mardi 19 juin 2012

Selon Steve Jobs, Apple doit invoquer Saint Joseph - 47° épisode.


A force d’errer dans le monde des morts, de retarder sa réincarnation, on croise pas mal de monde. L’au-delà est surpeuplé. Un peu moins que le monde des vivants, heureusement.
Nous avions formé un groupe d’amis dans le monde intermédiaire des esprits. Dans l’entourage de notre tribu, il y avait des esprits célèbres de leur vivant et d’autres moins connus.
Il me plaisait de converser avec Winston Churchill, Marlène Dietrich, Victor Hugo ou Albert Camus. D’autres avaient fini par se réincarner comme Ronsard, Montaigne, Rabelais. La réincarnation finissait toujours par les happer tous.
J’étais déçu de n’avoir pu papoter avec Épicure. Il paraît qu’il s’était attaché au monde d’ici plus de mille ans. Puis un jour il a craqué, il s’est laissé emporter par la réincarnation, est revenu ici comme tous les autres puis est reparti. Actuellement il est en Australie. Il passe son temps à la plage et philosophe avec les aborigènes. On attend son retour.

Steve Jobs me présenta un type, je veux dire l’esprit d’un type vraiment sympathique.
Giuseppe Maria Desa (1603-1663) ne vous dit sans doute rien. Mais si je vous dis que ce garçon était né à Copertino, au Sud de l’Italie dans les Pouilles. Là, vous tendez l’oreille ! Oui Copertino !
Sa famille le plaça au couvent voisin pour s’en débarrasser n’étant capable de pas grand chose.Voilà comment il nous raconta sa dernière vie, sa dernière phase intermédiaire.

Ce n’était pas parce que j’étais particulièrement idiot, nous dit-il. Je ne pouvais tout simplement me concentrer sur rien. Il s’était passé une chose particulière lors de ma réincarnation. Un accident réincarnatoire.
J’étais éberlué par la beauté du monde et ceci dès le premier jour de mon retour parmi les vivants. Je restais sans voix à tel point que je n’ai pas pleuré à ma naissance. Je n’avais simplement rien à ajouter. Même incapable de dire quoi que ce soit, de penser logiquement et même de m’exprimer.
Vous savez, un tel état était très handicapant dans le monde monacal censé former l’élite des pedzouilles de la Renaissance.
Moi, j’étais incapable de lire et d’écrire. Et en plus, dès que commençaient les prières, il suffisait que je pense à ma libération, je veux dire à la perspective de me mêler un jour au grand tout, et je me mettais à m’élever du sol, à léviter ! Pour dire que c’était mal vu par mon entourage. Je restais suspendu en l’air et même l’abbé du couvent, très gêné, avait le plus grand mal à me faire redescendre.

Mes montées les amusaient. Vous savez bien qu’à l’époque, il n’y avait pas grand’ chose à se mettre sous la dent quand on habitait la campagne loin de Florence, de Venise ou de Gènes. Globalement en s’ennuyait dans les couvents si on ne se trouvait pas une sérieuse occupation.
Mais au moins on mangeait bien, largement à sa faim et le vin ne manquait pas. Question sexe, on se débrouillait mais ce n’était pas génial.
Les plus doués copiaient des manuscrits, dessinaient des enluminures. Les pervers s’occupaient de l’inquisition ou se mêlaient de politique dans le parti Guelfes bien sûr, le parti du pape contre l’empereur. Tous aimaient prêcher, régurgiter ce qu’on leur avait appris. Pas moi.
La grande masse des frères travaillaient aux champs ou faisaient travailler leurs domestiques s’ils étaient un peu fortunés de naissance. On chantait pour passer le temps. Moi je m’occupais de l’âne du couvent.

J’étais devenu un vrai bateleur de foire. Le dimanche, la foule venait me voir en lévitation et louait dieu, l’église et les saints. Du tout cuit pour nos affaires. J’étais le communicant, une star. Celui qui disait, sans utiliser un mot, à quel point il était nécessaire de trimer pour les moines et toute la prêtraille sinon dieu leur donnerait un solide pan-pan cul-cul. Je parlais à l’imagination des bouseux mieux que les prêches dont ils ne pigeaient rien avec leurs 300 mots de vocabulaire.

Je pouvais rester plusieurs heures suspendu à un mètre du sol, voire plus haut si je m’en donnais la peine. Je ne savais pas encore qu’en Inde c’était spectacle courant que les fakirs donnaient sur les marchés en tendant la sébile.

La nature tout autour de moi m’éblouissait. Non seulement je ne voyais pas les choses des hommes, des vivants, comme elles sont mais j’étais incapable de faire le moindre effort pour abandonner ma torpeur éblouie. L’idée même m’était étrangère.
Il m’a fallu une vingtaine d’année passées sur cette terre pour me rendre compte que les vivants avaient faussé le jeu de la nature, introduit une complexité maladive dans leurs relations entre eux et avec leur environnement. Au point qu’ils se haïssaient les uns les autres, entre eux, comme ils exécraient le monde même. Les créatures bipèdes ont l’amour et la haine à fleur de peau.
Quand cette vue s’est enfin imposée à mes yeux, j’étais en mesure de raisonner. Comme Adam et Eve avaient pris conscience de la complexité du monde après avoir mangé le fruit défendu, j’ai vu à mon tour la réalité du malheur et du bonheur ne faire qu’un.
Et plus je voyais les turpitudes humaines, mieux fonctionnait mon intelligence. J’avais cependant de plus en plus de difficultés à léviter. La suspension même à une coudée du sol ne me venait plus naturellement.
Par contre plus rien ne m’échappait. Je voyais clair dans le jeu des hommes. Une grande partie de mon bonheur sur terre s’était envolé et je devais reconstruire ma joie de vivre, mon existence paisible dans la compassion. Un vrai travail de bénédictin, épuisant.

Je pensais que l’intelligence était une invention du diable auquel, d’ailleurs et en secret, je ne croyais évidemment pas. J’étais bouddhiste naturellement. Je gardais cela caché au plus profond de moi. De l’inquisition au bûcher, il y avait alors l’épaisseur d’un parchemin. Car les inquisiteurs savaient y faire. Je ne souhaitais pas du tout franchir ce saut de puce.
A Rome, ils m’ont présenté au pape d’alors. Il m’a demandé de léviter, ce que je fis devant lui et il me dit qu’il appuierait ma canonisation. Son successeur ne l’entendait hélas pas de la même oreille et me fit passer devant l’inquisition.
Lui avait deviné que tout le saint-frusquin du Vatican m’était absolument et totalement indifférent. Que comme lui, je jouais.
Je m’en suis sorti grâce à mon intelligence nouvellement en ordre de marche. On ne pouvait pas faire mieux que moi en matière de théologie apostolique et romaine.
Et ils ne m’ont pas vraiment torturé. Le tribunal de la sainte inquisition était embouteillé par des milliers de dénonciations de sorcières et de relaps. Chaque place de marché avait son bucher fumant à proximité. Méchamment débordés, les moines pervers se rémunéraient à la pièce.
Ils m’ont demandé solennellement de ne plus léviter en public en m’expliquant dans une cave sordide devant les instruments de torture ensanglantés que ça pourrait faire très mauvais genre à leurs yeux. L’église avait besoin de miracles, certes, mais pas de saints vivants. L’église était sainte et ça suffisait bien. J’ai juré qu’on ne m’y reprendra plus. Un reniement copernicien de bon sens.

Ils m’ont placé dans un couvent perdu où j’ai passé sereinement le reste de mes jours en lévitant dans ma cellule pour me distraire ou pour amuser quelques amis sûrs. J’ai aussi  médité l’œuvre de Saint François d’Assise, l’homme qui parlait aux oiseaux, une prouesse admirable, non ? Mais nous n’avions pas d’enseignement bouddhique. J’ai trouvé la voie moi-même ce qui me fit faire de sérieuses économies. Je vous le recommande d’ailleurs si vous êtes par trop loin d’une communauté bouddhiste Theravada paysanne. Ne dépenser jamais votre argent inutilement.

Je suis Saint Joseph de Cupertino. Canonisé par la suite en 1753. Je pensais être totalement oublié
C’est le cartographe de l’explorateur espagnol Juan Bautista de Anza qui donna mon nom à ce pueblo alors récemment établi. C’était alors Santo José de Cupertino puis Cupertino tout court par la suite.

Les Franciscains m’adoraient. Eux aussi, dans le secret de leur cœur, se fichaient pas mal du pape et de ses calotins. Ils étaient fascinés par les chamans indiens des Amériques. Ils m’adoptèrent comme saint patron de leurs implantations en Californie ! Sympa, non ? Les Franciscains ont un bon fond. 

Yes, yes, very amazing. Fly. Voler au-dessus des processeurs, des cartes mémoire, des briques de programmation, léviter au-dessus de Cupertino, dit Steve Jobs. Et il rajouta plus grave : prions. Prions qu’Apple t’invoque mon Saint Joseph de Cupertino. Et toi tu les emporteras à nouveau au-dessus du plancher des vaches.

Yes Steve, dit Pépé, le nom que nous donnions à notre Saint Joseph de Cupertino, yes, vous savez  que je suis aussi le saint patron des aviateurs et des étudiants qui passent leurs examens. L’entreprise Apple réussira-t-elle le sien ? Celui de l’histoire des vivants... Hé, hé…

Nous les esprits, on rigole d’un rien.

(à suivre)