Par la porte du local technique de l’Apple Store du Louvre,
la place souterraine aux ossements humains, le puits. Puis nous nous sommes
glissés dans leur vestiaire et avons emprunté casque et bottes. Nous pouvions à
présent tourner autour du derrick. Personne ne nous prêtait la moindre
attention.
De grosses pompes injectaient un liquide sortant d’une
énorme citerne. D’autres évacuaient le pétrole dans des pipes.
Nous suivîmes un couloir parcouru par un des pipelines. Un
minuscule train, semblable au train des finances qui reliait autrefois le ministère
des Finances à Bercy et la Banque de France, tractait des wagonnets chargés de
terre. On transportait, encore dans les années cinquante, par cette ligne
souterraine et bien gardée, l’argent des impôts collectés jusqu’aux coffres de
la Banque de France.
Nous sautâmes dans un wagonnet. Le train montait en pente et
suivait le pipe. Vingt minutes plus tard, je voyais une clarté au bout du
tunnel. Nous descendîmes et terminions le trajet à pieds.
Nous venions de prendre une partie de la ligne du train des
finances depuis longtemps désaffectée et nous sommes sortis du côté du Palais Omnisports de Bercy, contre le pont, sur la Seine, là où on charge les barges
des gravats de Paris. Et plus précisément sous le ponton sur lequel les camions
venaient verser directement leurs chargements sur les barges amarrées.
Le pipeline était relié à un tanker fluvial et les wagonnets
de terre se déversaient dans la barge des gravats. Le pétrole partait en
péniches. Les gravats sur les barges. Aucune présence humaine. Tout se
faisait en automatique. Les wagonnets vides s’engouffraient dans le sol de
Paris et la porte en béton sous le ponton contre la berge se refermait ni vu,
ni connu.
On voyait juste le pipeline sortir du mur. L’apparence d’un
tuyau d’égouts abandonné si en ne se donnait pas la peine de bien le suivre des
yeux pour deviner son raccordement à la péniche. Ce raccordement ressemblait de
loin à une épaisse corde
d’amarrage.
Nous attendîmes le retour des wagonnets et dès qu’ils furent
vidés, nous nous y glissâmes pour revenir dans le ventre de Paris, au fond du
puits sous l’Apple Store.
Je vis que d’autres pipelines suivaient différentes
galeries, l’une d’entre elles prenait la direction du port d’Austerlitz, une
autre celle du port Henry IV en face de l’Ile Saint Louis. Elles nourrissaient
des tankers maquillés en péniche de bobo.
C’est en repassant au pied du derrick que les choses se
gâtèrent.
Mon chou, tu lèves tes mains en l’air. La voix de Gwladys.
J‘ai senti le froid d’un pistolet sur ma nuque. Je vis aussi que mes amis
s’avançaient doucement contre le mur les mains levées. Un maillot rouge pommé
libéra Gary de son pistolet. Cette fois ça se compliquait vraiment. Nous étions
contre un mur, on nous enleva nos casques.
Une douleur violente me broya le crâne et nageant dans une
moiteur cotonneuse, je fus expédié en exprès dans un voile noir.
Nous nous sommes retrouvés les mains attachées. Un bureau en
faux acajou trônait au milieu de la pièce. Par une ouverture, derrière un
voilage à grosses fleurs, je
voyais le derrick. Sur les murs des appliques style Pie XI. Nous étions
allongés sur un tapis d’Orient dans les entrailles des catacombes. Gwladys
Brunoni était devant moi et pointait élégamment un Glock noir. J’eus le temps
de voir sa mini-jupe assortie en cuir anthracite.
Lève-toi Roberto Sinsilla. Fallait bien mettre un terme à
cette comédie, non ? Et pas un mot.
Sa voix n’avait rien de méchant. Un ton plutôt rassurant
dans ce bureau biedermeier tardif qui annonçait implacablement le pire.
La porte s’ouvrit et je vis entrer James Smimoff Sputnik
Stolichnaya Elastockovitch, mon ancien rédacteur en chef des Chroniques de
Cupertino. L’ancien d’Apple du service Marketing qui m’avait arraché la
rédaction du journal. James etc. Elastoc.
- Alors ? On joue aux héros ? Notre ami Sinsilla,
mauvais rédacteur des Chroniques, piètre enquêteur, vrai perdant. On veut jouer
dans la cour des grands ? Quand on est une poule mouillée, une lavette,
une gonzesse, on reste au chaud avec la maîtresse et on fait du lego avec les
petits.
Tu croyais tout de même pas qu’on ne vous a pas repéré
depuis le début. Vos déguisements stupides. Vos va et vient ? Ben tu vois
que je suis le patron, l’alpha dominant, contre lequel il vaut mieux ne pas
jouer.
Quand vous entriez dans la galerie commerciale du Louvre,
vous étiez immédiatement repérés. On vous attendait avec impatience. On voulait
savoir qui était derrière vous. Mais il n’y a que trois guignols, Roberto
Sinsilla, un minable soi-disant
chroniqueur, Lucas Cranach senior, un voyant, prétendument photographe,
qui dépense l’argent de sa riche famille d’artistes peintres et qui veut venger
son chéri, son petit ami Los Tiñosos que j’ai liquidé pour couler
définitivement les Chroniques de Cupertino qui ne nous servaient plus à rien, en
te ratant au passage, je le regrette, Roberto Sinsilla. On a fait sauter deux
Apple resellers pour brouiller les pistes. Bien joué, non ? Maintenant,
les contacts avec Apple à Cupertino on s’en balance. On a eu ce qu’on voulait.
Le pétrole, les bébés !
Et ce Gary, un tueur à gage habile, respect, qui aurait
mieux fait de travailler pour nous.
Et oui, les agneaux, on exploite le pétrole sous Paris. Ça
rapporte plus que les rapts, la prostitution et la drogue. C’est plus simple
que l’informatique, suffit de faire des trous et ça gicle.
Vous en savez assez pour qu’on se débarrasse de vous, vite
fait bien fait. Une balle et hop dans les wagonnets qui vous déposeront dans la
barge à gravats de Bercy.
Ciao les pantins !
Pas le temps d’en placer une et ils nous poussaient vers les
wagonnets dans un des couloirs. Style on ne perd pas de temps propre aux cruels
Zetas (*).
Ils étaient trois, Gwladys et deux types genre Mexicains
balafrés. Je ne sais trop comment, Gary avait réussi à se libérer en coupant
ses liens avec un petit poignard planqué dans son ceinturon. Je l’avais vu s’en
équiper.
Au moment où ils allaient nous abattre à côté des wagonnets,
il se libéra, fit une clef d’aïkido à l’un des malfrats et s’empara de son
flingue. Gary et un flingue, c’est un ensemble Lucky Luke question tir. Les
destinataires de son attention n’en témoignent jamais de leur vivant.
Je vis les beaux yeux bleus de Gwladys Brunoni me caresser
le regard. Une vague de sympathie qui me toucha au plus profond et mon cœur
suspendit ses battements. Elle me lova une balle entre les deux yeux. Nous
aurions pu être heureux, pourtant. J’ai cru entendre, mais n’en suis pas
certain, un second coup de feu et mon cœur a éclaté. Je n’eus pas le temps de
réciter le moindre mantra ce qui d’ailleurs est déclaré inutile dans le
bouddhisme theravada et absolument facultatif au moment précis où une balle
bien placée vous expédie sans frais de port.
A trop croire aimer sans avoir pris dans ses bras, la tête
éclate et le cœur vacille. Pas de souffrance quand les choses vont vite et je
le confirme. Gwladys n’a commis aucune maladresse. Elle ne m’a pas déçu. Droit
entre les yeux. Droit dans le cœur. Sans bavure. En laissant quelque chose
d’inachevé derrière elle. Peut-être sa vie même ? Sur ce plan, nous étions
pourtant si proches.
L’amour inaccompli génère la romance. Gwladys Brunoni, la
tueuse des Firewyre, venait de mettre fin à ma vie. Je n’en étais pas vraiment
fâché. Je suis parti simplement surpris.
C’est quand même un privilège d’être abattu par une si
ravissante tueuse pour laquelle on sent une délicieuse accointance. Les liens
d’amour entre une infirmière et un moribond en phase terminale sont de façade.
Les douceurs du regard des soignantes sont purement techniques. Rien à voir
avec le regard que me portait Gwladys en me tuant. C’est infiniment mieux ainsi
que de clamser entre une ampoule à perfusion et un moniteur cardiaque sous
l’empathie de métier d’une aide soignante dévouée.
J’ai tout de suite aimé ma mort.
(à suivre)
(*) Voir dans les archives du blog, « iPhoto’09 et
iPhoto’11, un petit plus 2 pour Apple » le 30° épisode des Chroniques de
Cupertino.