mardi 26 juin 2012

L’ode à la mélancolie des fans d’Apple - 48° épisode.


Etant morts et pur esprit, sans corps physique mais disposant d’un corps astral assez fluidique, nous avions formé avec Steve Jobs une sacrée équipe. Notre agent traitant sur terre était bien sûr Lucas Cranach senior. Le meilleur des médiums.

J’aurais l’occasion de vous parler plus longuement de notre équipe pur player spirite, fusionnée, drôle, intelligente, naturellement has been comme tous les esprits d’ici.

Notre passion commune était Apple, la boîte de Cupertino qui gardait toutes nos préférences malgré tout.
Dans notre groupe, Steve Jobs, bien sûr. Et Saint Joseph de Cupertino dont je vous ai déjà parlé lors du dernier épisode des Chroniques (*). Nous l’appelions Pépé, de son nom Giuseppe Maria Desa, un vrai saint canonisé, qui avait donné son nom à Cupertino.
Winston Churchill se joignit rapidement au groupe ainsi  que Mozart, oui Wolfgang  Amadeus, incapable de se décider pour la moindre réincarnation. Wolfi disait que c’était so sonderbar ici dans ce monde intermédiaire. Ich bin glücklich mein Freund !

Nous avions avec nous quelques anciens Dallai Lama, Marylin Monroe, Albert Einstein, Romain Gary, Albert Camus et JP Machin, JPM, un type formidable qui n’a fait parler de lui d’aucune manière et qui a même refusé l’instant de gloire pour chaque quidam prédit par Andy Warhol. Appelé par TF1 à donner un avis au journal de 20 heures, il refusa net.
Et tant d’autres qui n’ont jamais connu Apple de leur vivant. Pour vous dire que nous étions multiculturels.
Notre section était alors composée d’une centaine d’esprits butineurs, pas du tout pressés de se réincarner. Et nous regardions Apple prêt à s’enliser à moins que... Vous voyez, on gardait l’espoir.

Presque l’été sur l’Europe ce mois de juin 2012. On disait alors que Tim Cook avait commencé à mettre son empreinte sur Apple. Que depuis le départ de Steve Jobs pour le monde des esprits, rien de bien important ne s’était passé. Tim venait de fermer la délégation parisienne d’Apple, viré les anciens cadres recrutés à l’époque par Steve. Tous les bureaux migreraient sur Londres. La France avait été une tête de pont sur l’Europe. Fini. Apple prenait l’allure d’une multinationale normale. Du normal, comme le nouveau président de la République française.
Apple avait donné des dividendes aux actionnaires, racheté une partie de ses actions, fait monter au premier rang mondial sa capitalisation boursière, accru son trésor de guerre qui lui permettrait de vivre sept années sans ramasser un sou.
Tim avait aussi augmenté la contribution caritative du groupe, analysé les conditions de fabrication en Chine pour prévenir d’autres sauvageries dont la presse serait friande, déjeuné avec ses salariés dans la cafète du siège et tout et tout. On avait la vague impression qu’on tournait en rond autour du pot.

Mais nous on attendait. On voulait le choc. Et rien ne venait.   
Nous étions dans l’au-delà comme sur terre, plongés dans la mélancolie.

Nous fûmes fort réjouis quand Lucas Cranach senior attira notre attention sur une peinture célèbre de l’un de ses ancêtres, Lucas Cranach l’ancien.
 

Le tableau date de 1532. Il est l’une des merveilles du musée Unterlinden de Colmar, Alsace. Sans doute un morceau d’un tableau plus grand. Une bombe thermonucléaire, nous le sentîmes tout de suite.

On y voit en haut à gauche, planant sur le paysage extérieur, dans un nuage sombre sur un ciel irréel, un nuage d’orage, une apparition d’esprits cavalant sur le symbole de leurs vices, jouant absurdement à la guerre, visant une cité imprenable perchée sur une falaise.
A l’intérieur de la pièce au mur ouvert, des putti symbolisant les quatre dimensions du monde des vivants et poussant la balançoire, l’horloge du temps qui s’égraine.
Une sphère et un chien qui dort, l’ennui, rien ne se passe. Le monde est lisse, uniforme, en bleu gris. Et cette jeune fille, ange aux ailes de libellule, qui semble attendre on ne sait quoi, une métamorphose, l’amour peut-être, taillant par jeu, par désœuvrement une baguette de bois, le regard perdu, mais prête à se défendre.

Nous étions tous là à attendre. Comme elle. Mais avez-vous remarqué? La jeune fille c’est bien Gwladys Brunoni! Mon amour. Mon assassin.
Que fait-elle là?

Nous en parlâmes entre nous et rapidement nous étions tombés d’accord: Gwladys Brunoni était bien plus qu’un simple assassin. Il y avait une sacré fissure dans l’operating system, l'OS, le système général opérant de notre univers.

(*) Selon Steve Jobs, Apple doit invoquer Saint Joseph , l’épisode 47 précédent.

(à suivre)