A force d’errer dans le monde des morts, de retarder sa réincarnation,
on croise pas mal de monde. L’au-delà est surpeuplé. Un peu moins que le monde
des vivants, heureusement.
Nous avions formé un groupe d’amis dans le monde intermédiaire
des esprits. Dans l’entourage de notre tribu, il y avait des esprits célèbres
de leur vivant et d’autres moins connus.
Il me plaisait de converser avec Winston Churchill, Marlène
Dietrich, Victor Hugo ou Albert Camus. D’autres avaient fini par se réincarner
comme Ronsard, Montaigne, Rabelais. La réincarnation finissait toujours par les
happer tous.
J’étais déçu de n’avoir pu papoter avec Épicure. Il paraît
qu’il s’était attaché au monde d’ici plus de mille ans. Puis un jour il a craqué,
il s’est laissé emporter par la réincarnation, est revenu ici comme tous les
autres puis est reparti. Actuellement il est en Australie. Il passe son temps à
la plage et philosophe avec les aborigènes. On attend son retour.
Steve Jobs me présenta un type, je veux dire l’esprit d’un
type vraiment sympathique.
Giuseppe Maria Desa (1603-1663) ne vous dit sans doute rien.
Mais si je vous dis que ce garçon était né à Copertino, au Sud de l’Italie dans
les Pouilles. Là, vous tendez l’oreille ! Oui Copertino !
Sa famille le plaça au couvent voisin pour s’en débarrasser
n’étant capable de pas grand chose.Voilà comment il nous raconta sa dernière
vie, sa dernière phase intermédiaire.
Ce n’était pas parce que j’étais particulièrement idiot,
nous dit-il. Je ne pouvais tout simplement me concentrer sur rien. Il s’était
passé une chose particulière lors de ma réincarnation. Un accident réincarnatoire.
J’étais éberlué par la beauté du monde et ceci dès le
premier jour de mon retour parmi les vivants. Je restais sans voix à tel point
que je n’ai pas pleuré à ma naissance. Je n’avais simplement rien à ajouter. Même
incapable de dire quoi que ce soit, de penser logiquement et même de m’exprimer.
Vous savez, un tel état était très handicapant dans le
monde monacal censé former l’élite des pedzouilles de la Renaissance.
Moi, j’étais incapable de lire et d’écrire. Et en plus, dès
que commençaient les prières, il suffisait que je pense à ma libération, je
veux dire à la perspective de me mêler un jour au grand tout, et je me mettais à
m’élever du sol, à léviter ! Pour dire que c’était mal vu par mon
entourage. Je restais suspendu en l’air et même l’abbé du couvent, très gêné,
avait le plus grand mal à me faire redescendre.
Mes montées les amusaient. Vous savez bien qu’à l’époque, il
n’y avait pas grand’ chose à se mettre sous la dent quand on habitait la
campagne loin de Florence, de Venise ou de Gènes. Globalement en s’ennuyait
dans les couvents si on ne se trouvait pas une sérieuse occupation.
Mais au moins on mangeait bien, largement à sa faim et le
vin ne manquait pas. Question sexe, on se débrouillait mais ce n’était pas génial.
Les plus doués copiaient des manuscrits, dessinaient des
enluminures. Les pervers s’occupaient de l’inquisition ou se mêlaient de
politique dans le parti Guelfes bien sûr, le parti du pape contre l’empereur.
Tous aimaient prêcher, régurgiter ce qu’on leur avait appris. Pas moi.
La grande masse des frères travaillaient aux champs ou
faisaient travailler leurs domestiques s’ils étaient un peu fortunés de
naissance. On chantait pour passer le temps. Moi je m’occupais de l’âne du
couvent.
J’étais devenu un vrai bateleur de foire. Le dimanche, la
foule venait me voir en lévitation et louait dieu, l’église et les saints. Du tout
cuit pour nos affaires. J’étais le communicant, une star. Celui qui disait,
sans utiliser un mot, à quel point il était nécessaire de trimer pour les
moines et toute la prêtraille sinon dieu leur donnerait un solide pan-pan
cul-cul. Je parlais à l’imagination des bouseux mieux que les prêches dont ils
ne pigeaient rien avec leurs 300 mots de vocabulaire.
Je pouvais rester plusieurs heures suspendu à un mètre du
sol, voire plus haut si je m’en donnais la peine. Je ne savais pas encore qu’en
Inde c’était spectacle courant que les fakirs donnaient sur les marchés en
tendant la sébile.
La nature tout autour de moi m’éblouissait. Non seulement je
ne voyais pas les choses des hommes, des vivants, comme elles sont mais j’étais
incapable de faire le moindre effort pour abandonner ma torpeur éblouie. L’idée
même m’était étrangère.
Il m’a fallu une vingtaine d’année passées sur cette terre
pour me rendre compte que les vivants avaient faussé le jeu de la nature,
introduit une complexité maladive dans leurs relations entre eux et avec leur
environnement. Au point qu’ils se haïssaient les uns les autres, entre eux,
comme ils exécraient le monde même. Les créatures bipèdes ont l’amour et la
haine à fleur de peau.
Quand cette vue s’est enfin imposée à mes yeux, j’étais en
mesure de raisonner. Comme Adam et Eve avaient pris conscience de la complexité
du monde après avoir mangé le fruit défendu, j’ai vu à mon tour la réalité du
malheur et du bonheur ne faire qu’un.
Et plus je voyais les turpitudes humaines, mieux fonctionnait
mon intelligence. J’avais cependant de plus en plus de difficultés à léviter.
La suspension même à une coudée du sol ne me venait plus naturellement.
Par contre plus rien ne m’échappait. Je voyais clair dans le
jeu des hommes. Une grande partie de mon bonheur sur terre s’était envolé et je
devais reconstruire ma joie de vivre, mon existence paisible dans la
compassion. Un vrai travail de bénédictin, épuisant.
Je pensais que l’intelligence était une invention du diable
auquel, d’ailleurs et en secret, je ne croyais évidemment pas. J’étais
bouddhiste naturellement. Je gardais cela caché au plus profond de moi. De l’inquisition
au bûcher, il y avait alors l’épaisseur d’un parchemin. Car les inquisiteurs
savaient y faire. Je ne souhaitais pas du tout franchir ce saut de puce.
A Rome, ils m’ont présenté au pape d’alors. Il m’a demandé
de léviter, ce que je fis devant lui et il me dit qu’il appuierait ma
canonisation. Son successeur ne l’entendait hélas pas de la même oreille et me
fit passer devant l’inquisition.
Lui avait deviné que tout le saint-frusquin du Vatican m’était
absolument et totalement indifférent. Que comme lui, je jouais.
Je m’en suis sorti grâce à mon intelligence nouvellement en
ordre de marche. On ne pouvait pas faire mieux que moi en matière de théologie
apostolique et romaine.
Et ils ne m’ont pas vraiment torturé. Le tribunal de la
sainte inquisition était embouteillé par des milliers de dénonciations de sorcières
et de relaps. Chaque place de marché avait son bucher fumant à proximité. Méchamment
débordés, les moines pervers se rémunéraient à la pièce.
Ils m’ont demandé solennellement de ne plus léviter en
public en m’expliquant dans une cave sordide devant les instruments de torture
ensanglantés que ça pourrait faire très mauvais genre à leurs yeux. L’église
avait besoin de miracles, certes, mais pas de saints vivants. L’église était
sainte et ça suffisait bien. J’ai juré qu’on ne m’y reprendra plus. Un
reniement copernicien de bon sens.
Ils m’ont placé dans un couvent perdu où j’ai passé
sereinement le reste de mes jours en lévitant dans ma cellule pour me distraire
ou pour amuser quelques amis sûrs. J’ai aussi médité l’œuvre de Saint François d’Assise, l’homme qui
parlait aux oiseaux, une prouesse admirable, non ? Mais nous n’avions pas
d’enseignement bouddhique. J’ai trouvé la voie moi-même ce qui me fit faire de
sérieuses économies. Je vous le recommande d’ailleurs si vous êtes par trop
loin d’une communauté bouddhiste Theravada paysanne. Ne dépenser jamais votre
argent inutilement.
Je suis Saint Joseph de Cupertino. Canonisé par la suite en
1753. Je pensais être totalement oublié
C’est le cartographe de l’explorateur espagnol Juan Bautista
de Anza qui donna mon nom à ce pueblo alors récemment établi. C’était alors
Santo José de Cupertino puis Cupertino tout court par la suite.
Les Franciscains m’adoraient. Eux aussi, dans le secret de
leur cœur, se fichaient pas mal du pape et de ses calotins. Ils étaient fascinés
par les chamans indiens des Amériques. Ils m’adoptèrent comme saint patron de
leurs implantations en Californie ! Sympa, non ? Les Franciscains ont
un bon fond.
Yes, yes, very amazing. Fly. Voler au-dessus des
processeurs, des cartes mémoire, des briques de programmation, léviter
au-dessus de Cupertino, dit Steve Jobs. Et il rajouta plus grave : prions.
Prions qu’Apple t’invoque mon Saint Joseph de Cupertino. Et toi tu les
emporteras à nouveau au-dessus du plancher des vaches.
Yes Steve, dit Pépé, le nom que nous donnions à notre Saint
Joseph de Cupertino, yes, vous savez
que je suis aussi le saint patron des aviateurs et des étudiants qui
passent leurs examens. L’entreprise Apple réussira-t-elle le sien ? Celui
de l’histoire des vivants... Hé, hé…
Nous les esprits, on rigole d’un rien.
(à suivre)