lundi 23 avril 2012

Sous Apple, plus bas, dans les catacombes - 39° épisode


Après avoir emprunté la clef du local technique dans le sac à main de ma chère et redoutable Gwladys, j’ai franchi la porte et un escalier en colimaçon me conduisit dans les entrailles de la terre, les catacombes de Paris, sous l’Apple Store, sous le Louvre.

J’ai suivi lentement le couloir éclairé faiblement par des diodes fixées à intervalles réguliers dans la cloison de roche. J’ai dû faire deux cent ou trois cent mètres dans cette galerie spacieuse, irrégulière et parfaitement taillée pour laisser passer trois personnes de front marchant sans devoir se courber. Pour tomber dans une grande salle remplies d’ossements humains. C’étaient les résidus des cimetières parisiens remodelés, supprimés et absorbés par le besoin d’espace de la ville. On avait rangé les restes des tombes ici sans doute aux siècles derniers.
Des bruits de voix. Je me suis caché derrière un tas de crânes. Deux maillots rouges pommés. Ils sortaient d’une galerie pour s’engager dans celle qui donnait sur l’escalier qui mène au local technique de l’Apple Store. Gwladys n’était donc pas la seule dans le coup des Firewire.

Quand le bruit de leurs voix s’estompa, j’ai pris la galerie d’où ils venaient. Une dizaine de minutes de cheminement à petits dans la lumière des diodes pâlottes des murs en pierre. La galerie s’arrêta net, murée. En appuyant sur la cloison, cherchant une porte dérobée, le mur de pierre céda et une ouverture pivotante bascula facilement. Derrière, un autre couloir éclairé.
Et à quelques dizaines de mètres une balustrade qui donnait sur … une énorme cavité bétonnée descendant profondément dans la terre. A une cinquantaine de mètres en contre bas, sur la base du puits  gigantesque, une sorte de tourelle métallique et une escouade d’ouvriers en maillots rouge. Une fourmilière d’employés de l’Apple Store œuvrait autour d’une structure métallique.
Un ascenseur menait au fond du cratère. Une machine se mit en marche et des coups assourdissants montaient de la tourelle. Ils creusaient. Aux pieds de la tourelle des wagonnets circulaient sur des rails qui se perdaient dans des galeries latérales. Un attroupement de maillots rouge pommés se forma autour de l’ascenseur. Les maillots rouges pommés l’attendaient pour remonter. Un changement de quart ? Il était temps pour moi de filer car tout ce beau monde sortira par le local technique de l’Apple Store et s’engagera dans les vestiaires.

Je venais de passer deux heures dans les catacombes et remis discrètement la clef du local technique dans le sac à main de Gwladys en ayant eu soin d’en prendre le moulage dans une pâte spéciale que m’avait préparée Lucas Cranach senior.
Un peu plus tard, un groupe d’employés sortit joyeusement des vestiaires. Tous débarrassés de leurs maillots rouges, ils traversèrent le stock en me saluant poliment et sortirent se confondre dans la foule présente dans l’Apple Store pour se perdre dans la galerie marchande du Louvre. 

Je fis le récit de mon exploration dès mon retour sur l’Alouette amarrée dans le port du bassin de l’Arsenal. Lucas prenait des notes, Gary, notre pistoléro, me cuisina pour identifier ses collègues tueurs des Firewire, j’ai cru en apercevoir trois ou quatre.
Quelques passes devant les yeux de Lucas et nous voilà en réunion avec Steve Jobs.

- Hi guys ! Alors ?

Je fis à Steve Jobs le récit de mes relevés dans les catacombes sous son Apple Store.

- Anyway, je ne m’attendais pas à ça. Il faut que vous sachiez que dans le monde des esprits, on n’a pas accès facilement aux déroulés de tous les faits qui se passent dans le monde des vivants. Un esprit n’a pas les mêmes oreilles qu’un vivant. On entend ce qui se passe quand les vivants se concentrent sur nous et établissent une communication extra sensorielle. Le contact établi nous fait voir et entendre par les yeux et les oreilles des humains. On peut suggérer une pensée mais rarement s’exprimer en étant entendu.  

On a des indices de temps en temps sur les évènements de l’humanité que nous venions de quitter. Mais pas de vue claire sur tout. On apprend des choses par les autres esprits. Certains sont taiseux, d’autres prolixes, y en a qui racontent des balivernes. C’est comme dans le monde des vivants.

Faut chercher soi-même l’info. Quand on est à la pêche dans un coin de l’activité des vivants, on n’est pas dans l’autre coin. On a des facilités car l’espace n’existe plus. Plus besoin de mon jet personnel ni de ma Mercedes.
Je me trouve souvent dans le bureau de Tim Cook pour comprendre ce qu’il fabrique. Pour saisir ce qui se passe, il faut qu’il pense à moi consciemment ou inconsciemment.
Je reste branché sur Cupertino dans l’attente des connexions possibles. Parfois c’est par un gars que j’ai vaguement connu, souvent se sont les pensées des proches qui me font voir et entendre un aspect de la réalité d’Apple en devenir. Là aussi faut faire le tri. Même mes anciens proches peuvent avoir des analyses à côté de leurs pompes.
C’est difficile d’être un esprit à l’écoute des vivants. On ne peut pas se mettre à côté d’un ami vivant et regarder et entendre. On ne voit rien et on n’entend rien si l’ami n’est pas en connexion avec vous. S’il établit une connexion pendant un rêve, on peut lui parler, lui dire des choses mais le rêveur n’entendra que quelques mots. Parfois il entend de nous que ce qu’il veut bien entendre.

Le monde des vivants est  caché aux morts. Comme le monde des morts est caché aux vivants. Le fleuve de l’oubli, le Styx, les sépare.
La plupart des esprits ne supportent pas cette situation et entrent rapidement dans le cycle des réincarnations. Très rares sont ceux qui franchissent le seuil de leur intégration définitive dans le grand tout, comme vous dites. D’autres comme moi adorent se balader dans ce monde intermédiaire. On est assez nombreux, on forme un gros bataillon, on veut en connaître un peu plus avant de revenir sous une autre forme animale et si possible humaine.
  
Donc vous voyez les limites des esprits ! Je veux dire des esprits errants. Dans notre clique, il y a des esprits souffrants, d’autres en colère, vous les appelez les fantômes. Moi, avec mon groupe de potes ici, on est plutôt des curieux. Tout nous intéresse et on s’amuse des souvenirs de nos ignorances passées. Sachant que viendra le moment où on sera lassé. On glissera vers la réincarnation.
Je suis attristé par ce que j’entends et vois se passer à Cupertino au siège de la boîte. Ils sont dans les circonvolutions des errements. Oui des errements, ils doutent de la stratégie à suivre. Ils cherchent un cap. Gèrent un tas de procès et font marcher des dizaines de cabinets d’avocats ou de consultants. Avec ça ils ne font pas avancer la charrette.
Sans répondre aux injonctions des médiums qui se sont tous mis en tête d’avoir mon avis pour le vendre à Apple sous forme d’analyse et de plan d’action. Les consultants en stratégie industrielle font leur beurre quand les boîtes ne savent plus très bien où aller.
Moi, esprit, je réponds aux abonnés absents. Il y a bien une centaine d’esprits qui se font passer pour moi et leur raconte des sornettes. C’est comme ça ici comme dans le monde des vivants, une palanquée de jobards par ennui se mettent sur l’avant-scène, histoire de se donner une importance. Ces esprits farceurs sont bien connus par les vrais médiums qui s’en méfient. Et moi je suis avec vous. Quand je suis là auprès de vous, je ne suis pas à Cupertino. J’étais intrigué par ce qui se passait à l’Apple Store du Louvre.  
De mon vivant, j’avais demandé à Ron Johnson de monter un Store à Paris. J’ai toujours eu un faible pour cette ville. Il avait fait appel à des middle men pour les négociations. Ces types ne me semblaient pas nets. A ma demande, on a pris d’autres intermédiaires. Donc, si je comprends bien, ces premiers intermédiaires étaient bien des gang men des Firewire.
Le nouveau patron des Stores, John Browett que je n’ai pas connu, n’est sans doute pas au courant des micmacs qui se jouent dans les sous-sols du Louvre. Tim Cook non plus. Alors qui tire les ficelles de cette affaire qui avait sans doute été montée contre moi, non ?

Lucas Cranach senior prit sa voix naturelle. Il était épuisé. Steve Jobs avait fait une description détaillée de son univers des esprits. Lucas, médium expérimenté, nous donna quelques précisions. De telles révélations, dit-il, sont extrêmement rares venant directement d’un esprit, disons supérieur par rapport à la flopée des esprits communs.
La grande majorité des esprits ont peu conscience de ce qui leur arrive. Ils ne sont pas assez avancés et vont droit à la réincarnation pour, au mieux, améliorer leur sort à leur prochaine mort physique, au pire régresser, sous forme de réincarnation peu enviable comme le tueur des Firewire sans doute déjà à l’œuvre en tant que ver de terre.

J’étais ébranlé par les révélations de Steve Jobs. Apple venait donc d’entamer sa phase d’errements. Et nous allions dans les jours qui viennent nous mettre sous terre, sous Apple, plus bas encore, dans les catacombes.

(à suivre)

mardi 17 avril 2012

L’iPad chauffe irrésistiblement comme moi : c’est le printemps - 38° épisode


Depuis quelques semaines je contribuais à la gestion des stocks de l’Apple Store avec la tendre Gwladys. Nous formions une équipe que je rêvais soudée. Pour le moment on se donnait la main pour se dire bonjour / au revoir. Question soudage, nos contacts étaient réduits au strict protocole manuel.
Il ne m’était pas difficile d’être là le matin un peu avant l’heure et de rester la journée entière alors que j’étais payé à mi temps.

- Gwladys, j’ai tout fait pour avoir ce contrat. Marre de la galère. J’ai envie de me forger une carrière chez Apple. Là, gérant les stocks, demain directeur du Store et après la direction commerciale Europe puis, grâce à mes mérites, monter à Infinite Loop, la street de mes rêves, droit sur Cupertino, au siège.

- Pierre Fussy, t’es pas sorti de l’auberge, mon vieux. Moi je suis là depuis l’ouverture du Store et ça bouge peu question promotion !

Depuis l’ouverture du Store les Firewire avaient donc pris la main sur le magasin ! Elle était dans le coup depuis le début. Les Firewire avaient conçu leur plan, si ça se trouve, avant l’ouverture même.
Je me répétai que j’étais là pour espionner Gwladys et que cette surveillance ne me convenais qu’à moitié parce que l’autre moitié de moi, à vrai dire la part entière, était éprise de cette Firewire d’enfer qui n’hésiterait pas à m’expédier une balle en plein cœur si elle en recevait l’ordre. Si elle me tue, je serai mort deux fois pour elle. Ma première mort était due à son œillade assassine.

De retour à l’Alouette amarrée dans le bassin de l’Arsenal, Lucas et son pistoléro me pressaient de question. Déjà un mois de passé. Quand passera-t-on à l’attaque ?
Ils ne se rendaient pas compte de l’impensable. J’étais amoureux de ma pire ennemie. J’évitais aussi de plonger Lucas en hypnose n’ayant aucune envie de me soumettre aux commentaires sifflants de Steve Jobs. On ne mélange jamais le cul et les affaires, aurait-il dit hypocritement. Je le vois d’ici m’engueuler et de me traiter de tous ses noms d’oiseaux californiens.

Pour justifier mon inaction, je leur disais que j’avais comme plan de rentrer dans l’intimité de Gwladys, de m’en faire une amie, de placer nos rapports sur des échanges de confidences. Et que je finirais par trouver une complicité qui me permettrait d’une manière ou d’une autre d’approcher les Firewire.

J’avais remarqué que Gwladys disparaissait la plupart du temps à partir de 18 heures après le boulot et que dans ce cas je ne la revoyais pas avant le lendemain matin. Parfois nous allions ensemble en papotant à la station de métro. Elle disait habiter dans le sens inverse du mien. 
Les gens du front office du Store nous disaient que les clients se plaignaient que le nouvel iPad chauffait vite et fort. Moi je chauffais pour Gwladys et le printemps se pointait.
Un soir de semaine, j’ai suivi Gwladys. Elle se rendait au vestiaire mais n’en ressortait pas. Un autre soir je me suis mis en planque au vestiaire. Là je la vis prendre une porte « local technique », elle avait la clef et s’y engouffrait. Il n’y avait pas de caméra. Et la porte était verrouillée derrière elle.  Je n’entrepris rien pour la suivre mais m’éclipsai discrètement du vestiaire. Rivé sur l’écran des stocks pendant une bonne heure, je ne la revis pas repasser.
Il me fallait la clef de cette porte.
Tant pis pour les persiflages de Steve Jobs. J’étais impatient d’avoir son avis et ses conseils.

De retour sur l’Alouette toujours amarrée dans le bassin de l’Arsenal, je fis quelques passes devant les yeux de Lucas Cranach senior et le voix de Steve Jobs vint à peine deux secondes plus tard.

- Alors quoi, qu’est-ce que c’est que ce cirque, shit ! J’attends qu’on me convoque et vous baguenaudez… fucking glandeurs !

- OK Steve, venons-en aux faits, comment je peux m’emparer des clefs de la porte ?

- Ben quoi, tu la prends dans le sac à main de Gwladys quand vous serez au restaurant à midi. Ne mange pas trop de ces saloperies, les produits ne sont pas macrobiotiques et ils prennent des huiles douteuses pour les cuissons. Ce n’est pas bon pour le mental. Tu devrais t’acheter des pommes, faire un vrai régime de pommes pendant un bon mois. Puis un jeûne avec quelques yogourts organiques. 
Anyway, pour savoir si tout est OK, convoque-moi une heure avant de lui faucher la clef de la porte. 

- Hé Steve, quoi de neuf à Cupertino ?

- Ils se tournent le doigt dans l’oreille. Se demandent s’ils vont faire un gros coup avec le prochain iMac. Mais j’en doute pour le moment. Le Mountain Lion c’est tout de même encore de la gnognote en avancée. Y en a au staff qui s’énervent. Les procès, les sous-traitants à l’étranger alors que le pays essaie de sortir de la crise, le manque de lisibilité générale dans les stratégies… On fait tourner les tables à Cupertino pour me demander mon avis. Il y a des esprits qui bavardent mais le mien n’apparaît pas. 
Comme c’est parti, il faudrait isoler les meilleurs, former un staff parallèle de pirates, redémarrer sur d’autres bases.

Le lendemain Lucas Cranach senior vint me rejoindre discrètement au restaurant de la Galerie marchande du Louvre. J’ai fait deux passes et la voix de Steve me dit que c’était bon, la clef était dans le sac à main de Gwladys. Il eut l’extrême chic de ne faire aucun commentaire sur mes sentiments envers la demoiselle. C’était tout de même et quoi qu’on en dise, un type qui a de la classe, même mort.
Il faut que tu replaces la clef dans le sac à main de joli chignon un peu avant 17 heures ce soir.

J’ai dit à Gwladys que je prenais mon après-midi et me voilà aux vestiaires devant la porte « Local technique ». Je la refermai doucement derrière moi.
Devant moi un escalier tournant s’enfonçait dans les entrailles du Louvre. Des marches en pierres dans un clair obscur irisé de petites diodes collées sur les contre marches.
La descente dura presque dix minutes.
Les marches s’arrêtèrent et plusieurs couloirs s’ouvraient devant moi. J’étais dans les catacombes de Paris, sous le Louvre, dans les profondeurs, en dessous de l’Apple Store.

(à suivre)

mardi 10 avril 2012

Les dessous d’un Apple Store - 37° épisode


Une dizaine de jours venaient de se passer et nous nous trimballions dans Paris moi en moine bouddhiste, Lucas Cranach senior en artiste peintre et Gary le pistolero en dandy « esquimau » (il y tenait). Nous évitions les Apple Store du Louvre et de l’Opéra, en attendant que notre plan soit fin prêt.

Ne pouvant plus retourner dans ma chambre de bonne du Bd Henri IV, ce que James etc. Elastoc (*) appelait pompeusement « le siège des Chroniques », j’effectuais à présent toutes mes affaires sur le Nouvel iPad de Lucas. A vrai dire je regrettais amèrement mon MacBook Pro question clavier.
J’ai eu en ligne mon amour Floquette Grandpied du service Marketing de Cupertino. L’ambiance était électrique sur le campus. Les aficionados d’Apple se mettaient à critiquer leur remède à la mélancolie et émettaient des doutes sur leur inclination pommée.
Tim Cook, himself, était nerveux. Les articles et brûlots de la presse passant au tamis les fabrications chez Foxconn en Chine le rendaient particulièrement de mauvaise humeur. Il est allé voir les chaines de fabrication sur place et ce n’était pas brillant. Il se demandait en secret s’il n’allait pas rapatrier tout le bastringue ailleurs, en Europe ce serait un sacré coup médiatique et pourquoi pas aux States. Pour faire taire les critiques, il a donné son feu vert à une augmentation générale des salaires aux jeunes chinois. Les trois trombones et deux agrafes concédés n’auront aucune incidence sensible sur les prix de vente.
Et puis les fans d’Apple attendaient des chocs technologiques surprenants, des chevauchées fulgurantes, des séquences enivrantes, du rêve, quoi. Et rien ne venait de vraiment transcendant. Une montagne de dollars pouvait-elle accoucher autre chose que des souris ?
Je fis part brièvement à Floquette de ce qui se passait ici à Paris sans mentionner nos contacts suivis avec l’esprit de Steve Jobs.
Elle suivait de près les attaques des Firewire et je lui fis part de mon sentiment que quelque chose ne tournait pas rond du côté de l’Apple Store du Louvre. Que je voulais me faire embaucher pour y voir plus clair. Pouvait-elle en toucher un mot à notre ami Big Bug du service Virus, lui qui connaît tout le monde dans les hautes sphères ?
Ron Johnson qui avait lancé les Apple Store avec Steve Jobs, a quitté Apple fin 2011. Le nouveau patron était un certain John Browett que les anciens de la boîte ne connaissaient pas. Un nouveau recrutement de Tim Cook.
Big Bug en discuta avec le nouveau boss. John Browett prévoyait justement le renforcement de la gestion des stocks dans les Apple Store afin qu’il n’y ait plus de ruptures de stocks les jours qui suivaient les lancements. Ça tombait bien, on allait recruter. Je pouvais me mettre sur les rangs.  

Ce qui arriva plus vite que prévu quand je vis une annonce de l’Apple Store Louvre cherchant des spécialistes des stocks. Je n’avais évidemment pas le profil du « Genius » ni du « Creative » en contact avec les clients.
Ce qui nous intéressait était d’atteindre les coulisses du magasin, l’arrière boutique où travaillait Gwladys, la fille blonde au chignon.
Lucas Cranach me procura une carte d’identité grossièrement imitée, je m’appelais maintenant Pierre Fussy, j’habitais en province, mon faux CV indiquait une expérience des rayons informatiques de magasins spécialisés à Marseille et Ajaccio. On me briefa à l’entretien d’embauche. Sachant qu’Apple est toujours près de ses sous, je demandai un contrat à durée déterminée officiellement à mi-temps pour un demi SMIC assurant que je ne rechignerai pas à travailler à plein temps s’il le fallait sans demander le payement d’heures supplémentaires. Je me donnais toutes les chances.
L’entretien d’embauche passé, je fus avisé que mon CDD de six mois à mi-temps pour un demi SMIC était accepté et que devais me présenter au plus vite.     
Me voilà dans la place.

C’était la première fois que je décrochais un job en me présentant à une annonce.
Le travail était devenu une denrée si rare en France que tout se passait par piston comme pour entrer en tant que journaliste à Radio France ou dans un grand journal genre Le Monde ou Libé. N’étant recommandé par personne dans ce type de boîte, un pingouin comme moi, inscrit dans aucun parti politique, dépourvu de tonton influent, héritier des sans artiches, lauréat de l’institut des Sansthunes, n’avait pas la moindre chance.
Toutes les portes étaient fermées pour ceux qui n’étaient pas en relation avec l’oligarchie de la haute sphère bobo. Et là, pour Apple, j’avais fait marcher le piston Cupertino. J’étais ravi. Peut-être serais-je passé quand même rapport à mes talents ? C’est ce que se disent au final tous les pistonnés. 
Les recrutements parisiens n’étaient pas tous trafiqués car de temps en temps on laissait passer un clampin. Peut-être que les autres étaient au ski ou sur le voilier de Papa-Maman. Ou encore il fallait donner un exemple de promotion par l’escalator social. Pour la truffe  qui avait la chance d’être poussée sur les marches de l’escalier mécanique, il y avait des wagons de champions qui passaient tranquillement par l’ascenseur après les vacances à Saint Barthélemy.
Plus les boîtes étaient fermées aux tartempions, plus les salaires étaient avantageux. Et on avait du beau linge partout où on s’amusait en travaillant. Ça donnait des choses drôles à la télé genre c’était Marie-Clothilde de Turenne-Caubourg en direct de Dunkerque, merci Marie-Clothilde de nous avoir éclairé sur cette nouvelle grève des métallos.

On me remit, ce matin là, un maillot rouge pommé et me voilà sur les inventaires. Les New iPads se vendaient comme des petits pains. La mauvaise rumeur circulait qu’il « chauffait » un peu trop à l’usage. Ça n’empêchait pas les ventes.

Puis j’ai vu Gwladys, la blonde au chignon qui avait remis l’enveloppe des Firewire à Gary au pyramidion inversé devant l’Apple Store. Il m’était difficile de penser qu’une fille de cette classe soit une vraie criminelle.
Elle eut à mes yeux toutes les circonstances atténuantes à l’instant de son apparition. Gwladys m’avalait des yeux sans se rendre compte des dégâts qu’elle causait à ma stabilité mentale.
Nous partagions le stock. J’ai eu le coup de foudre pour l’arrière boutique du Store. Et nous faisions équipe comme si de tout temps j’étais là avec elle qui pointait les listes de marchandise et je vérifiais fébrilement sur l’écran.
Elle prononçait iPad avec un Pad mouillé. Et iPhone avec un foonn nasal en levant légèrement la tête ce qui lançait en l’air une mèche de cheveux blond rescapée sauvagement du chignon.
Et son iMac qu’elle disait aï maac pour retenir l’instant même du son en ouvrant sa tendre bouche.
J’aimais quand elle montait sur le grand escabeau des rayonnages. En fait j’aimais surtout quand elle en redescendait. Chaque échelon faisant jaillir une fesse contre l’autre selon une complexe chorégraphie faite d’une série infinie de d’ondulations vibratoire tout en se rapprochant de moi scotché au pied de l’échelle dans un état second délicieux. J’étais mordu.
Nous allions déjeuner ensemble aux Restaurants du monde de la galerie marchande. Gwladys disait venir de Nice dont elle avait gardé l'accent.
J’avançais prudemment avec elle. J’étais déchiré entre ma mission : les dessous de cet Apple Store et mon cœur qui oubliait instantanément l’Apple Store.

Gwladys ne semblait avoir aucun problème d’argent. Au Restaurant du monde, je me contentais d’une salade. En voyant mon manège elle m’offrait la formule et payait en bonne fille.

- Monsieur Fussy, votre tour viendra bien quand vous aurez touché votre première paye.

Le SMIC (salaire minimum interprofessionnel de croissance… oui ils avaient inventé le « de croissance » pour laisser sans doute entendre que ce n’était qu’un début à la colossale fortune qui allait se construire mois après mois) était alors de 1.398,37 € brut pour 151,67 heures mensuelles de travail base 35 heures par semaine – je précise pour les lecteurs américains.
Ce qui coûtait vraiment 2097 € à l’employeur obligé d’acquitter sa part de charges sociales de l’ordre de 50% sur le salaire brut versé. Mais comme j’étais payé à mi-temps, ça devait me faire 699,18 € brut soit 600 € net car ici on paye obligatoirement une part des charges salariales incluant la sécurité sociale, la prévoyance retraite etc. pour 75,83 heures de travail par mois. Je claironnais dans la boîte que moi je ne compterai pas les 75,83 heures travaillées. Gwladys me demanda de ne pas aborder ce genre de chose en public dans la boîte.

- Essayons, Monsieur Fussy, de ne pas exciter le délégué syndical. Disait-elle avec ce bel accent de Nice. Mais au fait puis-je vous appeler Pierre ? Peut-on se tutoyer ? C’est plus Apple quand même. Même ici au stock, loin des clients.

- Ben oui… Gwladys. Et j’oubliai vite son nom de famille, Brunoni.

Comme  nouveau embauché, je fus vite intégré dans la nouvelle équipe du stock.

Les choses sont assez compliquées en France dès qu’on se met en tête d’embaucher un salarié. La Californie avait Steve Jobs et nous, ici, Paul Emploi. 
Prenons le cas de Gary, le pistoléro de Lucas Cranach senior. Je voyais mal Lucas Cranach senior établir chaque mois une fiche de paye, régler les charges sociales, remplir une déclaration annuelle des salaires versés pour le fisc, appliquer la convention collective des pistoléros, recevoir le délégué syndical et réunir un comité d’entreprise à partir du cinquantième pistoléro embauché.
Sur les cinquante pistoléros nécessaires, il ne lui resteraient plus que quarante cinq en ligne car cinq d’entre eux seraient obligés de gérer les paperasses des quarante cinq : les cinq semaines de congés payés, les tickets restaurant, les congés maladie, les primes pour les motiver dont il aura fallu deux ans pour trouver des règles claires de versement car doit-on récompenser le Firewire partiellement blessé au même taux qu’un Firewire refroidi, est-il plus juste de gratifier le pistoléro par balle tirée ou par balle ayant fait mouche et qui arbitrera la valeur de la balle ? Comment former les pistoléro afin qu’ils ne perdent pas le métier ? Comment les préparer à la reconversion car on ne peut pas rester pistoléro tourte sa vie, ça tombe sous le sens. Qui prendrait en charge le stress de leur vie de tueur et leur douleur de vivre ?

Pour le moment Lucas avait un employé au noir et un visiteur à héberger et à nourrir.
Le pistoléro avait fait son job en abattant un Firewire et moi j’étais dans la place. Il ignorait cependant que j’en pinçais chaud pour Gwladys. J’étais si bien dans les dessous de l’Apple Store.

(à suivre)

(*) James Smimoff Sputnik Stolichnaya Elastockovitch

mardi 3 avril 2012

Un Apple Store dans la tourmente - 36° épisode


Steve Jobs avait cuisiné le tueur des Firewire qui prenait ses ordres au pyramidion inversé devant l’Apple Store du Louvre, Paris.
On allait voir ça de près.
Lucas Cranach senior a mis ses lunettes avec faux nez. Gary, notre pistolero, coiffé d’une perruque blonde de travelo, prit position devant la devanture de l’Apple Store prêt à dégainer son pistolet avec silencieux. Et moi j’ai rabattu la capuche de mon blouson, genre 9-3 en goguette à la gare du Nord, ce qui ferait bobo tendance méchant autour de l’Apple Store.
Nous passions inaperçu dans cette foule bigarrée cosmopolite fatiguée de faire du lèche vitrine sans achat au musée, frustrée pendant des heures de ne pouvoir consommer que des images et ravie de ne plus être contemplée par quarante siècles d’histoire et de culture. Leurs visages semblaient dire : on est venu de loin et on a fait les momies et la Joconde. On l’a gagnée cette foutue galerie marchande du Louvre. Après l’effort, le réconfort. On va acheter quelque chose, vite.

Nous étions reliés par oreillettes et micros.
C’est Gary qui s’y colla. Il posa trois fois de suite sa main sur la pointe du pyramidion inversé toutes les cinq minutes. L’opération était à répéter cinq fois. C’était le signe pour établir le contact. Nous entrâmes dans l’Apple Store, faisions semblant de nous intéresser au Nouvel iPad et aux iPhones. Ressortions.
Rien ne se passa. J’étais sur l’escalier en verre de l’Apple Store imaginé par Steve Jobs. Lucas du côté des tables à iPhones. Cette fois Gary se tenait près de la pointe  du pyramidion inversé.
Adossé à la rampe de l’escalier en verre, je vis se détacher une employée Apple reconnaissable à son maillot rouge. Elle fila vers l’extérieur du magasin cherchant je ne sais quoi, passer devant le pyramidion inversé et remettre quelque chose à Gary.
Le chignon blond à maillot rouge disparut dans le magasin derrière un comptoir.

La voix de Gary dans l’écouteur : c’est une enveloppe. Il y a un signe Firewire dessus. C’est cacheté. Je fais quoi là ?

Lucas : cinq sur cinq, sort de la galerie marchande par les escaliers mécaniques. Va dans les jardins du palais Royal. On se retrouve au banc comme convenu.

Gary : cinq sur cinq, je sors.

Lucas : on te suit.

L’enveloppe portait le signe

 

« Rentre dans l’Apple Store. Demande Gwladys.
Lui dire : Le nouvel iPad existe-t-il en jaune ?
Réponse : Ma grand’mère en rêve. Elle adore les tournesols.
Lui dire : La mienne préfère les Ferrari rouges. Un Apple c’est gris ou blanc, un point c’est tout.»

Sur le banc du Jardin du Palais Royal, je fis quelques passes devant les yeux de Lucas pour le mettre en hypnose. Ses yeux se révulsèrent. Il parla avec la voix de Steve Jobs :

- Attention là, le chignon blond va vouloir vous entraîner derrière l’Apple Store, dans la galerie qui donne dans les sous-sols du Louvre. Au départ du chemin de visite du fossé de la forteresse de Philippe Auguste. Il y a une porte juste avant à droite. Partout des caméras planquées. Les Firewire ont pris le contrôle de tout le système de surveillance vidéo de la galerie marchande. N’y allez pas. C’est un piège. Shit ! Je viens de changer le cours des choses…
Mes tempes… cette fois c’était la voix de Lucas. J’ai la tête en bouillie…

Lucas sortit douloureusement de son contact avec Steve Jobs qui venait encore une fois de nous sauver la mise en changeant une version de l’avenir. Je suis sûr qu’il adore faire ça. Changer le cours des choses. Un maître de la distorsion temporelle.
Dans notre cas, la modification de l’avenir est sans grande conséquence puisque ça se jouait sur une heure à peine. L’incidence sur l’avenir général de l’humanité était tout à fait négligeable.
Les cycles des réincarnations ne seront pas entravés ou modifiés. Et rien n’évitera au tueur mexicain des Firewire de se réincarner illico en ver de terre, une métempsychose indulgente. Moi je voyais pour ce tueur, une réincarnation en amibe d’eau saumâtre. Mais rien ne peut aller contre les lois de l’univers et de la vie.

L’Apple Store du Louvre était dans la tourmente. Les Firewire en avait pris très certainement le contrôle. Nous devions changer nos plans. L’opération devenait délicate.
Revenu au port de l’Arsenal, dans la cabine de l’Alouette, nous faisions le point sur la situation.
Lucas résumait : nous savons que cette Gwladys, une blonde à chignon, est employée comme gestionnaire des stocks à l’Apple Store, qu’elle est chargée d’établir les contacts avec les tueurs à contrats, ils savent que nous connaissons le code de contact du pyramidion inversé qui doit sans doute contenir un palpeur signalétique minuscule, qu’une porte derrière l’Apple Store bien surveillée permet d’accéder dans des locaux visiblement bien gardés par tout le système de télésurveillance de la galerie marchande du Louvre au service des Firewire.
Ils sont capables de mobiliser des tueurs redoutables, ceux qui nous ont tiré dessus au Père Lachaise, un autre descendu par Gary. Ils nous connaissent mais ne savent pas encore que nous nous cachons sur l’Alouette amarrée dans le bassin de l’Arsenal, ils sont aussi sur la piste de James etc. Elastoc en fuite. Ils ont éliminé Los Tiñosos et plastiqué deux Apple Resellers, pourquoi ?
Ils ont un lien avec les Zetas, le plus redoutable gang de tueurs mexicain des deux Amériques.
Mais nous ne savons pas ce qu’ils veulent au juste, combien ils sont à Paris et qui les dirige, et surtout pourquoi ils s’en prennent d’une certaine manière à Apple ? Ils n’ont aucun scrupule à signer leurs crimes.
C’était bien résumé mais on n’avançait pas d’un pouce.
Nous, nous avions un allié de taille, Steve Jobs. Un tireur d’élite bien armé, Gary. Le Nouvel iPad pour communiquer. Une planque, l’Alouette discrètement amarrée cachée dans la forêt d’une centaine d’autres bateaux.

La première mesure à prendre : changer nos apparences.

Gary ma rasa la tête et je pris ma tunique safran et mes sandalettes de moine bouddhiste. Des lunettes. Un parapluie noir. Lucas appréciait : le Dallai Lama en jeune homme.    
Lucas mis une blouse grise de peintre, un béret de cuir, sortit son chevalet portable, une petite palette fixée sur une trousse en bandoulière de laquelle dépassaient une série de pinceaux. Un vrai peintre de la Renaissance.
Je trouvais que la tenue d’esquimau de Gary n’était pas de très bon goût. Il garda néanmoins son gilet en peau d’ours blanc car, disait-il, il cachait bien son arme avec le silencieux monté. Lucas lui commanda un pantalon Cyrillus chino blanc par l’iPad afin de ne pas traîner dans Paris et de nous faire repérer stupidement. Mais il ne voulut pas enlever son bonnet de fourrure en peau de phoque. Bon… à Paris ça passait. Loin d’un esquimau, nous avions un dandy du marais vaguement esquimautisé.

Le moine, le peintre et le dandy. Steve Jobs, un pistolet Glock avec silencieux entre les mains d’un expert, le Nouvel iPad. Nous étions parés. 

(à suivre)