L’entreprise Apple est-elle perdue ? Qu’est-ce qui est
perdu en fait ? Ce que nous connaissions tous et qui s’est passé alors, à
l’époque, cinq ans, dix ans d’ici.
Comme c’est perdu, on ne peut pas le voir. Donc l’objet
perdu a toujours quelque chose d’imaginaire. On a perdu un objet, devenu
imaginaire puisqu’il n’existe plus devant nos yeux.
Soyons logique, du moment que la chose n’existe pas, on ne
peut plus la perdre mais on peut l’oublier.
Est-ce possible d’oublier l’époque où Apple nous faisait rêver?
Non. Donc rien n’est perdu tant que l’oubli ne s’en mêle pas.
C’est abstrait quand on parle du passé d’une entreprise. On s’embrouille.
Prenons le cas d’une chose plus concrète comme un souvenir d’enfance.
L’objet du souvenir est perdu. Pour être plus précis, il
faudrait dire « on perd le temps de l’enfance ». Mais on en garde le
souvenir.
A chaque fois qu’on se souvient de sa perte, on imagine ce
qu’on a perdu. De fait on créé l’objet perdu. Ce qui fait qu’une chose perdue n’a
aucune forme en soi puisqu’on la recréé chaque fois que l’on songe à sa perte.
Ce qui veut dire que chaque souvenir d’Apple recrée Apple à
sa manière.
C’est trop abstrait. Prenons l’exemple d’une clef.
Une clef c’est une clef. Du métal, du concret. On s’aperçoit
qu’on a perdu une clef quand on veut ouvrir une serrure. Ou encore on trouve
une clef et on se demande où est passée la serrure qui lui correspond.
Prenons les choses dans l’ordre. On veut ouvrir une serrure
et on n’a pas la clef. Ce qui ne veut pas dire qu’on l’a perdue. On garde
toujours l’espoir de la retrouver. On la cherche. C’est énervant. La serrure
reste fermée, muette, effrontée. Elle nargue. On songe à utiliser un marteau,
des tenailles. On va la faire sauter.
On vient de perdre et la clef et la serrure. Et sans doute
la valise. Comment expliquer ça à la copine ? C’était la valise de sa mère qu’elle
a perdue à cause de moi. Un souvenir de son enfance. Enfin, du temps perdu de
son enfance. Mais enfin quel souvenir ? Puisqu’au moment ou elle le
cherche, elle le recréé.
Bien… restons simple.
Prenons les choses par l’autre bout.
Ce qui est quand même plus fréquent.
On trouve une clef et on ne sait pas à quoi elle sert.
On a perdu la raison d’être de cette clef. On hésite
toujours à jeter une clef qui à première vue ne sert à rien. On la met donc
dans une petite vasque sur la table de l’entrée où elle rejoint une fine visse
cruciforme platinée, une rondelle de plastic translucide et un trombone rouge fluo.
Vous voyez la grandeur de l’homme. Aucun animal ne se
poserait cette question. Aucune bête ne poserait un objet sans sens dans une
assiette à l’entrée de son terrier.
Bon. On a cette clef mais on ne se souvient plus de la
serrure qu’elle ouvre. En la regardant, on s’aperçoit qu’on a perdu une part de
soi-même. Où suis-je passé, moi qui avais donné du sens à cette clef ? La
perte du moi. On peut donc se perdre tout en ayant trouvé la clef. Car entre
temps la copine a rangé la valise de sa mère dans le placard où elle prend
toute la place. Je lui avais acheté une autre valise comme c’est moi qui ai
perdu la clef. Ce qui fait qu’elle en a deux. La moche, la nouvelle. Et l’ancienne,
celle des souvenirs perdus de son enfance, enfin du temps perdu de son enfance
pour être vraiment juste, elle restera fermée.
Apple est d’une certaine manière un souvenir d’enfance perdu
ou une clef qui pourrait ouvrir une valise si on savait laquelle. Ou Apple
serait-elle une valise dont on a perdu la clef ?
Ce qui voudrait dire qu’Apple a perdu nos rêves ? Qu’une
partie de nous même s’en est allée en perdant le souvenir d’Apple ? Qu’Apple
s’est perdue, nous a perdu ou c’est nous qui l’avons perdue ?
Avouez que ce type de questionnement est typique des
vivants. Je vous rappelle quand même que je suis mort assassiné. Et que je suis
dans le monde des esprits.
Les morts, les esprits des morts, avec tout ce que vous
savez déjà d’eux, se soucient des choses perdues, des souvenirs, comme de leur
première chemise d’autant qu’ils n’en portent plus puisqu’ils sont immatériels
au sens des vivants.
Le travail de la mémoire de l’histoire qui, à partir de
faits et d’indices, recrée une autre histoire, n’est pas leur tasse de thé.
Sur ce point précis, dans le monde des esprits, les
perceptions du passé, du présent et du futur sont évidemment toutes différentes
de ce que nous pouvons connaître dans le monde des vivants.
Les esprits vivent dans un espace temps augmenté d’une
cinquième dimension, en plus des trois de l’espace et de la quatrième du temps.
Ils n’ont donc aucun problème pour se rendre dans le passé mais n’ont qu’une
vision limitée du futur comme j’ai déjà eu l’occasion de vous le dire (*).
Dans le présent, ce qui pour les vivants est le présent, ils
peuvent vivre le présent de tous les vivants qui les intéressent. Et ceci à la
fois et en même temps, pour utiliser un terme que les vivants comprennent. C’est
un des attributs de leur ubiquité. Tous les esprits ne peuvent certes pas le
faire. Beaucoup ont une intelligence limitée. La plupart ne peuvent suivre qu’un
ou deux vivants à la fois.
Pour un esprit rien n’est jamais perdu. Et les souvenirs
sont dépourvus de relativité. Un esprit n’a pas besoin de se souvenir, de réinterpréter
un moment perdu. Il revient dans le passé et le voit revivre. Il n’est donc pas
nécessaire de faire le travail de mémoire de l’historien puisque chaque esprit
peut revenir dans le passé et constater la même chose.
De tels faits simplifient les rapports entre les esprits. Le
passé est une référence universelle et unique pour tous les esprits même les
plus critiques.
Il en va ainsi pour Apple et pour son passé. Pour les
vivants, le passé d’Apple sera toujours réinventé comme la bataille d’Austerlitz
dans la vie de Napoléon Bonaparte ou la découverte de la pénicilline par
Alexander Fleming.
Pour les esprits des morts, il n’y a qu’un seul passé et
tous s’entendent sur son sens. On peut dire que le monde des esprits est
particulièrement paradisiaque et paisible pour tous les ci-devants historiens
qui, dans cette perspective, éprouveront un vrai bonheur à leur trépas.
Je ne veux pas inviter les historiens à trépasser, bien sûr !
Mais je les informe que la fin de l’histoire viendra après leur mort. Pour eux,
des vacances universitaires éternelles et bien méritées. Je conteste dons la thèse
de Francis Fukuyama sur la fin de l’histoire : l’histoire n’a pas de fin
mais se termine avec la vie des historiens.
Pour moi qui suis mort, le souvenir très particulier,
extraordinaire, que j’avais d’Apple est mort dans la foulée. Mon point de vue
sur cette histoire est mort.
Tous les esprits des morts connaissent cette histoire et cette connaissance est pareille pour chaque esprit et ceci dans le moindre détail. Ils possèdent la connaissance du passé absolu, non interprétable, complet, la version qui contient en elle toutes les vérités subjectives et partielles. Et Walter Isaacson, le riche biographe de Steve Jobs, ne gagnerait par un kopeck avec ses livres s’il devait les publier dans le monde des esprits.
Tous les esprits des morts connaissent cette histoire et cette connaissance est pareille pour chaque esprit et ceci dans le moindre détail. Ils possèdent la connaissance du passé absolu, non interprétable, complet, la version qui contient en elle toutes les vérités subjectives et partielles. Et Walter Isaacson, le riche biographe de Steve Jobs, ne gagnerait par un kopeck avec ses livres s’il devait les publier dans le monde des esprits.
Vous allez me dire, bon. Alors quel est donc ce passé d’Apple?
Le vrai, le complet, l’authentique? Celui sur lequel tous les esprits de l’au-delà
s’entendent?
Avec les mots des vivants, il me faudrait un temps fou à
vous le raconter. En d’autres terme, ce passé est indicible. Comme l’histoire
de la bataille d’Austerlitz ou de la pénicilline.
Pour vous heureux vivants, Apple a été. Et vous vous
demandez s’il le sera toujours. Nous les esprits de morts, du passé d’Apple on
a vraiment fait table rase.
(*) Voir les Chroniques de Cupertino « Un Apple Store
dans la tourmente » 36° épisode dans les archives du blog.
(à suivre)