Dans les profonds sous-sols de l’Apple Store du Louvre, nous
avions découvert le manège des Firewire. Ils s’étaient appropriés le pétrole de
la nappe parisienne. Les catacombes leur offraient un merveilleux réseau
souterrain. Ils nous ont assommé,
ligoté et présenté au boss local.
Quand je vis la porte s’ouvrir et apparaître James Smimoff
Sputnik Stolichnaya Elastockovitch, mon ancien rédacteur en chef des Chroniques
de Cupertino, l’ancien d’Apple du
service Marketing qui s’était emparé de la rédaction, je savais que les choses
tourneraient mal.
James etc. Elastoc n’a jamais été un marrant. C’était un
expéditif. Et pour lui, en amour comme dans la vie, fallait faire vite. Il tire
sans sommation et ne s’attarde pas.
Sur ses ordres, Gwladys Brunoni m‘avait expédié
voluptueusement une balle entre les deux yeux et une autre dans le cœur. J’ai
eu une belle mort. Je ne m’en plains pas, comme j’ai déjà eu l’occasion de vous
le dire, il y a pire.
Il faut maintenant que je vous briefe un peu sur le passage
entre la vie et la mort. Une manière de tirer profit utile de la lecture des Chroniques.
Toute peine mérite salaire, ceci à l’attention particulière des nouveaux
lecteurs hésitants qui prennent en route cette ténébreuse affaire qui a débuté
dans un garage en Californie il y a une quarantaine d’années et qui ne devrait tout de même pas
finir dans les catacombes de Paris, dans un nuage de pétrole et de dollars.
Mort, on quitte son corps comme on quitte un vêtement usé.
C’est plutôt joyeux bien que ce terme joyeux ne veut rien dire pour un mort.
Pour lui, les tristesses et les joies n’ont pas du tout la même valence que les
sentiments des vivants. Vous allez vite comprendre les nuances.
Après la mort, rassurez-vous, il reste l’esprit. Différent
de votre esprit actuel. Débarrassé de son enveloppe physique, l’esprit se
déplace à la vitesse de la pensée partout, léger, volatile, pourvu d’un don de
quasi ubiquité.
Les esprits peuplent les espaces des univers invisibles. Ils
ont toutes les perceptions qu’on a sur terre sauf la douleur et le plaisir
physique mais ressentent le reste d’une manière plus intense car rien ne freine
leurs sensations étant débarrassés de la matière.
Bien qu’ils ne ressentent ni douleur ni plaisir d’origine
physique, il y a bien sûr des esprits douloureux et des esprits lubriques.
Ceux-là trainent pendant des éternités jusqu’au moment d’une subite
réincarnation. La plupart subissent une réincarnation à rebours, dans le sens
inverse du cycle, les uns en ânes bâtés et les autres, les lubriques, en lapins
reproducteurs.
D’une manière générale, les esprits voient et entendent bien
plus que ce que peuvent nous rapporter nos sens limités. Ils lisent dans nos
pensées comme dans un livre ouvert. Nous pouvons cacher quelque chose à un
vivant mais pas à un esprit qui s’intéresse à ce que nous pensons. Je dis bien
qui S'INTÉRESSE à ce que nous pensons. Ils sont en effet attirés par les
vivants qui leur portent de l’affection. Mais sont en général indifférents pour
ceux qui les ignorent. Tous les esprits des morts ne lisent pas dans vos
pensées. Il faut qu’il y ait une accointance a minima entre l’esprit d’un mort
et un vivant. C’est une condition sine qua non.
Les esprits se manifestent aux vivants. L’opération est
difficile et rate souvent car les vivants ne sont pas du tout préparés à cette
correspondance avec ce qu’ils appellent l’au-delà. Il y a des vivants qui
brouillent le contact n’ayant pas le don pour établir une telle relation et
d’autres sont morts de trouille, ce qui ne facilite rien. C’est pour cette
raison que les esprits préfèrent s’adresser aux vivants par l’intermédiaire de
personnes douées de facultés spéciales qu’on appelle des médiums, des chamans,
des sorciers.
Pour se manifester, ils se servent du souvenir de leurs
corps, souvent de leur ancienne voix. Ils peuvent lire, écrire si pendant la
phase précédente, donc durant leur dernière vie, on leur a appris à lire et à
écrire. Énormément d’esprits lisent et écrivent depuis l’instauration de la
scolarité obligatoire par Jules Ferry. Il est, cependant, peu probable qu’un néandertalien puisse vous transmettre autre chose qu’un dessin de tatouage ou
un petit motif gravé, cependant il pourrait vous parler.
Les esprits ont vraiment beaucoup de mal à communiquer avec
les vivants. En effet, les vivants ne sont pas capables dans leur ensemble de
percevoir les messages des esprits. Un document écrit par un esprit n’arrivera
pas facilement à passer aux vivants. Souvent les vivants s’imaginent avoir vu
ou lu un tel document, c’est inscrit dans un souvenir de déjà vu ou vécu, ou
encore rêvé. Ce qui montre toute la difficulté de la communication entre les
esprits et les vivants. D’où la nécessité de disposer d’un bon médium ayant
cette qualité rare de ne pas perdre de temps en décryptant instantanément les
messages des esprits.
Les esprits s’emparent des médiums et déversent sur eux un
courant fluidique.
Il n’y là rien de merveilleux, ni de particulièrement extra
ordinaire. Ce sont les mises en œuvre de lois qui président aux phénomènes
spirites de notre univers.
Les esprits sont aussi variés en caractères que les hommes.
Certains ne se manifesteront jamais et on ne sait pas trop
pourquoi, sûrement parce qu’ils n’en ont aucune envie tout simplement.
D’autres ne loupent pas une occasion de revenir vers les
vivants.
Il y a des farceurs, des boudeurs, des bavards, des
méchants, des curieux, des scientifiques, des poètes, des indifférents, des
paresseux et des nonchalants…
Un esprit n’est pas plus intelligent qu’il ne l’a été de son
vivant, pas plus sot non plus.
Dans des cas plus rares, ils peuvent se manifester sous
forme d’apparition. On en cite de nombreuses dans toutes les cultures de ce
monde. Ils apparaissent alors sous la forme du corps qu’ils avaient lorsqu’ils
étaient vivants. Sauf les farceurs qui adorent vous effrayer avec des tenues
fantaisistes comme en Écosse ou au Danemark si on en croit ce que rapporte
Shakespeare. Ils usurpent l’identité d’un parent décédé, une farce courante que
Mozart théâtralise pour notre bonheur dans son merveilleux Don Juan.
On ne les aperçoit pas la plupart du temps. Et cela vaut
mieux comme ça. C’est plutôt désagréable pour un vivant de croiser une
apparition au moment où il rempli sa déclaration d’impôts, par exemple. Surtout
si on a une faiblesse cardiaque et que l’esprit n’y comprend rien en
déductibilité fiscale.
Revenons à notre affaire. J’aurais sans doute l’occasion de
vous en reparler, étant moi-même esprit après mon assassinat qui avait été
rondement mené par ma chère Gwladys Brunoni.
Elle avait fait proprement les choses : une balle dans
la tête bien placée arrête sur le champ les fonctions vitales. La deuxième dans
le cœur, tirée rapidement dans la foulée, désactive toute velléité de vie
comateuse. Du beau boulot. Je n’ai pas eu le temps de souffrir. Une preuve de
son amour secret pour moi ? Notre histoire d’amour venait sans doute
d’entrer dans une nouvelle phase.
Quand une chose pareille vous arrive, une mort violente sans
possibilité de retour, vous aurez l’impression d’être encore dans votre corps
alors que vous êtes mort. Vous marchez, plutôt content. C’est ce qu’on fait
toute sa vie, marcher en se persuadant qu’on est content.
Et en marchant, des pensées péripatéticiennes, au sens pré
socratique du terme, vous envahissent. D’où viens-je ? Que fais-je
là ? Où vais-je ?
Les réponses s’imposent. Je viens du monde des vivants. Je
suis mort. Je file vers une réincarnation.
Pourquoi une réincarnation ? Si vous étiez parfaits,
vous iriez directement vous fondre dans le grand tout de l’univers. Les
bouddhistes de toute tendance appellent cet instant précis, la libération. Ça
arrive fréquemment mais sans doute pas encore à vous qui me lisez et pas avant
un bon bout de temps.
C’est vrai, la réincarnation a quelque chose de monotone et
au bout d’une ou deux éternités, sortir de ces cycles de mort et retour au
vivant est un soulagement. Je me suis demandé si certains vivants qui se disent
lassés de tout, allant de dépression nerveuse en dépression nerveuse, ne sont
pas des réincarnés à perpète. Et loin d’être sortis de l’auberge sont terrassés
par la mélancolie.
Certains abrègent leur vie. Mais ce n’est pas pour autant
qu’ils sont exclus du cycle des réincarnations. Le changement leur appartient.
Il leur faudra un paquet de vies pour apprendre à s’inscrire dans le sens des
choses, d’aller avec ce qu’on appelle la nature, et surtout à penser par
soi-même. Penser par soi-même… une manière de libération possible. Essayons.
La réincarnation est rapide pour les andouilles comme ces
deux tueurs que Gary a descendus avant que Gwladys ne m’exécute. Je les ai vu
filer vers une réincarnation à rebours, c’est-à-dire qui les éloigne de la
libération, ils vont s’incarner soit en ver de terre au mieux, soit comme
Adolphe Hitler, en asticot de mouche à merde. Stade auquel ils vont rester une
centaine de milliers de cycles de vies, si ce n’est plus. Tous ces cycles à
être accroché à l’hameçon d’un pêcheur ou d’être bèqueté par un merle, ça
marque. Et un jour viendra pour eux le temps de se réincarner en mouche à
merde. A ce stade ils vont rester des dizaines de milliers de cycles avant de
passer à la larve de chenille. Une rédemption.
Ces cycles sont mécaniques, vous avez beau prier Dieu et ses
saints, Allah, Jéhovah ou vos ancêtres avant d’y être happés, rien n’y fait.
C’est programmé, fatal, irrémédiable comme le train pour Bourges à 11h48 quand
il n’y a pas de grève. C’est la loi des choses même quand la CGT est de
mauvaise humeur.
La deuxième balle de Gwladys venait de m’éclater le cœur. Je
marchais lentement sur le chemin tant et justement décris par les rescapés des
comas, au bout je voyais cette fameuse lumière blanche. Je n’étais pas
franchement pressé d’y aller. Je savais, par pure intuition, qu’on pouvait
lambiner et s’attarder à l’envi. Et là j’entendis, venant du fond de moi-même,
la voix de Steve Jobs.
- Hi Sin !
- Steve Paul Jobs !
- Fucking guy ! Bienvenue au purgatoire ! On va
regarder Apple se débattre dans son enfer. Viens, on va papoter.
Ce dialogue sonne faux dans la manière dont je vous le
décris. Forcé. Je ne peux pas vous le rendre autrement comme vous n’avez hélas
jamais vécu la quatrième dimension.
Sachez que j’étais surpris d’avoir enfin pu rencontrer Steve
Jobs. Je n’étais pas encore habitué au monde des morts.
Je me rendis compte que je n’avais plus de corps physique.
J’étais une conscience errante avec un corps fluidique. Je me déplaçais dans
l’univers, me promenais autour d’Orion, puis revenais sur la terre, passais
derrière la Lune. En une fraction de rien du tout car je ne sais pas du tout
comment vous décrire un univers où le temps et l’espace n’existe
qu’accessoirement. Je ne dis pas QUI N’EXISTE PAS. Je dis bien qui existe accessoirement. J’étais dans
la quatrième dimension et passais aux trois dimensions que vous connaissez si
je le voulais, sans faire le moindre effort.
Être mort a quand même quelques privilèges, quoi qu’on en
dise.
(à suivre)