mardi 22 mai 2012

Sous l’Apple Store, j’ai tout de suite aimé ma mort - 43° épisode.


Par la porte du local technique de l’Apple Store du Louvre, la place souterraine aux ossements humains, le puits. Puis nous nous sommes glissés dans leur vestiaire et avons emprunté casque et bottes. Nous pouvions à présent tourner autour du derrick. Personne ne nous prêtait la moindre attention.

De grosses pompes injectaient un liquide sortant d’une énorme citerne. D’autres évacuaient le pétrole dans des pipes.
Nous suivîmes un couloir parcouru par un des pipelines. Un minuscule train, semblable au train des finances qui reliait autrefois le ministère des Finances à Bercy et la Banque de France, tractait des wagonnets chargés de terre. On transportait, encore dans les années cinquante, par cette ligne souterraine et bien gardée, l’argent des impôts collectés jusqu’aux coffres de la Banque de France.

Nous sautâmes dans un wagonnet. Le train montait en pente et suivait le pipe. Vingt minutes plus tard, je voyais une clarté au bout du tunnel. Nous descendîmes et terminions le trajet à pieds.
Nous venions de prendre une partie de la ligne du train des finances depuis longtemps désaffectée et nous sommes sortis du côté du Palais Omnisports de Bercy, contre le pont, sur la Seine, là où on charge les barges des gravats de Paris. Et plus précisément sous le ponton sur lequel les camions venaient verser directement leurs chargements sur les barges amarrées.
Le pipeline était relié à un tanker fluvial et les wagonnets de terre se déversaient dans la barge des gravats. Le pétrole partait en péniches. Les gravats sur les barges. Aucune présence humaine. Tout se faisait en automatique. Les wagonnets vides s’engouffraient dans le sol de Paris et la porte en béton sous le ponton contre la berge se refermait ni vu, ni connu.
On voyait juste le pipeline sortir du mur. L’apparence d’un tuyau d’égouts abandonné si en ne se donnait pas la peine de bien le suivre des yeux pour deviner son raccordement à la péniche. Ce raccordement ressemblait de loin à une épaisse  corde d’amarrage.

Nous attendîmes le retour des wagonnets et dès qu’ils furent vidés, nous nous y glissâmes pour revenir dans le ventre de Paris, au fond du puits sous l’Apple Store.
Je vis que d’autres pipelines suivaient différentes galeries, l’une d’entre elles prenait la direction du port d’Austerlitz, une autre celle du port Henry IV en face de l’Ile Saint Louis. Elles nourrissaient des tankers maquillés en péniche de bobo.    

C’est en repassant au pied du derrick que les choses se gâtèrent.
Mon chou, tu lèves tes mains en l’air. La voix de Gwladys. J‘ai senti le froid d’un pistolet sur ma nuque. Je vis aussi que mes amis s’avançaient doucement contre le mur les mains levées. Un maillot rouge pommé libéra Gary de son pistolet. Cette fois ça se compliquait vraiment. Nous étions contre un mur, on nous enleva nos casques.
Une douleur violente me broya le crâne et nageant dans une moiteur cotonneuse, je fus expédié en exprès dans un voile noir.

Nous nous sommes retrouvés les mains attachées. Un bureau en faux acajou trônait au milieu de la pièce. Par une ouverture, derrière un voilage à grosses fleurs,  je voyais le derrick. Sur les murs des appliques style Pie XI. Nous étions allongés sur un tapis d’Orient dans les entrailles des catacombes. Gwladys Brunoni était devant moi et pointait élégamment un Glock noir. J’eus le temps de voir sa mini-jupe assortie en cuir anthracite.
Lève-toi Roberto Sinsilla. Fallait bien mettre un terme à cette comédie, non ? Et pas un mot.
Sa voix n’avait rien de méchant. Un ton plutôt rassurant dans ce bureau biedermeier tardif qui annonçait implacablement le pire.

La porte s’ouvrit et je vis entrer James Smimoff Sputnik Stolichnaya Elastockovitch, mon ancien rédacteur en chef des Chroniques de Cupertino. L’ancien d’Apple du service Marketing qui m’avait arraché la rédaction du journal. James etc. Elastoc.

- Alors ? On joue aux héros ? Notre ami Sinsilla, mauvais rédacteur des Chroniques, piètre enquêteur, vrai perdant. On veut jouer dans la cour des grands ? Quand on est une poule mouillée, une lavette, une gonzesse, on reste au chaud avec la maîtresse et on fait du lego avec les petits.
Tu croyais tout de même pas qu’on ne vous a pas repéré depuis le début. Vos déguisements stupides. Vos va et vient ? Ben tu vois que je suis le patron, l’alpha dominant, contre lequel il vaut mieux ne pas jouer.
Quand vous entriez dans la galerie commerciale du Louvre, vous étiez immédiatement repérés. On vous attendait avec impatience. On voulait savoir qui était derrière vous. Mais il n’y a que trois guignols, Roberto Sinsilla, un minable soi-disant  chroniqueur, Lucas Cranach senior, un voyant, prétendument photographe, qui dépense l’argent de sa riche famille d’artistes peintres et qui veut venger son chéri, son petit ami Los Tiñosos que j’ai liquidé pour couler définitivement les Chroniques de Cupertino qui ne nous servaient plus à rien, en te ratant au passage, je le regrette, Roberto Sinsilla. On a fait sauter deux Apple resellers pour brouiller les pistes. Bien joué, non ? Maintenant, les contacts avec Apple à Cupertino on s’en balance. On a eu ce qu’on voulait. Le pétrole, les bébés !
Et ce Gary, un tueur à gage habile, respect, qui aurait mieux fait de travailler pour nous.
Et oui, les agneaux, on exploite le pétrole sous Paris. Ça rapporte plus que les rapts, la prostitution et la drogue. C’est plus simple que l’informatique, suffit de faire des trous et ça gicle.
Vous en savez assez pour qu’on se débarrasse de vous, vite fait bien fait. Une balle et hop dans les wagonnets qui vous déposeront dans la barge à gravats de Bercy.
Ciao les pantins ! 

Pas le temps d’en placer une et ils nous poussaient vers les wagonnets dans un des couloirs. Style on ne perd pas de temps propre aux cruels Zetas (*).
Ils étaient trois, Gwladys et deux types genre Mexicains balafrés. Je ne sais trop comment, Gary avait réussi à se libérer en coupant ses liens avec un petit poignard planqué dans son ceinturon. Je l’avais vu s’en équiper.
Au moment où ils allaient nous abattre à côté des wagonnets, il se libéra, fit une clef d’aïkido à l’un des malfrats et s’empara de son flingue. Gary et un flingue, c’est un ensemble Lucky Luke question tir. Les destinataires de son attention n’en témoignent jamais de leur vivant.
Je vis les beaux yeux bleus de Gwladys Brunoni me caresser le regard. Une vague de sympathie qui me toucha au plus profond et mon cœur suspendit ses battements. Elle me lova une balle entre les deux yeux. Nous aurions pu être heureux, pourtant. J’ai cru entendre, mais n’en suis pas certain, un second coup de feu et mon cœur a éclaté. Je n’eus pas le temps de réciter le moindre mantra ce qui d’ailleurs est déclaré inutile dans le bouddhisme theravada et absolument facultatif au moment précis où une balle bien placée vous expédie sans frais de port.

A trop croire aimer sans avoir pris dans ses bras, la tête éclate et le cœur vacille. Pas de souffrance quand les choses vont vite et je le confirme. Gwladys n’a commis aucune maladresse. Elle ne m’a pas déçu. Droit entre les yeux. Droit dans le cœur. Sans bavure. En laissant quelque chose d’inachevé derrière elle. Peut-être sa vie même ? Sur ce plan, nous étions pourtant si proches.
L’amour inaccompli génère la romance. Gwladys Brunoni, la tueuse des Firewyre, venait de mettre fin à ma vie. Je n’en étais pas vraiment fâché. Je suis parti simplement surpris.
C’est quand même un privilège d’être abattu par une si ravissante tueuse pour laquelle on sent une délicieuse accointance. Les liens d’amour entre une infirmière et un moribond en phase terminale sont de façade. Les douceurs du regard des soignantes sont purement techniques. Rien à voir avec le regard que me portait Gwladys en me tuant. C’est infiniment mieux ainsi que de clamser entre une ampoule à perfusion et un moniteur cardiaque sous l’empathie de métier d’une aide soignante dévouée.
J’ai tout de suite aimé ma mort.   

(à suivre)

(*) Voir dans les archives du blog, « iPhoto’09 et iPhoto’11, un petit plus 2 pour Apple » le 30° épisode des Chroniques de Cupertino.