mardi 5 juin 2012

Les pratiques d’outre-tombe, on s’y colle avec Steve Jobs - 45° épisode.


Dans la Divine comédie, Dante Alighieri (1265-1321) décrit, avec brio, le monde des esprits. Il le classe chrétiennement  et un peu vite, à mon avis, en trois zones : l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Le Florentin y cherchait sa bien aimée Béatrice que la mort lui avait arrachée. Il y fait le voyage et en revient. Ce qui est un exploit, il faut le souligner.

Évidemment je n’ai pas les mots exacts pour vous expliquer le mode de vie, enfin le mode d’existence d’un esprit de mort. Les esprits des morts ont des milliers d’activités différentes bien que certains s’ennuient à mourir, expression impropre, ce qui les précipite vers la réincarnation. Mais il y a du vrai pour ce qui concerne le purgatoire tel que l’a aperçu Dante Alighieri lors de son voyage dans l’au-delà qu’il fit le vendredi 8 avril 1330.

Beaucoup d’esprits restent inactifs et méditent. Ils attendent je ne sais quoi. On a beau leur dire de s’occuper, de se mettre en rapport avec les vivants, de leur servir d’ange gardien dans la mesure du possible, de rencontrer d’autres esprits de morts, d’accueillir les nouveaux, de mener une vie sociale, je veux dire de s’investir dans le relationnel… non, ils restent figés dans une torpeur léthargie.
Il paraît que c’est bon signe pour eux. Surtout pour les esprits des ci devants vivants qui avaient pris l’habitude d’avoir toujours raison, de tout savoir mieux que les autres, d’être dans la vérité philosophique, politique ou artistique. Faut dire que pour ce genre d’esprits, pas foncièrement méchants mais sacrément doctrinaires pendant leur dernière vie, c’est un choc au moment de la mort quand ils se rendent compte qu’ils se sont plantés pendant leurs années de certitudes, leur vie passée.

Cette inactivité a été appelée « purgatoire » par les doctrines religieuses comme le rappelle Dante. Mais ce n’est rien qu’un état des esprits provoqué par la rupture définitive des illusions. On a là des religieux de tout poil, des politiciens et leurs militants, des scientifiques mineurs, des journalistes engagés, des artistes orgueilleux, des écrivains fades, ou pire encore, des nationalistes, des communautaristes, des fonctionnaires paresseux et quelques représentants en confiture.  Et une foule de quidams qui forment une partie non négligeable de l’humanité vivante.
Bref, les tenants aveugles de l’esprit d’une époque, du Zeitgeist de Hegel ou d’Heidegger qui, je ne peux m’empêcher de le rappeler, manquait de quelques heures de cuisson quand on regarde ses rapports tordus avec la brave Hannah Arendt.

En passant, je vous signale que Martin Heidegger, le philosophe trouillard, est toujours au stade « purgatoire » alors qu’on pouvait a priori penser qu’il régresserait en avatar ouistiti lors de sa réincarnation.
Il y avait donc quelque chose en lui qui lui a évité cette régression simiesque. Un je ne sais quoi qui l’a sauvé de justesse.
Alors que son ancienne amoureuse, Hannah Arendt, s’active, est partout à la fois, aide les vivants comme elle peut, se passionne pour le tennis, songe à la rééducation d’Adolf Eichmann, le criminel de guerre nazi, qui pourtant a régressé comme son patron en larve de mouche à merde. Pour dire qu’Hannah est patiente. Ce n’est pas de sitôt qu’Adolf Eichmann retrouvera un avatar humain. Essayer de changer le destin d’une larve de mouche, quelle brave fille cette Hannah, le cœur sur la main.

Quand Steve Jobs s’adressait à moi, c’était un peu comme si je me parlais à moi-même. Évidemment le monde des morts est dépourvu d’air donc les paroles ne sont pas portées par des vibrations ondulatoires. Et comme la dimension temporelle n’est plus référée à l’espace, la quatrième dimension du monde des morts rend toute description impossible. Il vaut mieux renoncer à s’y lancer. C’est incompréhensible pour les vivants, pour vous intrépides lecteurs courageux qui lisez ces lignes.

Steve Jobs n’était pas là avec le corps de Steve Jobs. Il n’avait plus de corps.
Nous faisions partie d’un tout comme un amalgame fusionné. Mais pour vous rendre les choses intelligibles, disons que chaque fois qu’un esprit parle, je vais vous le décrire comme si c’est un humain qui m’adresse la parole. Sinon vous n’allez plus rien y comprendre. Car les dialogues sont instantanés et il n’y a rien de corporel qui les produit.
Nous papotions justement de choses et d’autres avec Steve Jobs.

- Sin, connard (je lui avait appris ce mot français qu’il adorait), tu as vu les raging grannies qui manifestent devant Infinite Loop à Cupertino ! Les mamies en rage veulent qu’Apple arrête son programme d’obsolescence des iPhones, des iPads, elles veulent qu’on puisse changer sa batterie soi-même !
Le changement de batterie coûte si cher que beaucoup se disent que pour quelques dollars en plus on a un bidule neuf derniers cris. Qu’est-ce qu’ils foutent ! Ils devraient mettre la boîte à l’avant-garde ! La pomme symbole de la préservation de l’environnement. C’est comme avec SIRI qui marche très bien sur l’iPhone4. Qu’ils débrident !
C’est aussi pour ma pomme, j’ai fait une erreur. Mais les temps changent. Le vent tourne.  Mais qu’est-ce qu’ils glandent ces boulets ! J’ai beau hurler, shit, Tim Cook n’entend rien !  Le pognon lui bouche les oreilles, non ? It’s a pain in the ass ! Ils laissent tomber les machines au profit des bidules ! Connards ! (Je trouve personnellement qu’il abuse de cette expression mais Steve est comme ça, dès qu’il a un nouveau truc, il le sort de sa poche à la moindre occasion).
Et toi, connard, elle t’a eu la Gwladys Brunoni. Mais on dirait que Gary et Lucas Cranach senior s’en sont tirés. Lucas nous appelle. Tu sens ?

- OK, tête de gland (il ne la connaissait pas encore celle-là), on lui répond.

C’était la première fois qu’en tant que mort, j’établissais un contact avec l’autre monde. Il y a  des esprits qui ne veulent rien savoir du monde des vivants dont ils sont issus. Ils n’entretiennent aucun rapport avec lui.
Ce sont pour la plupart d’anciens rationalistes. Ils pensent, lors de leur vie, qu’il n’y a rien après la mort.
Et maintenant qu’ils sont morts, ils pensent  qu’il n’y a rien après le monde des esprits. Pour eux, il n’y a jamais d’après comme du temps de Saint Germain des Prés.
Ce sont des esprits qui ne s’embarrassent pas de leur devenir. Ils sont là dans leur instantanéité, ils règnent, incrédules.
Bien que le mot instantanéité n’a pas vraiment de sens dans le monde des esprits. Disons qu’ils ne se soucient pas du tout de leur future réincarnation et se laissent aller au fil de la grande mécanique des cycles des univers. Ce sont des natures limitées. Il est exceptionnel qu’un médium arrive à établir un contact avec un esprit rationaliste.
Ces esprits trouvent inutiles toutes ces relations entre les mondes. Ici, l’un d’eux m’a dit que les vivants ont leurs raisons et que le monde des esprits a les siennes. On ne peut pas mettre bord à bord la rationalité des vivants et celle des esprits car par NATURE les deux sont différentes.

Ce n’était pas notre opinion.
Nous aimions flotter entre les deux mondes. Vivants, nous flânions volontiers dans le monde des esprits des morts. Morts nous flânions encore.
Steve Jobs, avec tous nos amis, notre bande ici, nous adorons vadrouiller dans le monde chaotique des vivants. Nous sommes peu pressés d’aller à la réincarnation comme nous n’étions pas pressés de mourir quand nous étions encore en vie.

Un médium appelle un ou des esprits. Vu du monde des esprits, on sent une correspondance s’établir. Ce n’est pas un coup de fil, une sonnerie et on décroche. Bien que ça lui ressemble. C’est le médium qui tient la qualité de la ligne. Nous on y met notre courant fluidique. C’est le médium qui fait le principal du travail de portage de nos interrelations.
Peu de vivants possèdent en eux les énergies vitales suffisantes pour créer le lien entre les deux mondes.
Les chamans comme les houngans, les prêtres Vaudou, se mettent en état de transe pour établir la communication. De longues heures de préparation sont nécessaires à concentrer leur attention. Les médiums européens sont moins expressifs mais pas moins spectaculaires.
Puis brusquement le contact s’établit. Il y en a qui bavent, se roulent par terre ou sont secoués par de spasmes musculaires incontrôlables. Ce sont les effets de la tension ou des drogues ingurgitées en masse. Parfois à la limite de la dose létale. Les alcaloïdes des champignons sont efficaces et redoutables. Le rhum ou l’alcool de riz aussi.

Lucas Cranach senior est un médium exceptionnel. Il est immobile, sobre, concentré. Je lui faisais une passe devant les yeux pour lui signifier mon désir qu’il fasse cet effort. Maintenant je suis sûr qu’il arrive à se mettre en état de communication tout seul et selon sa propre volonté. Il n’ingurgite rien de particulier.

- Steve ? Sin ? Steve Jobs, Pedro Sinsilla ?

- On t’entend bien, cinq sur cinq, on te voit. On vous voit. Gary est à tes côtés.
Comment avez-vous échappé aux tueurs ?

- Ça s’est passé en un éclair. Gary s’était libéré de ses liens avec un petit couteau effilé qu’il avait réussi à sortir de son ceinturon. Débarrassé de ses liens, il a arraché des mains le pistolet de l’un des tueurs et les a expédié fissa dans l’outre tombe. Gwladys t’a abattu froidement de deux balles et à disparu par une porte dérobée. On a vérifié, tu étais mort. Une balle dans la tête et l’autre en plein cœur.
On est remonté en courant l’escalier qui tourne autour du puits. Ils nous ont tiré dessus sans nous toucher. Gary en a descendu trois ou quatre. Arrivés dans l’Apple Store, on s’est changé et nous nous sommes perdus dans les couloirs de la galerie d’égyptologie du Louvre. On a attendu quelques heures et sommes sortis dissimulé par un groupe de géants Canadiens.
Tu nous manques, Sin.
Ton corps a été retrouvé dans la Seine, dérivant du côté du Parc André Citroën.
Nous t’avons identifié à la morgue. C’est encore l’inspecteur Jabert de la Police criminelle qui s’occupe de l’enquête. Ils ne nous ont pas encore donné ton permis d’inhumation.
Je prévois une petite cérémonie bouddhiste au crématoire de la Porte d’Italie. Tu me dis si ça te convient ? Tu veux qu’on invite des gens de Cupertino ?
Il y a déjà Floquette Grandpied qui va venir à Paris pour tes funérailles. Et puis Big Bug du service Virus, Mam Sun et les jumeaux Trumeaux (*).
Mon vieux pote, tout Apple se déplace pour tes funérailles. Tim Cook y viendra mais incognito nous a dit Pergamon, son secrétaire particulier.
Tu nous manques, Sin !

(à suivre)

(*) Voir notamment dans les archives du blog,
2011 – septembre :
- Virus informatiques – 4° épisode
- Le service Virus – 5° épisode
et 2011 - octobre :
- Voir le futur, la vista – 10° épisode
- Le secret d’Apple du comment demain sera fait – 11° épisode
- La keynote Mam Sun et les chamans – 12° épisode.