mardi 17 avril 2012

L’iPad chauffe irrésistiblement comme moi : c’est le printemps - 38° épisode


Depuis quelques semaines je contribuais à la gestion des stocks de l’Apple Store avec la tendre Gwladys. Nous formions une équipe que je rêvais soudée. Pour le moment on se donnait la main pour se dire bonjour / au revoir. Question soudage, nos contacts étaient réduits au strict protocole manuel.
Il ne m’était pas difficile d’être là le matin un peu avant l’heure et de rester la journée entière alors que j’étais payé à mi temps.

- Gwladys, j’ai tout fait pour avoir ce contrat. Marre de la galère. J’ai envie de me forger une carrière chez Apple. Là, gérant les stocks, demain directeur du Store et après la direction commerciale Europe puis, grâce à mes mérites, monter à Infinite Loop, la street de mes rêves, droit sur Cupertino, au siège.

- Pierre Fussy, t’es pas sorti de l’auberge, mon vieux. Moi je suis là depuis l’ouverture du Store et ça bouge peu question promotion !

Depuis l’ouverture du Store les Firewire avaient donc pris la main sur le magasin ! Elle était dans le coup depuis le début. Les Firewire avaient conçu leur plan, si ça se trouve, avant l’ouverture même.
Je me répétai que j’étais là pour espionner Gwladys et que cette surveillance ne me convenais qu’à moitié parce que l’autre moitié de moi, à vrai dire la part entière, était éprise de cette Firewire d’enfer qui n’hésiterait pas à m’expédier une balle en plein cœur si elle en recevait l’ordre. Si elle me tue, je serai mort deux fois pour elle. Ma première mort était due à son œillade assassine.

De retour à l’Alouette amarrée dans le bassin de l’Arsenal, Lucas et son pistoléro me pressaient de question. Déjà un mois de passé. Quand passera-t-on à l’attaque ?
Ils ne se rendaient pas compte de l’impensable. J’étais amoureux de ma pire ennemie. J’évitais aussi de plonger Lucas en hypnose n’ayant aucune envie de me soumettre aux commentaires sifflants de Steve Jobs. On ne mélange jamais le cul et les affaires, aurait-il dit hypocritement. Je le vois d’ici m’engueuler et de me traiter de tous ses noms d’oiseaux californiens.

Pour justifier mon inaction, je leur disais que j’avais comme plan de rentrer dans l’intimité de Gwladys, de m’en faire une amie, de placer nos rapports sur des échanges de confidences. Et que je finirais par trouver une complicité qui me permettrait d’une manière ou d’une autre d’approcher les Firewire.

J’avais remarqué que Gwladys disparaissait la plupart du temps à partir de 18 heures après le boulot et que dans ce cas je ne la revoyais pas avant le lendemain matin. Parfois nous allions ensemble en papotant à la station de métro. Elle disait habiter dans le sens inverse du mien. 
Les gens du front office du Store nous disaient que les clients se plaignaient que le nouvel iPad chauffait vite et fort. Moi je chauffais pour Gwladys et le printemps se pointait.
Un soir de semaine, j’ai suivi Gwladys. Elle se rendait au vestiaire mais n’en ressortait pas. Un autre soir je me suis mis en planque au vestiaire. Là je la vis prendre une porte « local technique », elle avait la clef et s’y engouffrait. Il n’y avait pas de caméra. Et la porte était verrouillée derrière elle.  Je n’entrepris rien pour la suivre mais m’éclipsai discrètement du vestiaire. Rivé sur l’écran des stocks pendant une bonne heure, je ne la revis pas repasser.
Il me fallait la clef de cette porte.
Tant pis pour les persiflages de Steve Jobs. J’étais impatient d’avoir son avis et ses conseils.

De retour sur l’Alouette toujours amarrée dans le bassin de l’Arsenal, je fis quelques passes devant les yeux de Lucas Cranach senior et le voix de Steve Jobs vint à peine deux secondes plus tard.

- Alors quoi, qu’est-ce que c’est que ce cirque, shit ! J’attends qu’on me convoque et vous baguenaudez… fucking glandeurs !

- OK Steve, venons-en aux faits, comment je peux m’emparer des clefs de la porte ?

- Ben quoi, tu la prends dans le sac à main de Gwladys quand vous serez au restaurant à midi. Ne mange pas trop de ces saloperies, les produits ne sont pas macrobiotiques et ils prennent des huiles douteuses pour les cuissons. Ce n’est pas bon pour le mental. Tu devrais t’acheter des pommes, faire un vrai régime de pommes pendant un bon mois. Puis un jeûne avec quelques yogourts organiques. 
Anyway, pour savoir si tout est OK, convoque-moi une heure avant de lui faucher la clef de la porte. 

- Hé Steve, quoi de neuf à Cupertino ?

- Ils se tournent le doigt dans l’oreille. Se demandent s’ils vont faire un gros coup avec le prochain iMac. Mais j’en doute pour le moment. Le Mountain Lion c’est tout de même encore de la gnognote en avancée. Y en a au staff qui s’énervent. Les procès, les sous-traitants à l’étranger alors que le pays essaie de sortir de la crise, le manque de lisibilité générale dans les stratégies… On fait tourner les tables à Cupertino pour me demander mon avis. Il y a des esprits qui bavardent mais le mien n’apparaît pas. 
Comme c’est parti, il faudrait isoler les meilleurs, former un staff parallèle de pirates, redémarrer sur d’autres bases.

Le lendemain Lucas Cranach senior vint me rejoindre discrètement au restaurant de la Galerie marchande du Louvre. J’ai fait deux passes et la voix de Steve me dit que c’était bon, la clef était dans le sac à main de Gwladys. Il eut l’extrême chic de ne faire aucun commentaire sur mes sentiments envers la demoiselle. C’était tout de même et quoi qu’on en dise, un type qui a de la classe, même mort.
Il faut que tu replaces la clef dans le sac à main de joli chignon un peu avant 17 heures ce soir.

J’ai dit à Gwladys que je prenais mon après-midi et me voilà aux vestiaires devant la porte « Local technique ». Je la refermai doucement derrière moi.
Devant moi un escalier tournant s’enfonçait dans les entrailles du Louvre. Des marches en pierres dans un clair obscur irisé de petites diodes collées sur les contre marches.
La descente dura presque dix minutes.
Les marches s’arrêtèrent et plusieurs couloirs s’ouvraient devant moi. J’étais dans les catacombes de Paris, sous le Louvre, dans les profondeurs, en dessous de l’Apple Store.

(à suivre)