On fait finalement peu de choses en une vie. Bien sûr on
nous cite toujours les plus actifs en exemple.
Alexandre le grand qui, tout jeune et en une dizaine
d’années, avait crée un empire de la Grèce à l'Afghanistan. Winston Churchill
qui sauva les démocraties européennes menacées comme d’habitude par leur
indécision mais cette fois sous la terrible fureur destructrice d’Adolf Hitler
le fou. Giordano Bruno qui donna sa vie pour sauver l’intelligence humaine. Et
tant d’autres dans le plus grand désordre : Napoléon Bonaparte, Marie Curie,
Lafayette, George Sand, La Pérouse, Madame Bovary, James Cook, Lucie la primate,
Gaston Lagaffe, Victor Hugo, Beethoven... tous très actifs.
A quoi se résume leurs vies quand on regarde la terre
enchâssée quelque part dans notre galaxie? Même eux disparaissent
instantanément. Ils n’ont pas plus d’utilité que la plupart des gueules
d’usagers en heure de pointe qui font fonctionner avec tant de résolution
sympathique les transports en commun de nos capitales.
La terre s’est formée et elle disparaîtra quand son soleil
s’éteindra. Avec l’homme ou sans l’homme. Tant de fureurs humaines, de
croyances, de religions qui se succèdent, de tortures infligées, de vies
détruites, d’honneur, de gloire, de petites joies et de grandes peines, rien ne
dépasse de la peau de l’orange bleue, rien ne trouble le grand silence
assourdissant des tourbillons stellaires. Sauf l’intelligence de tous nos
esprits mise en commun.
La plupart d’entre nous naissent et meurent et dans
l’intervalle se marient ou pas, divorcent souvent, se reproduisent et en sont
fiers, grenouillent par ci ou par là en se croyant indispensables, adhèrent ou
pas à un rite religieux ou social, détruisent et construisent, parlent et
commentent abondamment leurs certitudes comme leurs incertitudes, sont uniques,
puis pensent ne plus servir à rien, gravent cependant leur nom sur des pierres,
puis les pierres s’érodent, même les plus grandes disparaissent, oubliées comme
si elles n’avaient jamais existé, un grand voile noir passe et couvre hors la
mémoire des humains ceux qui ne pensaient pas être oubliés comme ceux qui
savaient qu’ils le seront vite.
Ca fiche toujours un choc, évidemment vu sous cet angle. Le
plus grave: les hommes oublient qu’ils sombreront dans l’oubli. Et plus grave
encore, ne veulent pas qu’on le leur rappelle. Nous, enquêteurs spirites
dirigés par Steve Jobs, avions fait un grand voyage dans les profondeurs de
l’oubli et comptions bien retrouver quelques traces de Gwladys Brunoni, mon
amour.
Nous étions mille esprits et passions en revue les vies
humaines de l’introduction du bouddhisme au Tibet au VII° siècle jusqu’à mon
assassinat dans les catacombes sous le musée du Louvre, là, très récemment, en
mai dernier. Nous formions le plus vaste anti virus jamais imaginé par l’homme.
Je ne me souviens plus du nombre exact de vies humaines qui
se sont déroulées sur cette terre pendant les 1.300 années sous examen, ces
468.000 jours sortis presque complètement des mémoires, à part de celle de
quelques amateurs d’histoire.
Heureusement l’humanité était encore très restreinte en
nombre à ces périodes, quelques centaines de millions de bipèdes qui se
reproduisaient à tout va malgré les guerres, les massacres, les épidémies, les
cataclysmes et les nombreuses maladies qu’ils ne savaient pas soigner.
Ils se sont beaucoup massacrés. Ils adoraient de tout temps
s’égorger à la gloire de leur dieux multiples ou uniques. Ce qui simplifiait un
peu le passage en revue de toutes ces existences oubliées. Heureusement leur
vie était brève, une petite trentaine d’année au maximum et en moyenne par
individu. Car on les passait individuellement au peigne fin pour repérer où a
bien pu se glisser les métamorphoses de ce yogi qui avait créé de toute pièces
son avatar, Gwladys Brunoni.
Le travail achevé, Steve Jobs fit sa keynote, une grande
représentation très attendue.
Rarement dans le monde des esprits nous avions connu un
rassemblement de ce genre. Un ancien me dit que le dernier grand meeting avait
été tenu par Giordano Bruno, l’homme qui avait revendiqué la liberté de
conscience, découvert la pluralité des mondes et vu avec clarté l’inévitable
processus des réincarnations. Ce congrès s’était tenu ici après qu’il fût
condamné à avoir la langue arrachée et brûlé vif par les inquisiteurs de Rome
le 17 février 1600.
Cette réunion a eu des incidences notoires. La Renaissance
européenne était désormais massivement soutenue par les esprits et nous allions
droit vers le siècle des lumières une centaine d’années plus tard.
Mais à présent, il nous fallait trouver les Gwladys Brunoni
instillées dans l’histoire des hommes par ce yogi, fucking Mister X, comme
l'appelait Steve Jobs.
Nous avions ainsi repéré plusieurs Gwladys Brunoni suspectes
sachant que peut-être quelques unes nous ont échappés ce qui est quand même
possible quand on contrôle les vies de tous les péquins qui se sont succédés
sur terre pendant 468.000 journées.
La première apparition s’est faite en 742, expliqua Steve en
arpentant la scène du Yerba buena center for the arts de San Francisco comme il
l’avait fait lors de la présentation de l’iPhone. Nous étions plus de mille
esprits rassemblés dans la salle ce qui provoqua inévitablement quelques
grincements de chaises assez effrayants pour les gardiens. La rumeur que la
salle était hantée se propagea.
Nous étions de très bonne humeur et Steve en rajoutait pour
nous faire rire. Quoi de plus drôle que Steve Jobs mort caricaturant Steve Jobs vivant.
C’était une prêtresse maya, enchaîna-t-il, compagne de
K'inich Janaab Pakal II, roi de Palenque au Mexique, à la limite du Yucatán.
Elle a passé une trentaine d’années au palais royal de la cité. Elle ne
vieillissait pas. Les Mayas l'appelait Lumière sans nuits.
Puis Gwladys Brunoni apparaît dans une communauté monacale
du Tibet au bord du lac Nam. Elle y fit un bref séjour entre 1051 et 1072. Sa
disparition fut aussi subite que son arrivée. Les moines interrogés en
gardaient un souvenir ému. Ses méditations étaient courues: le soir, en
position du lotus, elle brillait comme dix-mille lucioles. Ce qui lui donna son
nom.
Ensuite on la voit aux côtés de Sitting Bull vers 1850 dans
le Dakota. Elle était l’une des rares guerrières à chevaucher contre la
cavalerie US. Les balles la traversaient mais ne la blessaient pas. Son nom:
Vent de lumière car dans le combat elle devenait luminescente.
On la retrouve en 1830 pendant les Trois glorieuses sur les
barricades de Paris. De très nombreux témoignages la décrivent en haillon,
brandissant le drapeau tricolore, imperméable aux balles des gardes nationaux,
des éclairs dans les yeux. Elle inspira Eugène Delacroix bien que son tableau
la Liberté guidant le peuple ne représente pas vraiment Gwladys. Elle n’a pas
servi de modèle au peintre qui l’avait cependant croisée dans les rues de
Paris. Il essaya de se souvenir de son visage, trouva qu’il l’avait déjà vu et
ne voulant pas plagier Lucas Cranach l’ancien, ce qui n’aurait pu échapper aux
critiques qui voletaient autour de son œuvre, il représenta Gwladys de profil
en durcissant nettement ses traits.
En fait, amazing, je l’ai moi-même croisée en 1973, à
l’époque où j’étais dans le collège de Reed et plus précisément à la All One Farm,
la ferme communautaire, dit Steve Jobs. Nous venions là prendre du LSD et j’ai
cueilli des pommes avec Gwladys Brunoni une après-midi. Elle chantonnait apple,
apple for ever. Nous l’appelions Apple Eva. Puis elle avait disparu. Étrange, non?
Friends, enchaîna Steve, nous savons à présent que cette
Gwladys existe et traverse les vies. Et les morts ne la connaissent pas. Elle
n’est jamais morte, tout simplement. Elle apparaît et disparaît avec son
enveloppe charnelle.
Cette nouvelle de la keynote me fit un choc. J’étais
amoureux fou d’une structure charnelle. Une image consciente qui traversa un
moment l’espace temps d’une de mes vies. Un flux passager de matière.
Steve fit mine de sortir de scène et revint aussitôt pour
placer le et un petit chose en plus (il s’obstinait à sortir son gimmick en
français), nous croyons tenir la piste du yogi X !
(à suivre)