Etant morts et pur esprit, sans corps physique mais disposant
d’un corps astral assez fluidique, nous avions formé avec Steve Jobs une sacrée
équipe. Notre agent traitant sur terre était bien sûr Lucas Cranach senior. Le
meilleur des médiums.
J’aurais l’occasion de vous parler plus longuement de notre équipe
pur player spirite, fusionnée, drôle, intelligente, naturellement has been
comme tous les esprits d’ici.
Notre passion commune était Apple, la boîte de Cupertino qui
gardait toutes nos préférences malgré tout.
Dans notre groupe, Steve Jobs, bien sûr. Et Saint Joseph de
Cupertino dont je vous ai déjà parlé lors du dernier épisode des Chroniques
(*). Nous l’appelions Pépé, de son nom Giuseppe Maria Desa, un vrai saint
canonisé, qui avait donné son nom à Cupertino.
Winston Churchill se joignit rapidement au groupe ainsi que Mozart, oui Wolfgang Amadeus, incapable de se décider pour
la moindre réincarnation. Wolfi disait que c’était so sonderbar ici dans ce monde
intermédiaire. Ich bin glücklich mein Freund !
Nous avions avec nous quelques anciens Dallai Lama, Marylin
Monroe, Albert Einstein, Romain Gary, Albert Camus et JP Machin, JPM, un type
formidable qui n’a fait parler de lui d’aucune manière et qui a même refusé l’instant
de gloire pour chaque quidam prédit par Andy Warhol. Appelé par TF1 à donner
un avis au journal de 20 heures, il refusa net.
Et tant d’autres qui n’ont jamais connu Apple de leur
vivant. Pour vous dire que nous étions multiculturels.
Notre section était alors composée d’une centaine d’esprits
butineurs, pas du tout pressés de se réincarner. Et nous regardions Apple prêt à
s’enliser à moins que... Vous voyez, on gardait l’espoir.
Presque l’été sur l’Europe ce mois de juin 2012. On disait
alors que Tim Cook avait commencé à mettre son empreinte sur Apple. Que depuis
le départ de Steve Jobs pour le monde des esprits, rien de bien important ne s’était
passé. Tim venait de fermer la délégation parisienne d’Apple, viré les anciens
cadres recrutés à l’époque par Steve. Tous les bureaux migreraient sur Londres.
La France avait été une tête de pont sur l’Europe. Fini. Apple prenait l’allure
d’une multinationale normale. Du normal, comme le nouveau président de la République française.
Apple avait donné des dividendes aux actionnaires, racheté
une partie de ses actions, fait monter au premier rang mondial sa capitalisation
boursière, accru son trésor de guerre qui lui permettrait de vivre sept années
sans ramasser un sou.
Tim avait aussi augmenté la contribution caritative du
groupe, analysé les conditions de fabrication en Chine pour prévenir d’autres
sauvageries dont la presse serait friande, déjeuné avec ses salariés dans la
cafète du siège et tout et tout. On avait la vague impression qu’on tournait en
rond autour du pot.
Mais nous on attendait. On voulait le choc. Et rien ne
venait.
Nous étions dans l’au-delà comme sur terre, plongés dans la
mélancolie.
Nous fûmes fort réjouis quand Lucas Cranach senior attira
notre attention sur une peinture célèbre de l’un de ses ancêtres, Lucas Cranach
l’ancien.
Le tableau date de 1532. Il est l’une des merveilles du musée
Unterlinden de Colmar, Alsace. Sans doute un morceau d’un tableau plus grand.
Une bombe thermonucléaire, nous le sentîmes tout de suite.
On y voit en haut à gauche, planant sur le paysage extérieur,
dans un nuage sombre sur un ciel irréel, un nuage d’orage, une apparition d’esprits
cavalant sur le symbole de leurs vices, jouant absurdement à la guerre, visant
une cité imprenable perchée sur une falaise.
A l’intérieur de la pièce au mur ouvert, des putti
symbolisant les quatre dimensions du monde des vivants et poussant la balançoire,
l’horloge du temps qui s’égraine.
Une sphère et un chien qui dort, l’ennui, rien ne se passe.
Le monde est lisse, uniforme, en bleu gris. Et cette jeune fille, ange aux
ailes de libellule, qui semble attendre on ne sait quoi, une métamorphose, l’amour
peut-être, taillant par jeu, par désœuvrement une baguette de bois, le regard
perdu, mais prête à se défendre.
Nous étions tous là à attendre. Comme elle. Mais avez-vous
remarqué? La jeune fille c’est bien Gwladys Brunoni! Mon amour. Mon assassin.
Que fait-elle là?
Nous en parlâmes entre nous et rapidement nous étions tombés
d’accord: Gwladys Brunoni était bien plus qu’un simple assassin. Il y avait une
sacré fissure dans l’operating system, l'OS, le système général opérant de
notre univers.
(*) Selon Steve Jobs, Apple doit invoquer Saint
Joseph , l’épisode 47 précédent.
(à suivre)