mardi 31 juillet 2012

Et un petit chose en plus - 53° épisode.


On fait finalement peu de choses en une vie. Bien sûr on nous cite toujours les plus actifs en exemple.
Alexandre le grand qui, tout jeune et en une dizaine d’années, avait crée un empire de la Grèce à l'Afghanistan. Winston Churchill qui sauva les démocraties européennes menacées comme d’habitude par leur indécision mais cette fois sous la terrible fureur destructrice d’Adolf Hitler le fou. Giordano Bruno qui donna sa vie pour sauver l’intelligence humaine. Et tant d’autres dans le plus grand désordre : Napoléon Bonaparte, Marie Curie, Lafayette, George Sand, La Pérouse, Madame Bovary, James Cook, Lucie la primate, Gaston Lagaffe, Victor Hugo, Beethoven... tous très actifs.
A quoi se résume leurs vies quand on regarde la terre enchâssée quelque part dans notre galaxie? Même eux disparaissent instantanément. Ils n’ont pas plus d’utilité que la plupart des gueules d’usagers en heure de pointe qui font fonctionner avec tant de résolution sympathique les transports en commun de nos capitales.
La terre s’est formée et elle disparaîtra quand son soleil s’éteindra. Avec l’homme ou sans l’homme. Tant de fureurs humaines, de croyances, de religions qui se succèdent, de tortures infligées, de vies détruites, d’honneur, de gloire, de petites joies et de grandes peines, rien ne dépasse de la peau de l’orange bleue, rien ne trouble le grand silence assourdissant des tourbillons stellaires. Sauf l’intelligence de tous nos esprits mise en commun.

La plupart d’entre nous naissent et meurent et dans l’intervalle se marient ou pas, divorcent souvent, se reproduisent et en sont fiers, grenouillent par ci ou par là en se croyant indispensables, adhèrent ou pas à un rite religieux ou social, détruisent et construisent, parlent et commentent abondamment leurs certitudes comme leurs incertitudes, sont uniques, puis pensent ne plus servir à rien, gravent cependant leur nom sur des pierres, puis les pierres s’érodent, même les plus grandes disparaissent, oubliées comme si elles n’avaient jamais existé, un grand voile noir passe et couvre hors la mémoire des humains ceux qui ne pensaient pas être oubliés comme ceux qui savaient qu’ils le seront vite.
Ca fiche toujours un choc, évidemment vu sous cet angle. Le plus grave: les hommes oublient qu’ils sombreront dans l’oubli. Et plus grave encore, ne veulent pas qu’on le leur rappelle. Nous, enquêteurs spirites dirigés par Steve Jobs, avions fait un grand voyage dans les profondeurs de l’oubli et comptions bien retrouver quelques traces de Gwladys Brunoni, mon amour. 

Nous étions mille esprits et passions en revue les vies humaines de l’introduction du bouddhisme au Tibet au VII° siècle jusqu’à mon assassinat dans les catacombes sous le musée du Louvre, là, très récemment, en mai dernier. Nous formions le plus vaste anti virus jamais imaginé par l’homme.
Je ne me souviens plus du nombre exact de vies humaines qui se sont déroulées sur cette terre pendant les 1.300 années sous examen, ces 468.000 jours sortis presque complètement des mémoires, à part de celle de quelques amateurs d’histoire.
Heureusement l’humanité était encore très restreinte en nombre à ces périodes, quelques centaines de millions de bipèdes qui se reproduisaient à tout va malgré les guerres, les massacres, les épidémies, les cataclysmes et les nombreuses maladies qu’ils ne savaient pas soigner.
Ils se sont beaucoup massacrés. Ils adoraient de tout temps s’égorger à la gloire de leur dieux multiples ou uniques. Ce qui simplifiait un peu le passage en revue de toutes ces existences oubliées. Heureusement leur vie était brève, une petite trentaine d’année au maximum et en moyenne par individu. Car on les passait individuellement au peigne fin pour repérer où a bien pu se glisser les métamorphoses de ce yogi qui avait créé de toute pièces son avatar, Gwladys Brunoni.

Le travail achevé, Steve Jobs fit sa keynote, une grande représentation très attendue.
Rarement dans le monde des esprits nous avions connu un rassemblement de ce genre. Un ancien me dit que le dernier grand meeting avait été tenu par Giordano Bruno, l’homme qui avait revendiqué la liberté de conscience, découvert la pluralité des mondes et vu avec clarté l’inévitable processus des réincarnations. Ce congrès s’était tenu ici après qu’il fût condamné à avoir la langue arrachée et brûlé vif par les inquisiteurs de Rome le 17 février 1600.
Cette réunion a eu des incidences notoires. La Renaissance européenne était désormais massivement soutenue par les esprits et nous allions droit vers le siècle des lumières une centaine d’années plus tard. 
Mais à présent, il nous fallait trouver les Gwladys Brunoni instillées dans l’histoire des hommes par ce yogi, fucking Mister X, comme l'appelait Steve Jobs.

Nous avions ainsi repéré plusieurs Gwladys Brunoni suspectes sachant que peut-être quelques unes nous ont échappés ce qui est quand même possible quand on contrôle les vies de tous les péquins qui se sont succédés sur terre pendant 468.000 journées.

La première apparition s’est faite en 742, expliqua Steve en arpentant la scène du Yerba buena center for the arts de San Francisco comme il l’avait fait lors de la présentation de l’iPhone. Nous étions plus de mille esprits rassemblés dans la salle ce qui provoqua inévitablement quelques grincements de chaises assez effrayants pour les gardiens. La rumeur que la salle était hantée se propagea.
Nous étions de très bonne humeur et Steve en rajoutait pour nous faire rire. Quoi de plus drôle que Steve Jobs mort caricaturant  Steve Jobs vivant.
C’était une prêtresse maya, enchaîna-t-il, compagne de K'inich Janaab Pakal II, roi de Palenque au Mexique, à la limite du Yucatán. Elle a passé une trentaine d’années au palais royal de la cité. Elle ne vieillissait pas. Les Mayas l'appelait Lumière sans nuits.
Puis Gwladys Brunoni apparaît dans une communauté monacale du Tibet au bord du lac Nam. Elle y fit un bref séjour entre 1051 et 1072. Sa disparition fut aussi subite que son arrivée. Les moines interrogés en gardaient un souvenir ému. Ses méditations étaient courues: le soir, en position du lotus, elle brillait comme dix-mille lucioles. Ce qui lui donna son nom.
Ensuite on la voit aux côtés de Sitting Bull vers 1850 dans le Dakota. Elle était l’une des rares guerrières à chevaucher contre la cavalerie US. Les balles la traversaient mais ne la blessaient pas. Son nom: Vent de lumière car dans le combat elle devenait luminescente.
On la retrouve en 1830 pendant les Trois glorieuses sur les barricades de Paris. De très nombreux témoignages la décrivent en haillon, brandissant le drapeau tricolore, imperméable aux balles des gardes nationaux, des éclairs dans les yeux. Elle inspira Eugène Delacroix bien que son tableau la Liberté guidant le peuple ne représente pas vraiment Gwladys. Elle n’a pas servi de modèle au peintre qui l’avait cependant croisée dans les rues de Paris. Il essaya de se souvenir de son visage, trouva qu’il l’avait déjà vu et ne voulant pas plagier Lucas Cranach l’ancien, ce qui n’aurait pu échapper aux critiques qui voletaient autour de son œuvre, il représenta Gwladys de profil en durcissant nettement ses traits.  
En fait, amazing, je l’ai moi-même croisée en 1973, à l’époque où j’étais dans le collège de Reed et plus précisément à la All One Farm, la ferme communautaire, dit Steve Jobs. Nous venions là prendre du LSD et j’ai cueilli des pommes avec Gwladys Brunoni une après-midi. Elle chantonnait apple, apple for ever. Nous l’appelions Apple Eva. Puis elle avait disparu. Étrange, non?
Friends, enchaîna Steve, nous savons à présent que cette Gwladys existe et traverse les vies. Et les morts ne la connaissent pas. Elle n’est jamais morte, tout simplement. Elle apparaît et disparaît avec son enveloppe charnelle.

Cette nouvelle de la keynote me fit un choc. J’étais amoureux fou d’une structure charnelle. Une image consciente qui traversa un moment l’espace temps d’une de mes vies. Un flux passager de matière.
Steve fit mine de sortir de scène et revint aussitôt pour placer le et un petit chose en plus (il s’obstinait à sortir son gimmick en français), nous croyons tenir la piste du yogi X !

(à suivre)

mardi 24 juillet 2012

OS cherche X - 52° épisode.


Nous avions à présent la certitude qu’un yogi venait de pirater le système opératoire du samsara, en d’autres termes le système de la condition humaine, le courant des renaissances successives, tous ces états de l’existence soumis à la souffrance, à l’attachement et à l’ignorance.
Il cherchait visiblement à faire bugger  la réincarnation. Et peut-être même biaiser le nirvana, la libération des cycles de vies successifs, cet apaisement qui mène à l’extinction du désir des sens et du vouloir vivre, en somme l’achèvement des renaissances.
Son avatar était Gwladys Brunoni, mon amour, qui se promenait ainsi à travers l’espace temps des vivants en échappant à la mort et en évitant la vie.

Elle était le modèle préféré du peintre Lucas Cranach l’ancien à Wittenberg en Allemagne du temps de la Renaissance, elle apparaît dans son tableau appelé la Mélancolie et dans «l’AppleEva» comme l’appelait Steve Jobs (*).
Elle réapparaît , employée à l’Apple Store du Louvre, tueuse des Firewire, une sous section des Zetas, un abominable gang mexicain (*).
Steve Jobs dirigeait l’enquête et nous n’en étions qu’au début.

Ce n’est que la face apparente de l’iceberg, ce fils de pute de yogi (ne soyez pas choqué, c’est Steve et sa manière de s’exprimer) doit se promener sans aucun doute ailleurs. Il faut passer l’operating system, l’OS au peigne fin.
Cela revenait à passer en revue l’histoire générale de l’humanité depuis l’introduction du bouddhisme au Tibet au VIII° siècle jusqu’à mon assassinat soit près de 1300 années de grande et de très petite histoire de l’humanité. En admettant que le yogi, disons X, ne s’est pas amusé à revenir plus loin dans le passé.
C’était impossible. Pour des vivants. Mais pas pour des purs esprits comme nous.
Vous savez déjà que nous les esprits, on ne peut pas se projeter dans le futur, juste quelques heures et pas plus. Par contre tout le passé et l’espace des vivants nous sont accessibles instantanément puisque nous sommes maîtres de la cinquième dimension.

Ce X s’envoie dans l’éternité. Tant que la vie existera, X vivra par son avatar, son clone, sa métamorphose. X est sorti du cycle. Ou plutôt l’OS a perdu un X, son X, disait Steve Jobs concentré sur l’enquête. Il a introduit un virus dans le système du dharma(**).
Combien sont-ils à voyager sans cesse au-delà de la vie et de la mort? A échapper au karma (**) en toute impunité? A ne rendre aucun compte, ni aux hommes, ni à leur conscience. Ont-ils d’ailleurs une conscience, un but quelconque? Leur seul but serait de vivre, de survivre comme toute chose dans la nature de nos univers?
X est l’incarnation de l’hédonisme matérialiste. Jouir et survivre. En se foutant de tout, des hommes et des dieux. Ne s’embarrasser de rien. Voyager sans bagages par delà la vie et la mort, le bien et le mal.
Ce X était proche de Steve, trop proche. Une partie de lui-même. X était au coeur de tous les prédateurs. Mais lui, Steve, s’en était sorti de justesse. La compassion envers les vivants lui est venue à petits pas. Il a fixé un sens au travail de son intelligence en essayant d’infléchir la stupidité de l’existence. Il a oeuvré à sa manière à une cohésion possible de l’humanité broyée dans l’infernal tourbillon de l’histoire.
X ferait rêver tous ceux qui pensent que leur destin est recroquevillé en eux-mêmes, une boule moite de suffisance enfuie très profondément dans le cerveau reptilien prenant les commande sur toutes les formes de la raison, maîtrisant la conscience, anéantissant la résistance, luttant et gagnant le statut majeur de la raison.
L’égotisme devant la déraison du monde a toutes ses raisons. Elle pousse la conscience à s’accrocher aux poils du mammouth de la marche de l’histoire. Oh, ce n’est pas de la paresse. C’est de la désespérance et de l’effroi du noyé. De l’aveuglement des idéologies et de la soif d’argent. Deux vices absolus. Car quoi de mieux que l’argent pour rester accroché sur le dos du mammouth qui avance on ne saura jamais pourquoi. On est bien mieux là-haut. On ne craindra rien sauf d’avoir plus assez de fric pour y rester accroché en bonne position. Car là-haut on se bouscule à coups de millions de $. Et glisser du dessus du dos vers les flancs, puis des flancs vers les pattes, c’est tomber bas. Bien bas vers la sol. De là, flanqué dans les fougères, on regarde le mammouth passer, s’éloigner. Sans moi.
L’important ce n’est pas le pachyderme, ni la manière de s’y accrocher. Ce gros tas de muscles et de vie est simplement crée pour disparaître. Se coller à la toison laineuse de la bête n’a aucun sens puisqu’elle est de passage. S’acharner à jouer au chardon dans les fibres du monstre coûte tant d’efforts en roueries infinies, en mensonges, en ridicule. Du dérisoire. De la tristesse. L’intelligence humaine sabotée, dévoyée, sacrifiée dans le décor fabuleux de la nuit des étoiles. 
La seule chose qui en vaille la peine est de s’accrocher à l’univers et à son histoire, aux mouvements des plaque tectoniques, à la formation des étoiles et des galaxies, à recueillir chaque jour la petitesse humaine dans les bras de l’amour avec le sourire sans fard de l’infinie compréhension tant qu’on a un bout de cerveau encore en état de fonctionner. Et s’accrocher aux étoiles a bien une autre gueule que les palais des maharajas, leurs bassins fleuris et cette lamentable fierté d’appartenir à la caste dont les idées toutes faites et l’or soignent en apparence les plaies de vivre.
Comment expliquer ça aux vivants? Bouddha eut l’intuition absolue en attirant leur attention sur la douleur. Car elle seule est capable par la crainte de son infinie déchirement, de ramener l’homme de sa déraison vers la justesse de l’eau du lac se mirant dans la lune un soir sans souffle d’air, vers le soulagement et la délivrance de la douleur même de vivre.    

Steve Jobs tournait en rond comme sa boîte laissée sans lui à Cupertino. Il ne savait plus par quel bout tirer le fil.
Chez Apple on tournait en rond mais en brassant des milliards de $. Ce qui leur donnait sur terre une impression de sérieux. Un Tim Cook qui gagne l’un dans l’autre 100.000 $ par jour, c’est plus sérieux pour les vivants qu’un clampin de chez Foxconn qui fabrique des iPads pour trois nouilles et un bol de riz. Pour 3,6 millions de $ par an, Tim a largement le droit de tourner en rond comme les footballeurs. Mais le clampin, faut qu’il cravache pour son bol de riz. Et pour ses trois nouilles, il a intérêt d’être performant.

Les voluptés et mille vierges à soumettre au droit de cuissage, un paradis de béatitude de mépris et d’exception, une forme de vie après la mort qui aurait pu s’acheter pendant la vie, alors ils y courent. Ils veulent trouver les palais des maharadjas, la soie et les bassins fleuris. Ce qu’ils n’ont jamais pu se payer ou qu’ils se sont payés pendant leur vie et qui ne demande qu’à continuer. La suite des illusions.
On retrouve tous les privilèges insolents des riches et les rêves des pauvres dans les représentations de l’après mort des grandes religions monothéistes, cultivant le sentiment d’être à part, d’être très distingué, et que cela va arriver sûrement après une vie passée à rouler dans le comme tout le monde, ensemble et en choeur.
Et ils sont tous prêts à payer le prix de l’hypocrisie et des petites et grandes bassesses quotidiennes. Se lover dans l’indigence des inventions de dieu c’est une autre manière de s’agripper aux poils du mammouth. Question de confort. Et pourtant ça va continuer. Et pas du tout comme la plupart des chardons ne se l’imaginent.
Le grand cycle des vies et des morts happera les croyants et les mécréants. Et Steve s’énervait. «Un putain de yogi» voulait se jouer du grand cycle.
Comment le trouver?

Scanner l’histoire générale de l’humanité. Cela reviendrait à mobiliser une sacrée troupe d’esprits actuellement dans le monde intermédiaire, entre vivants et renaissants. Il y avait là au plus une dizaine de milliers d’esprits capables de se mobiliser, suffisamment conscients des dangers que ce X faisait courir au système opératoire dans lequel nous étions tous pris qu’on le veuille ou non.

Winston Churchill grogna. Je ne sais pas qui chez toi, Mister Steve Jobs, fabriquait tes machins, tes ordinateurs. Qui trouvait le meilleur système pour que ça fonctionne rapidement et sans panne ? Quand Adolf Hitler nous envoyait ses bombes volantes, ses V2, j’ai demandé qu’on photographie dans le détail toute l’Allemagne pour trouver leur base d’essais. Je voulais les meilleures photos. Les plus précises. Et en 1943 on a trouvé. Peenemünden, le base spatiale où travaillait Werner von Braun. On l’a trouvée cette foutue base et je l’ai fait bombarder. Réduire en miettes. Mais on a dû examiner à la loupe des centaines de milliers de bosquets, chaque grange, chaque coin de bois de toute l’Allemagne. Alors prenons année après année. Il y a à examiner 1300 années. On est mille ici à faire le job. C’est 130 années par esprit. Allez, on s’y penche. Moi je prends de l’an 600 à 730...
Moi, dit Marlène Dietrich, de 730 à l’an 860. Schnell! Moi de 860 à ... Mozart, Einstein et tous les autres. Même Jim Morrison s’est mis de la partie. En une fraction d’éternité nous étions arrivés au temps dans les catacombes, sous l’Apple store du Louvre, la date du jour de mon assassinat.

Jean-Paul Machin, vous savez l’homme oublié qui avait refusé la minute de gloire promise par Andy Warholl, lança un stop! tonitruant. Il faut que nous employions tous la même méthode!
Schön, dit Albert Einstein. Voilà. Vous prenez chaque jour de chaque année et vous regarder s’il y a quelques chose d’exceptionnel qui se réfère à un yogi qui prétend échapper à la mort ou d’un avatar rassemblant à Gwladys Brunoni. Ca ne fait que 50.000 jours à examiner pour chacun.
J’appelle cette opération  NeXT step one! Dit Steve Jobs. Incredible, amazing! Et un petit chose en plus (il avait essayé de la placer en français), l’OS cherche X. On va le trouver.

(à suivre)

(*) Voir  l’épisode précédent «Steve Jobs contre un yogi pas net» et le 30° épisode «iPhoto’09 et iPhoto’11, un petit plus 2 pour Apple»  dans les archives du blog.
(**)
Le Dharma: désigne l’enseignement du Bouddha et la vision bouddhiste de la mort et de la vie.
Le Karma: le devenir de la vie influencé par nos actions. Ce que nous faisons, pensons et mettons en pratique  entraîne des conséquences sur le devenir de la vie et influence son déroulement.

mardi 17 juillet 2012

L’Apple est pleine de vitamines - 51° épisode.


Les premiers pas de l’enquête menée par Steve Jobs contre ce yogi malfaisant ayant piraté le système opératoire (OS) commandant nos vies et nos morts, furent dirigés vers Gwladys Brunoni, l’avatar, le skeuomorphisme (*), pour faire simple la métamorphose du yogi même.
Nous nous sommes rendus à Wittenberg en 1534 dans l’atelier de Lucas Cranach l’ancien, l’ancêtre de notre médium référant dans le monde des vivants, Lucas Cranach senior.

Vous savez déjà que dans le monde des esprits ce genre de retour en arrière est instantané.
Lutherstadt Wittenberg, la ville de Martin Luther au bord de l’Elbe, dans l’Etat de Saxe-Anhalt de la République fédérale d’Allemagne. Au moment où nous y arrivions en juin 1534, siège de l’Electorat de Saxe tenu par les ducs de Saxe Wittenberg.
Martin Luther y avait affiché en 1517 ses fameuses 95 thèses contre les indulgences, les pardons payants inventés par l’Eglise de Rome. Une mauvaise idée commerciale du pape qui lui valut la Réforme.
Luther, le moine frondeur, avait à notre arrivée 51 ans et il lui restait une douzaine d’années à vivre avant de venir nous rejoindre dans le monde des esprits et être happé à son tour par le grand cycle de la réincarnation.
Son étonnement fut grand quand il arriva chez nous. Il croyait vraiment débarquer chez Dieu. On a dû tout lui expliquer. Il n’irait pas directement vers la libération mais devra encore se réincarner. Il avait une nature besogneuse et on le félicitait pour son travail critique qui avait fait avancer un peu le monde aveugle des vivants. Il disait alors que finalement une seule thèse aurait bien suffi, que les 94 autres était inutiles, qu’il aurait pu afficher sur la porte de l’église un NON basta. Nous on lui disait qu’il avait bien fait bien, que 95 thèses, c’était un peu longuet finalement. Mais les gens de cette époque adoraient se mettre en question en coupant les cheveux en quatre. C’était la Renaissance, un peu grâce à lui aussi. Bravo Martin!   

Nous assistions à une journée ordinaire de l’atelier Lucas Cranach. 
Une cinquantaine de personnes s’affairaient dans une grande salle, sorte de hangar en bois soutenu par des colonnes aux chapiteaux gothiques. Là on stockait des végétaux et des minéraux, des huiles, des liants. Des étagères où se bousculaient pots et fioles. On faisait macérer, on broyait, tamisait, apprêtait les pigments de couleur. Un atelier de brosserie fabriquait toute forme de pinceaux, les nettoyait, les remettait en état. Un autre préparait les planchettes de tilleul, supports des futures œuvres du maître. Une activité fiévreuse.

Une partie du hangar était ouverte sur la rue. Sur un grand étal on vendait couleurs et brosses. Lucas Cranach était aussi pharmacien et concevait des baumes et de potions d’origine animale ou végétale. Il faisait aussi un peu de parfumerie.  
Tout au fond, une presse d’imprimerie pour la reproduction des gravures sur bois.
Près des fenêtres étaient alignées les œuvres en cours protégées contre la poussière par des toiles de lin.
Près de la grande porte d’entrée, une dizaine d’œuvres achevées attendaient les acheteurs ou les commanditaires. Trois femmes très élégantes et un hobereau s’arrêtaient, revenaient sur leurs pas, s’approchaient et s’éloignaient des peintures exposées, faisaient des commentaires à très haute voix comme les riches bobos dans les musées.
Deux assistants apportaient des retouches à la Nymphe à la source. L’un d’eux avec un sourire grivois chatouillait avec un pinceau les tétons de la nymphe en rigolant tout en regardant autour de lui si le maître n’était pas dans les parages. 


 
 Nymphe à la source

Au fond de l’atelier, autour d’une grande cheminée, des femmes préparaient le repas.
Les deux fils de Lucas Cranach, Hans et Lucas Cranach se tenaient devant la Courtisane et le vieillard. Ils commentaient l’expression de l’homme sur le tableau. Le vieillard.
Leur allemand était difficile à suivre mais n’échappait pas à Wolfgang Amadeus. Ils apportaient discrètement quelques retouches en rigolant. Rallonge le nez... comme c’est le vieux, c’est presque le vieux... nein?

 
 La courtisane et le vieillard.

Tous les tableaux étaient recouverts de toiles blanches. On les découvrait pour les montrer ou pour y travailler selon les instructions du maître.
Au moins quatre tableaux étaient en chantier dont ... La Mélancolie (*).
Derrière la toile voilée tous les accessoires: une table, deux oies empaillées, une sphère, un bâton pointu, deux esquisses de puttis, une lithographie représentant un château sur une falaise, un dessin au fusain montrait un nuage d’orage dans lequel chevauchaient des esprits. Et là, le siège du modèle. La chaise de Gwladys Brunoni.
Le maître paru, salua les nobles visiteurs, échangea quelques mots de circonstance, tout le personnel de son atelier fit silence et s’inclina. Il vint droit sur les femmes de la cuisine pour s’enquérir du déjeuner à venir. Du chou. Cela le mit de bonne humeur. L’atelier sentait le chou et le lard grillé mais le maître en voulait la confirmation.
Le maître s’arrêta devant La Mélancolie. Un assistant lui apporta une chaise, un autre les brosses et un troisième une grande palette. Un autre disposa devant lui une petite table couverte de godets contenant les peintures fraichement préparées. Il examina les godets de peinture et approuva le travail des préparateurs. 
Le maître fit un signe et un très jeune employé qui débarrassa aussitôt avec grand soin le tableau de sa toile de lin blanc.

C’était bien La Mélancolie (**). Le tableau complet puisqu’au XXI° siècle nous n’en voyons que la partie droite. Il se montrait enfin en entier.
Un éphèbe couvert simplement d’une feuille de vigne pointait le ciel avec la main et désignait le nuage noir contenant les esprits et de sa main droite semblait nous présenter l’ange aux ailes de libellule taillant une baguette de coudrier. Le corps du jeune homme dénudé était luminescent et entouré d’une aura.

Tout l’atelier se rangea autour du maître. Il y eut des «oh!» et des «ah!».
Le hobereau s’approcha toujours entouré de ses courtisanes. Il désigna le jeune homme et dit (traduit par Wolfgang Amadeus Mozart), étrange, Meister, est-ce le corps d’un saint qui est l’intermédiaire entre le ciel et de la terre? Une représentation de notre seigneur Jésus Christ ? Nein, répondit Lucas Cranach l’ancien, c’est un rêve que j’ai eu. Je ne peux l’expliquer.
Un nouveau silence se fit quand entra le modèle, lentement, solennellement, presque hautainement. Elle s’arrêta et l’équipe chargée des décors lui présenta deux ailes géantes de libellule. On lui accrocha les ailes déployées. Elle s’assit en saluant le maître d’un simple «Meister!» Puis on lui donna la baguette de coudrier et un petit couteau. Elle prit la pause. C’était elle. Ma Gwladys Brunoni. Je reconnus le son de sa voix quand elle prononça «Meister!». Elle ne pouvait pas me voir comme d’ailleurs toute l’équipe des enquêteurs conduite par Steve Jobs. Nous étions des esprits et bien sûr totalement invisibles.

Le peintre fit quelques touches sur la toile et expliqua aux assistants comment il voyait la suite. Longues explications. Il déroula ses conceptions esthétiques, un banal il faut faire parler les couleurs et les formes, ne rompez jamais l’harmonie de l’ensemble.
Puis il se leva. Le premier assistant prit la place du maître pour l’exécution.
On salua le maître en baissant la tête et même le hobereau s’inclina. Lucas Cranach l’ancien avait été anobli au plus haut rang par le prince électeur de Saxe, Frédéric le Sage, le maître de Wittenberg et de toutes les provinces autour, devenu son ami intime.
Le maître s’éloigna. Je dois me rendre d’urgence au palais, dit-il aux cuisinières, dressez la table au grand salon, je reviendrai avec sa majesté la prince électeur.
Tous s’inclinèrent et restèrent ainsi jusqu’à la sortie complète du maître.

Gwladys Brunoni se figea. Immobile pendant toute la séance de pause qui dura une bonne heure. Son regard perdu. Son beau visage calme. Quand elle jugea sa prestation achevée, elle se leva, rendit ses ailes de libellule et se dirigea dans un coin de l’atelier obturé par un rideau noir opaque. Elle s’y glissa et se déshabilla.
Devant un chevalet un petit décor de théâtre dont les artifices ne se donnaient aucune peine pour se dissimuler. Une branche d’arbre fixée sur un trépieds. Une esquisse de pause et quelques pommes. Elle prit la pause du dessin sous l’arbre en se tortillant pour mettre ses pieds à l’équerre.

 

Regardez! Fit JPM, notre Jean-Paul Machin, le quidam philosophe. Cette pause a plusieurs particularités qui lui donnent un langage codé. Ce qui frappe à première vue est la position des pieds en équerre. Une position souvent reprise par le peintre. Mais ici non seulement les pieds mais chaque bras forme une équerre. Les jambes et les bras de Gwladys Brunoni forment trois équerres! L’équerre, norma en latin, la norme de l’effort, le symbole de l’équilibre et de la stabilité. 
Et cette manière de montrer la pomme tout en ne l’offrant pas. Elle semble dire regarde la pomme mais tu ne l’auras pas, tu ne la croqueras pas simplement parce que je te la donne, moi je l’ai croquée, à toi d’en prendre une. Tu n’auras pas l’intelligence de la création offerte. Il faut chercher toute connaissance, tout savoir par soi-même. Une des plus beaux symboles de la Renaissance inspiré par le luthéranisme qui renvoyait au texte même de la bible, à l’effort de lire et de réfléchir et non à se plier aux dogmes. C’est ainsi que fonctionne la création. L’Eve, Gwladys Brunoni n’offre pas le fruit défendu mais l’arbre défendu, elle ne renvoie pas à la connaissance mais à la source de la connaissance!

Hum, enchaina Steve Jobs, cette petite est intéressante et son Apple pleine de vitamines.

Gwladys Brunoni termina sa séance de pause et sortit de l’atelier de Lucas Cranach l’ancien. Elle fit trois pas dans la rue et disparu subitement de Wittenberg. Elle se volatilisa comme elle le fit après m’avoir assassiné.
Nous étions sur la bonne piste.

(*) Voir l’épisode précédent «Steve Jobs contre un yogi pas net».
(**) Sur ce tableau voir l’épisode «L’ode à la mélancolie des fans d’Apple»

(à suivre)