félicitait pour son travail critique qui avait
fait avancer un peu le monde aveugle des vivants. Il disait alors que
finalement une seule thèse aurait bien suffi, que les 94 autres était inutiles,
qu’il aurait pu afficher sur la porte de l’église un NON basta. Nous on lui
disait qu’il avait bien fait bien, que 95 thèses, c’était un peu longuet
finalement. Mais les gens de cette époque adoraient se mettre en question en
coupant les cheveux en quatre. C’était la Renaissance, un peu grâce à lui
aussi. Bravo Martin!
Nous assistions à une journée ordinaire de l’atelier Lucas
Cranach.
Une cinquantaine de personnes s’affairaient dans une grande
salle, sorte de hangar en bois soutenu par des colonnes aux chapiteaux
gothiques. Là on stockait des végétaux et des minéraux, des huiles, des liants.
Des étagères où se bousculaient pots et fioles. On faisait macérer, on broyait,
tamisait, apprêtait les pigments de couleur. Un atelier de brosserie fabriquait
toute forme de pinceaux, les nettoyait, les remettait en état. Un autre
préparait les planchettes de tilleul, supports des futures œuvres du maître. Une
activité fiévreuse.
Une partie du hangar était ouverte sur la rue. Sur un grand
étal on vendait couleurs et brosses. Lucas Cranach était aussi pharmacien et
concevait des baumes et de potions d’origine animale ou végétale. Il faisait
aussi un peu de parfumerie.
Tout au fond, une presse d’imprimerie pour la reproduction
des gravures sur bois.
Près des fenêtres étaient alignées les œuvres en cours protégées
contre la poussière par des toiles de lin.
Près de la grande porte d’entrée, une dizaine d’œuvres achevées
attendaient les acheteurs ou les commanditaires. Trois femmes très élégantes et
un hobereau s’arrêtaient, revenaient sur leurs pas, s’approchaient et s’éloignaient
des peintures exposées, faisaient des commentaires à très haute voix comme les
riches bobos dans les musées.
Deux assistants apportaient des retouches à la Nymphe à la
source. L’un d’eux avec un sourire grivois chatouillait avec un pinceau les tétons
de la nymphe en rigolant tout en regardant autour de lui si le maître n’était
pas dans les parages.
Nymphe à la source
Au fond de l’atelier, autour d’une grande cheminée, des
femmes préparaient le repas.
Les deux fils de Lucas Cranach, Hans et Lucas Cranach se
tenaient devant la Courtisane et le vieillard. Ils commentaient l’expression de
l’homme sur le tableau. Le vieillard.
Leur allemand était difficile à suivre mais n’échappait pas à
Wolfgang Amadeus. Ils apportaient discrètement quelques retouches en rigolant.
Rallonge le nez... comme c’est le vieux, c’est presque le vieux... nein?
La courtisane et le vieillard.
Tous les tableaux étaient recouverts de toiles blanches. On
les découvrait pour les montrer ou pour y travailler selon les
instructions du maître.
Au moins quatre tableaux étaient en chantier dont ... La Mélancolie
(*).
Derrière la toile voilée tous les accessoires: une table,
deux oies empaillées, une sphère, un bâton pointu, deux esquisses de puttis,
une lithographie représentant un château sur une falaise, un dessin au fusain montrait un nuage d’orage dans lequel chevauchaient des esprits. Et là, le
siège du modèle. La chaise de Gwladys Brunoni.
Le maître paru, salua les nobles visiteurs, échangea
quelques mots de circonstance, tout le personnel de son atelier fit silence et
s’inclina. Il vint droit sur les femmes de la cuisine pour s’enquérir du déjeuner
à venir. Du chou. Cela le mit de bonne humeur. L’atelier sentait le chou et le
lard grillé mais le maître en voulait la confirmation.
Le maître s’arrêta devant La Mélancolie. Un assistant lui
apporta une chaise, un autre les brosses et un troisième une grande palette. Un
autre disposa devant lui une petite table couverte de godets contenant les
peintures fraichement préparées. Il examina les godets de peinture et approuva
le travail des préparateurs.
Le maître fit un signe et un très jeune employé qui débarrassa
aussitôt avec grand soin le tableau de sa toile de lin blanc.
C’était bien La Mélancolie (**). Le tableau complet puisqu’au
XXI° siècle nous n’en voyons que la partie droite. Il se montrait enfin en
entier.
Un éphèbe couvert simplement d’une feuille de vigne pointait
le ciel avec la main et désignait le nuage noir contenant les esprits et de sa
main droite semblait nous présenter l’ange aux ailes de libellule taillant une
baguette de coudrier. Le corps du jeune homme dénudé était luminescent et
entouré d’une aura.
Tout l’atelier se rangea autour du maître. Il y eut des «oh!»
et des «ah!».
Le hobereau s’approcha toujours entouré de ses courtisanes.
Il désigna le jeune homme et dit (traduit par Wolfgang Amadeus Mozart), étrange,
Meister, est-ce le corps d’un saint qui est l’intermédiaire entre le ciel et de
la terre? Une représentation de notre seigneur Jésus Christ ? Nein, répondit
Lucas Cranach l’ancien, c’est un rêve que j’ai eu. Je ne peux l’expliquer.
Un nouveau silence se fit quand entra le modèle, lentement,
solennellement, presque hautainement. Elle s’arrêta et l’équipe chargée des décors
lui présenta deux ailes géantes de libellule. On lui accrocha les ailes déployées.
Elle s’assit en saluant le maître d’un simple «Meister!» Puis on lui donna la
baguette de coudrier et un petit couteau. Elle prit la pause. C’était elle. Ma Gwladys
Brunoni. Je reconnus le son de sa voix quand elle prononça «Meister!». Elle ne
pouvait pas me voir comme d’ailleurs toute l’équipe des enquêteurs conduite par
Steve Jobs. Nous étions des esprits et bien sûr totalement invisibles.
Le peintre fit quelques touches sur la toile et expliqua aux
assistants comment il voyait la suite. Longues explications. Il déroula ses
conceptions esthétiques, un banal il faut faire parler les couleurs et les
formes, ne rompez jamais l’harmonie de l’ensemble.
Puis il se leva. Le premier assistant prit la place du maître
pour l’exécution.
On salua le maître en baissant la tête et même le hobereau s’inclina.
Lucas Cranach l’ancien avait été anobli au plus haut rang par le prince électeur
de Saxe, Frédéric le Sage, le maître de Wittenberg et de toutes les provinces
autour, devenu son ami intime.
Le maître s’éloigna. Je dois me rendre d’urgence au palais,
dit-il aux cuisinières, dressez la table au grand salon, je reviendrai avec sa
majesté la prince électeur.
Tous s’inclinèrent et restèrent ainsi jusqu’à la sortie
complète du maître.
Gwladys Brunoni se figea. Immobile pendant toute la séance
de pause qui dura une bonne heure. Son regard perdu. Son beau visage calme.
Quand elle jugea sa prestation achevée, elle se leva, rendit ses ailes de
libellule et se dirigea dans un coin de l’atelier obturé par un rideau
noir opaque. Elle s’y glissa et se déshabilla.
Devant un chevalet un petit décor
de théâtre dont les artifices ne se donnaient aucune peine pour se dissimuler. Une
branche d’arbre fixée sur un trépieds. Une esquisse de pause et quelques
pommes. Elle prit la pause du dessin sous l’arbre en se tortillant pour mettre
ses pieds à l’équerre.
Regardez! Fit JPM, notre Jean-Paul Machin, le quidam
philosophe. Cette pause a plusieurs particularités qui lui donnent un langage
codé. Ce qui frappe à première vue est la position des pieds en équerre. Une
position souvent reprise par le peintre. Mais ici non seulement les pieds mais
chaque bras forme une équerre. Les jambes et les bras de Gwladys Brunoni
forment trois équerres! L’équerre, norma en latin, la norme de l’effort, le
symbole de l’équilibre et de la stabilité.
Et cette manière de montrer la pomme tout en ne l’offrant
pas. Elle semble dire regarde la pomme mais tu ne l’auras pas, tu ne la croqueras
pas simplement parce que je te la donne, moi je l’ai croquée, à toi d’en
prendre une. Tu n’auras pas l’intelligence de la création offerte. Il faut
chercher toute connaissance, tout savoir par soi-même. Une des plus beaux
symboles de la Renaissance inspiré par le luthéranisme qui renvoyait au texte même
de la bible, à l’effort de lire et de réfléchir et non à se plier aux dogmes. C’est
ainsi que fonctionne la création. L’Eve, Gwladys Brunoni n’offre pas le fruit défendu
mais l’arbre défendu, elle ne renvoie pas à la connaissance mais à la source de
la connaissance!
Hum, enchaina Steve Jobs, cette petite est intéressante et
son Apple pleine de vitamines.
Gwladys Brunoni termina sa séance de pause et sortit de l’atelier
de Lucas Cranach l’ancien. Elle fit trois pas dans la rue et disparu subitement
de Wittenberg. Elle se volatilisa comme elle le fit après m’avoir assassiné.
Nous étions sur la bonne piste.
(*) Voir l’épisode précédent «Steve Jobs contre un yogi pas
net».
(**) Sur ce tableau voir l’épisode «L’ode à la mélancolie
des fans d’Apple»
(à suivre)