lundi 23 avril 2012

Sous Apple, plus bas, dans les catacombes - 39° épisode


Après avoir emprunté la clef du local technique dans le sac à main de ma chère et redoutable Gwladys, j’ai franchi la porte et un escalier en colimaçon me conduisit dans les entrailles de la terre, les catacombes de Paris, sous l’Apple Store, sous le Louvre.

J’ai suivi lentement le couloir éclairé faiblement par des diodes fixées à intervalles réguliers dans la cloison de roche. J’ai dû faire deux cent ou trois cent mètres dans cette galerie spacieuse, irrégulière et parfaitement taillée pour laisser passer trois personnes de front marchant sans devoir se courber. Pour tomber dans une grande salle remplies d’ossements humains. C’étaient les résidus des cimetières parisiens remodelés, supprimés et absorbés par le besoin d’espace de la ville. On avait rangé les restes des tombes ici sans doute aux siècles derniers.
Des bruits de voix. Je me suis caché derrière un tas de crânes. Deux maillots rouges pommés. Ils sortaient d’une galerie pour s’engager dans celle qui donnait sur l’escalier qui mène au local technique de l’Apple Store. Gwladys n’était donc pas la seule dans le coup des Firewire.

Quand le bruit de leurs voix s’estompa, j’ai pris la galerie d’où ils venaient. Une dizaine de minutes de cheminement à petits dans la lumière des diodes pâlottes des murs en pierre. La galerie s’arrêta net, murée. En appuyant sur la cloison, cherchant une porte dérobée, le mur de pierre céda et une ouverture pivotante bascula facilement. Derrière, un autre couloir éclairé.
Et à quelques dizaines de mètres une balustrade qui donnait sur … une énorme cavité bétonnée descendant profondément dans la terre. A une cinquantaine de mètres en contre bas, sur la base du puits  gigantesque, une sorte de tourelle métallique et une escouade d’ouvriers en maillots rouge. Une fourmilière d’employés de l’Apple Store œuvrait autour d’une structure métallique.
Un ascenseur menait au fond du cratère. Une machine se mit en marche et des coups assourdissants montaient de la tourelle. Ils creusaient. Aux pieds de la tourelle des wagonnets circulaient sur des rails qui se perdaient dans des galeries latérales. Un attroupement de maillots rouge pommés se forma autour de l’ascenseur. Les maillots rouges pommés l’attendaient pour remonter. Un changement de quart ? Il était temps pour moi de filer car tout ce beau monde sortira par le local technique de l’Apple Store et s’engagera dans les vestiaires.

Je venais de passer deux heures dans les catacombes et remis discrètement la clef du local technique dans le sac à main de Gwladys en ayant eu soin d’en prendre le moulage dans une pâte spéciale que m’avait préparée Lucas Cranach senior.
Un peu plus tard, un groupe d’employés sortit joyeusement des vestiaires. Tous débarrassés de leurs maillots rouges, ils traversèrent le stock en me saluant poliment et sortirent se confondre dans la foule présente dans l’Apple Store pour se perdre dans la galerie marchande du Louvre. 

Je fis le récit de mon exploration dès mon retour sur l’Alouette amarrée dans le port du bassin de l’Arsenal. Lucas prenait des notes, Gary, notre pistoléro, me cuisina pour identifier ses collègues tueurs des Firewire, j’ai cru en apercevoir trois ou quatre.
Quelques passes devant les yeux de Lucas et nous voilà en réunion avec Steve Jobs.

- Hi guys ! Alors ?

Je fis à Steve Jobs le récit de mes relevés dans les catacombes sous son Apple Store.

- Anyway, je ne m’attendais pas à ça. Il faut que vous sachiez que dans le monde des esprits, on n’a pas accès facilement aux déroulés de tous les faits qui se passent dans le monde des vivants. Un esprit n’a pas les mêmes oreilles qu’un vivant. On entend ce qui se passe quand les vivants se concentrent sur nous et établissent une communication extra sensorielle. Le contact établi nous fait voir et entendre par les yeux et les oreilles des humains. On peut suggérer une pensée mais rarement s’exprimer en étant entendu.  

On a des indices de temps en temps sur les évènements de l’humanité que nous venions de quitter. Mais pas de vue claire sur tout. On apprend des choses par les autres esprits. Certains sont taiseux, d’autres prolixes, y en a qui racontent des balivernes. C’est comme dans le monde des vivants.

Faut chercher soi-même l’info. Quand on est à la pêche dans un coin de l’activité des vivants, on n’est pas dans l’autre coin. On a des facilités car l’espace n’existe plus. Plus besoin de mon jet personnel ni de ma Mercedes.
Je me trouve souvent dans le bureau de Tim Cook pour comprendre ce qu’il fabrique. Pour saisir ce qui se passe, il faut qu’il pense à moi consciemment ou inconsciemment.
Je reste branché sur Cupertino dans l’attente des connexions possibles. Parfois c’est par un gars que j’ai vaguement connu, souvent se sont les pensées des proches qui me font voir et entendre un aspect de la réalité d’Apple en devenir. Là aussi faut faire le tri. Même mes anciens proches peuvent avoir des analyses à côté de leurs pompes.
C’est difficile d’être un esprit à l’écoute des vivants. On ne peut pas se mettre à côté d’un ami vivant et regarder et entendre. On ne voit rien et on n’entend rien si l’ami n’est pas en connexion avec vous. S’il établit une connexion pendant un rêve, on peut lui parler, lui dire des choses mais le rêveur n’entendra que quelques mots. Parfois il entend de nous que ce qu’il veut bien entendre.

Le monde des vivants est  caché aux morts. Comme le monde des morts est caché aux vivants. Le fleuve de l’oubli, le Styx, les sépare.
La plupart des esprits ne supportent pas cette situation et entrent rapidement dans le cycle des réincarnations. Très rares sont ceux qui franchissent le seuil de leur intégration définitive dans le grand tout, comme vous dites. D’autres comme moi adorent se balader dans ce monde intermédiaire. On est assez nombreux, on forme un gros bataillon, on veut en connaître un peu plus avant de revenir sous une autre forme animale et si possible humaine.
  
Donc vous voyez les limites des esprits ! Je veux dire des esprits errants. Dans notre clique, il y a des esprits souffrants, d’autres en colère, vous les appelez les fantômes. Moi, avec mon groupe de potes ici, on est plutôt des curieux. Tout nous intéresse et on s’amuse des souvenirs de nos ignorances passées. Sachant que viendra le moment où on sera lassé. On glissera vers la réincarnation.
Je suis attristé par ce que j’entends et vois se passer à Cupertino au siège de la boîte. Ils sont dans les circonvolutions des errements. Oui des errements, ils doutent de la stratégie à suivre. Ils cherchent un cap. Gèrent un tas de procès et font marcher des dizaines de cabinets d’avocats ou de consultants. Avec ça ils ne font pas avancer la charrette.
Sans répondre aux injonctions des médiums qui se sont tous mis en tête d’avoir mon avis pour le vendre à Apple sous forme d’analyse et de plan d’action. Les consultants en stratégie industrielle font leur beurre quand les boîtes ne savent plus très bien où aller.
Moi, esprit, je réponds aux abonnés absents. Il y a bien une centaine d’esprits qui se font passer pour moi et leur raconte des sornettes. C’est comme ça ici comme dans le monde des vivants, une palanquée de jobards par ennui se mettent sur l’avant-scène, histoire de se donner une importance. Ces esprits farceurs sont bien connus par les vrais médiums qui s’en méfient. Et moi je suis avec vous. Quand je suis là auprès de vous, je ne suis pas à Cupertino. J’étais intrigué par ce qui se passait à l’Apple Store du Louvre.  
De mon vivant, j’avais demandé à Ron Johnson de monter un Store à Paris. J’ai toujours eu un faible pour cette ville. Il avait fait appel à des middle men pour les négociations. Ces types ne me semblaient pas nets. A ma demande, on a pris d’autres intermédiaires. Donc, si je comprends bien, ces premiers intermédiaires étaient bien des gang men des Firewire.
Le nouveau patron des Stores, John Browett que je n’ai pas connu, n’est sans doute pas au courant des micmacs qui se jouent dans les sous-sols du Louvre. Tim Cook non plus. Alors qui tire les ficelles de cette affaire qui avait sans doute été montée contre moi, non ?

Lucas Cranach senior prit sa voix naturelle. Il était épuisé. Steve Jobs avait fait une description détaillée de son univers des esprits. Lucas, médium expérimenté, nous donna quelques précisions. De telles révélations, dit-il, sont extrêmement rares venant directement d’un esprit, disons supérieur par rapport à la flopée des esprits communs.
La grande majorité des esprits ont peu conscience de ce qui leur arrive. Ils ne sont pas assez avancés et vont droit à la réincarnation pour, au mieux, améliorer leur sort à leur prochaine mort physique, au pire régresser, sous forme de réincarnation peu enviable comme le tueur des Firewire sans doute déjà à l’œuvre en tant que ver de terre.

J’étais ébranlé par les révélations de Steve Jobs. Apple venait donc d’entamer sa phase d’errements. Et nous allions dans les jours qui viennent nous mettre sous terre, sous Apple, plus bas encore, dans les catacombes.

(à suivre)