Nous irons tous les trois dans le fond du puits creusé par
les Firewire au plus profond des catacombes de Paris sous l’Apple Store du
Louvre.
Je fis quelques passes devant les yeux du médium élu par
Steve Jobs, notre ami Lucas Cranach senior établit le contact immédiatement.
- Hi les aventuriers de l’arche perdu ! Enfin on se
décide de se mettre en route, rotten lazy folk.
- On y va Steve. Et on se calme. Toi, tu es raide mort.
Alors cool, guy, please. Qu’est-ce que tu vois dans le proche futur ?
- Vous arriverez au fond du puits mais ensuite ça se
brouille. Je ne vois pas plus loin. S’il y a un problème, invoquez-moi rapidement.
- Qu’est-ce qui se passe au siège, à Cupertino ?
- Rien. Font des ronds dans l’eau. Aucun de mes contacts
n’est au courant de ce qui se joue vraiment là-bas. C’est mauvais signe. Ils
pataugent, se fatiguent à renouveler la gamme des iPad, iPone, iMac, des
MacBook et des iTV. Se torturent la caboche, doutent, se demandent s’ils font
bien ou pas.
Ils mettent à jour les bécanes en fonction des inventions
d’Intel. Au lieu de pousser Intel, ils sont tirés. Tim Cook devrait prendre des
décisions importantes mais il hésite. Il écoute trop les béni-oui-oui de son
entourage.
La pomme est sur l’arbre et l’arbre a des racines. Les
affaires d’une boîte se traitent par les racines, c’est de là que remonte la
vigueur des fruits. Il faut replanter des jeunes arbres quand on veut d’autres
fruits. Apple gère ses fruits. Ne sait sans doute pas comment et quoi
replanter. Maintenant j’en suis sûr, ils ont la trouille de se tromper. Ils ont
planté les arbres dans le pognon alors que les racines doivent baigner dans la
vision des choses. Ils n’ont plus le temps de créer, trop pris à gérer leur
montagne de cash. Anyway… tout est cycle… recommencement.
Nous avions mis nos maillots rouges pommés et mes deux amis,
Lucas Cranach senior et Gary, m’avaient rejoint devant la porte du local
technique que j’ai ouvert avec la copie de la clef fauchée à Gwladys.
Nous avons ensuite pris l’escalier qui descendait vers la
salle aux ossements. Gary marchait en tête avec son pistolet muni du silencieux
pointé devant lui à la manière des flics d'Hollywood rentrant dans un repaire
de méchants. Je marchais prudemment derrière lui. En serre file, Lucas Cranach
senior mal à l’aise comme moi dans cet assaut.
Nous avions marqué un temps d’arrêt dans la salle des
ossements. Tout était calme. Nous prîmes le couloir et franchîmes la porte
dérobée. Nous étions sous le Louvre et sous l’Apple Store. Devant nous
descendait le vaste puits d’une cinquantaine de mètres de diamètre.
Le fond était éclairé et une pelle mécanique chargeait des
wagonnets. Ils évacuaient la terre et apportaient du béton. Pour descendre tout
en bas nous évitâmes l’ascenseur. L’escalier était une piste qui descendait en
colimaçon le long de la paroi de l’énorme puits. Nous nous y engageâmes courbés
en nous cachant derrière le rebord qui donnait sur le vide.
A mi-chemin nous comprîmes que le structure métallique au
centre de la base du puits ressemblait à un derrick. Une vingtaine d‘ouvriers
casquée et bottés œuvraient autour. Tous portaient le maillot rouge pommé de
l’Apple Store du Louvre.
Arrivés au fond, Gary rangea son pistolet et nous montra une
cavité éclairée d’où sortait un groupe de cinq hommes sans casques ni bottes
qui se dirigeaient vers l’ascenseur qui les emporta à l’entrée du puits d’où
nous venions.
Nous pénétrâmes dans le réduit, prirent bottes et casques.
Avec nos maillots rouges pommés et accoutré ainsi, rien ne nous distinguait
dans l’activité fébrile ambiante. Nous approchâmes du derrick. Une forte odeur
d’hydrocarbure flottait dans l’air et les hommes nourrissaient un palan de
longs tuyaux métalliques. Une plateforme de forage au cœur de Paris, sous le
Louvre, sous l’Apple Store.
Dans un recoin, derrière une bétonnière, je fis quelques
passes devant les yeux de Lucas Cranach senior. La voix de Steve Jobs, chuchota
un bref guys, décampez vite, ne prenez pas l’ascenseur.
C’est ce que nous fîmes, sereinement, dans le sens inverse
de notre descente. Notre retraite se fit sans encombre. Sauf qu’arrivés au
sommet du puits nous entendîmes des hourras. Au fond, autour du derrick, les
ouvriers lançaient leurs casques en l’air. Une giclée noire sortait du sommet
du derrick.
De retour à l’Alouette amarrée dans le port du bassin de
l’Arsenal, nous étions effondrés. Les Firewire cherchaient du pétrole sous le
Louvre et s’étaient servis de l’Apple Store pour parvenir à leur fin. Non
seulement ils cherchaient du pétrole mais ils en ont trouvé. C’était fou. Trop
fou pour être vraisemblable. Quelle folie que de chercher de l’or noir sous le
Louvre en plein Paris.
Je fis quelques passes à Lucas Cranach senior qui articula
la voix de Steve Jobs.
- Shit, vous voyez ça ! Fucking oil ! Sous l‘Apple
Store une nappe de pétrole ! Nos racines baignent dans l’or noir ! Le
numérique et le pétrole se rejoignent dans la même logique. Pétrole, Apple, le
Louvre. L’affaire la plus juteuse du monde, de bas en haut, le pétrole, le
numérique et le show culturel des allées du musée du Louvre. Ce n’est plus une
mine d’or, c’est l’Eldorado. Personne ne pourra rien contre cette montagne de fric.
La rage du pognon est en route !
Apple et Exxon Mobil, les premières capitalisations
boursières au monde se rejoignaient dans un trou des catacombes de Paris. Nous
laissions parler Steve Jobs sans vraiment l’écouter. Apple qui prend racine
dans l’or noir ou l’or noir qui fait fleurir Apple.
Ce n’était pas possible. Nous ne pouvions y croire. Et Steve
continuait en jurant et pestant. A ses propos se mêlaient la colère et
l’impuissance. Je crois même qu’il se mit à pleurer. Nous avons coupé le
contact.
Les visages de mes amis étaient pâles. Lucas Cranach senior
leva les bras au ciel et les laissa lentement tomber. Nous étions impuissants
face à un tel déluge. Encore que, comme dirait mon copain d’enfance devenu un
rabbin respecté, quand le déluge menace, il convient d’apprendre à respirer
sous l’eau.
(à suivre)