Dans la Divine comédie, Dante Alighieri (1265-1321) décrit,
avec brio, le monde des esprits. Il le classe chrétiennement et un peu vite, à mon avis, en trois
zones : l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Le Florentin y cherchait sa
bien aimée Béatrice que la mort lui avait arrachée. Il y fait le voyage et en
revient. Ce qui est un exploit, il faut le souligner.
Évidemment je n’ai pas les mots exacts pour vous expliquer
le mode de vie, enfin le mode d’existence d’un esprit de mort. Les esprits des
morts ont des milliers d’activités différentes bien que certains s’ennuient à
mourir, expression impropre, ce qui les précipite vers la réincarnation. Mais
il y a du vrai pour ce qui concerne le purgatoire tel que l’a aperçu Dante
Alighieri lors de son voyage dans l’au-delà qu’il fit le vendredi 8 avril 1330.
Beaucoup d’esprits restent inactifs et méditent. Ils
attendent je ne sais quoi. On a beau leur dire de s’occuper, de se mettre en
rapport avec les vivants, de leur servir d’ange gardien dans la mesure du
possible, de rencontrer d’autres esprits de morts, d’accueillir les nouveaux,
de mener une vie sociale, je veux dire de s’investir dans le relationnel… non,
ils restent figés dans une torpeur léthargie.
Il paraît que c’est bon signe pour eux. Surtout pour les
esprits des ci devants vivants qui avaient pris l’habitude d’avoir toujours
raison, de tout savoir mieux que les autres, d’être dans la vérité
philosophique, politique ou artistique. Faut dire que pour ce genre d’esprits,
pas foncièrement méchants mais sacrément doctrinaires pendant leur dernière
vie, c’est un choc au moment de la mort quand ils se rendent compte qu’ils se
sont plantés pendant leurs années de certitudes, leur vie passée.
Cette inactivité a été appelée « purgatoire » par
les doctrines religieuses comme le rappelle Dante. Mais ce n’est rien qu’un
état des esprits provoqué par la rupture définitive des illusions. On a là des
religieux de tout poil, des politiciens et leurs militants, des scientifiques
mineurs, des journalistes engagés, des artistes orgueilleux, des écrivains
fades, ou pire encore, des nationalistes, des communautaristes, des
fonctionnaires paresseux et quelques représentants en confiture. Et une foule de quidams qui forment une
partie non négligeable de l’humanité vivante.
Bref, les tenants aveugles de l’esprit d’une époque, du Zeitgeist
de Hegel ou d’Heidegger qui, je ne peux m’empêcher de le rappeler, manquait de
quelques heures de cuisson quand on regarde ses rapports tordus avec la brave
Hannah Arendt.
En passant, je vous signale que Martin Heidegger, le
philosophe trouillard, est toujours au stade « purgatoire » alors
qu’on pouvait a priori penser qu’il régresserait en avatar ouistiti lors de sa
réincarnation.
Il y avait donc quelque chose en lui qui lui a évité cette
régression simiesque. Un je ne sais quoi qui l’a sauvé de justesse.
Alors que son ancienne amoureuse, Hannah Arendt, s’active,
est partout à la fois, aide les vivants comme elle peut, se passionne pour le
tennis, songe à la rééducation d’Adolf Eichmann, le criminel de guerre nazi,
qui pourtant a régressé comme son patron en larve de mouche à merde. Pour dire
qu’Hannah est patiente. Ce n’est pas de sitôt qu’Adolf Eichmann retrouvera un
avatar humain. Essayer de changer le destin d’une larve de mouche, quelle brave
fille cette Hannah, le cœur sur la main.
Quand Steve Jobs s’adressait à moi, c’était un peu comme si
je me parlais à moi-même. Évidemment le monde des morts est dépourvu d’air donc
les paroles ne sont pas portées par des vibrations ondulatoires. Et comme la
dimension temporelle n’est plus référée à l’espace, la quatrième dimension du
monde des morts rend toute description impossible. Il vaut mieux renoncer à s’y
lancer. C’est incompréhensible pour les vivants, pour vous intrépides lecteurs
courageux qui lisez ces lignes.
Steve Jobs n’était pas là avec le corps de Steve Jobs. Il
n’avait plus de corps.
Nous faisions partie d’un tout comme un amalgame fusionné.
Mais pour vous rendre les choses intelligibles, disons que chaque fois qu’un
esprit parle, je vais vous le décrire comme si c’est un humain qui m’adresse la
parole. Sinon vous n’allez plus rien y comprendre. Car les dialogues sont
instantanés et il n’y a rien de corporel qui les produit.
Nous papotions justement de choses et d’autres avec Steve
Jobs.
- Sin, connard (je lui avait appris ce mot français qu’il
adorait), tu as vu les raging grannies qui manifestent devant Infinite Loop à
Cupertino ! Les mamies en rage veulent qu’Apple arrête son programme
d’obsolescence des iPhones, des iPads, elles veulent qu’on puisse changer sa
batterie soi-même !
Le changement de batterie coûte si cher que beaucoup se
disent que pour quelques dollars en plus on a un bidule neuf derniers cris.
Qu’est-ce qu’ils foutent ! Ils devraient mettre la boîte à
l’avant-garde ! La pomme symbole de la préservation de l’environnement.
C’est comme avec SIRI qui marche très bien sur l’iPhone4. Qu’ils
débrident !
C’est aussi pour ma pomme, j’ai fait une erreur. Mais les
temps changent. Le vent tourne.
Mais qu’est-ce qu’ils glandent ces boulets ! J’ai beau hurler,
shit, Tim Cook n’entend rien !
Le pognon lui bouche les oreilles, non ? It’s a pain in the
ass ! Ils laissent tomber les machines au profit des bidules ! Connards !
(Je trouve personnellement qu’il abuse de cette expression mais Steve est comme
ça, dès qu’il a un nouveau truc, il le sort de sa poche à la moindre occasion).
Et toi, connard, elle t’a eu la Gwladys Brunoni. Mais on
dirait que Gary et Lucas Cranach senior s’en sont tirés. Lucas nous appelle. Tu
sens ?
- OK, tête de gland (il ne la connaissait pas encore
celle-là), on lui répond.
C’était la première fois qu’en tant que mort, j’établissais
un contact avec l’autre monde. Il y a
des esprits qui ne veulent rien savoir du monde des vivants dont ils
sont issus. Ils n’entretiennent aucun rapport avec lui.
Ce sont pour la plupart d’anciens rationalistes. Ils
pensent, lors de leur vie, qu’il n’y a rien après la mort.
Et maintenant qu’ils sont morts, ils pensent qu’il n’y a rien après le monde des
esprits. Pour eux, il n’y a jamais d’après comme du temps de Saint Germain des
Prés.
Ce sont des esprits qui ne s’embarrassent pas de leur
devenir. Ils sont là dans leur instantanéité, ils règnent, incrédules.
Bien que le mot instantanéité n’a pas vraiment de sens dans
le monde des esprits. Disons qu’ils ne se soucient pas du tout de leur future
réincarnation et se laissent aller au fil de la grande mécanique des cycles des
univers. Ce sont des natures limitées. Il est exceptionnel qu’un médium arrive
à établir un contact avec un esprit rationaliste.
Ces esprits trouvent inutiles toutes ces relations entre les
mondes. Ici, l’un d’eux m’a dit que les vivants ont leurs raisons et que le
monde des esprits a les siennes. On ne peut pas mettre bord à bord la
rationalité des vivants et celle des esprits car par NATURE les deux sont
différentes.
Ce n’était pas notre opinion.
Nous aimions flotter entre les deux mondes. Vivants, nous
flânions volontiers dans le monde des esprits des morts. Morts nous flânions
encore.
Steve Jobs, avec tous nos amis, notre bande ici, nous
adorons vadrouiller dans le monde chaotique des vivants. Nous sommes peu
pressés d’aller à la réincarnation comme nous n’étions pas pressés de mourir
quand nous étions encore en vie.
Un médium appelle un ou des esprits. Vu du monde des
esprits, on sent une correspondance s’établir. Ce n’est pas un coup de fil, une
sonnerie et on décroche. Bien que ça lui ressemble. C’est le médium qui tient
la qualité de la ligne. Nous on y met notre courant fluidique. C’est le médium
qui fait le principal du travail de portage de nos interrelations.
Peu de vivants possèdent en eux les énergies vitales
suffisantes pour créer le lien entre les deux mondes.
Les chamans comme les houngans, les prêtres Vaudou, se
mettent en état de transe pour établir la communication. De longues heures de
préparation sont nécessaires à concentrer leur attention. Les médiums européens
sont moins expressifs mais pas moins spectaculaires.
Puis brusquement le contact s’établit. Il y en a qui bavent,
se roulent par terre ou sont secoués par de spasmes musculaires incontrôlables.
Ce sont les effets de la tension ou des drogues ingurgitées en masse. Parfois à
la limite de la dose létale. Les alcaloïdes des champignons sont efficaces et
redoutables. Le rhum ou l’alcool de riz aussi.
Lucas Cranach senior est un médium exceptionnel. Il est
immobile, sobre, concentré. Je lui faisais une passe devant les yeux pour lui
signifier mon désir qu’il fasse cet effort. Maintenant je suis sûr qu’il arrive
à se mettre en état de communication tout seul et selon sa propre volonté. Il
n’ingurgite rien de particulier.
- Steve ? Sin ? Steve Jobs, Pedro Sinsilla ?
- On t’entend bien, cinq sur cinq, on te voit. On vous voit.
Gary est à tes côtés.
Comment avez-vous échappé aux tueurs ?
- Ça s’est passé en un éclair. Gary s’était libéré de ses
liens avec un petit couteau effilé qu’il avait réussi à sortir de son
ceinturon. Débarrassé de ses liens, il a arraché des mains le pistolet de l’un
des tueurs et les a expédié fissa dans l’outre tombe. Gwladys t’a abattu
froidement de deux balles et à disparu par une porte dérobée. On a vérifié, tu
étais mort. Une balle dans la tête et l’autre en plein cœur.
On est remonté en courant l’escalier qui tourne autour du
puits. Ils nous ont tiré dessus sans nous toucher. Gary en a descendu trois ou
quatre. Arrivés dans l’Apple Store, on s’est changé et nous nous sommes perdus
dans les couloirs de la galerie d’égyptologie du Louvre. On a attendu quelques
heures et sommes sortis dissimulé par un groupe de géants Canadiens.
Tu nous manques, Sin.
Ton corps a été retrouvé dans la Seine, dérivant du côté du
Parc André Citroën.
Nous t’avons identifié à la morgue. C’est encore
l’inspecteur Jabert de la Police criminelle qui s’occupe de l’enquête. Ils ne
nous ont pas encore donné ton permis d’inhumation.
Je prévois une petite cérémonie bouddhiste au crématoire de
la Porte d’Italie. Tu me dis si ça te convient ? Tu veux qu’on invite des
gens de Cupertino ?
Il y a déjà Floquette Grandpied qui va venir à Paris pour
tes funérailles. Et puis Big Bug du service Virus, Mam Sun et les jumeaux Trumeaux (*).
Mon vieux pote, tout Apple se déplace pour tes funérailles.
Tim Cook y viendra mais incognito nous a dit Pergamon, son secrétaire
particulier.
Tu nous manques, Sin !
(à suivre)
(*) Voir notamment dans les
archives du blog,
2011 – septembre :
- Virus informatiques – 4°
épisode
- Le service Virus – 5°
épisode
et 2011 - octobre :
- Voir le futur, la vista –
10° épisode
- Le secret d’Apple du
comment demain sera fait – 11° épisode
- La keynote Mam Sun et les
chamans – 12° épisode.