mercredi 14 mars 2012

La feuille de route de Steve Jobs : Mountain Lion, iPad, etc. - 33° épisode



J’étais dans le monde intermédiaire. Incertain, entre la vie et la mort.
L’attentat des Firewire qui a coûté la vie à Los Tiñosos, m‘avait plongé dans le coma.
Sur une sorte de grande piste conduisant vers une lumière blanche, j’ai vu disparaître Los Tiñosos et apparaître Steve Jobs.
Ma conversation avec Steve était fluide. Comme si nous avions attendu avec impatience des milliers d’années pour nous parler. Et là ça se produisait.
Steve m’avoua ses difficultés d’être, la manière dont il avait été aspiré par sa vision d’Apple.
Je lui exprimais mon inquiétude sur les orientations de la boîte prises depuis son départ vers l’outre tombe. Il y eut un silence sidéral et il me dit :

- J’ai laissé une feuille de route à ceux que j’ai choisi pour reprendre les affaires  d’Apple. 
Je suis resté en esprit auprès de ceux qui mènent la barque à Cupertino et croient qu’on peut rendre ce monde un peu meilleur. Chacun à sa place le peut.
Nous pensions que le numérique pourrait y contribuer. Les deux tiers de l’humanité vivent dans la pauvreté économique. Un jour ils auront aussi ces technologies et pourront s’ouvrir au monde. Nous préparons la révolution qui fera, dans dix, vingt ans, de ces quatre à cinq milliards d’êtres humains, des êtres en communication les uns avec les autres. Nous favoriserons le passage des idées et l’esprit de tolérance.
Je me suis toujours méfié de ce que les humains appellent charité. Je me tenais à l’écart des galas de charité, des sociétés de bienfaisance et des donations à effet d’annonce. J’étais hérissé par cet égoïsme enrobé de sucre, si ce n’était pas du mépris fourré au chocolat.
Mes maîtres bouddhistes m’ont enseigné la compassion et c’est elle qui donne la vérité à la charité. Aucune œuvre humaine ne peut survivre sans la compassion. Parmi toutes les vertus qui s’en dégagent, l’une permet de se regarder soi-même par les yeux du prochain. C’est ce que j’ai voulu pour Apple. Une boîte qui se construit pour l’utilisateur, pour lui permettre de s’emparer simplement et facilement d’une technologie complexe.

- Mais là Steve, tes héritiers sont bien loin de la compassion…

- Loin des grandes œuvres de l’esprit, l’informatique n’est qu’une pensée de configuration d’outils, de cristaux, de matière et d’énergie. Elle porte en elle, comme toute chose, sa propre fin car la forme qui est vraie aujourd’hui ne le sera plus demain.
Mais dans les grandes œuvres de l’esprit, les œuvres saintes inscrites dans le grand cycle, ce qui est vrai aujourd’hui, le sera aussi demain. Comme il est aussi vrai que toute chose porte en soi sa continuité, par la mort, la renaissance.

- Mais regarde donc la politique commerciale d’Apple, la manière dont ils refroidissent le petit peuple des Philomacs, la manière dont l’argent risque simplement d’appeler l’argent. Ils ont à présent la première capitalisation boursière. La plus grande menace qui pèse sur la boîte : la banalisation entrepreneuriale et l’ivresse du fric. L’OSX qui s’imprègne de l’iOS simplement parce que l’iOS a rapporté plus de fric que jamais l’OSX aurait pu rapporter dans un délai aussi bref.
Tu ne crois pas qu’ils surfent sur la facilité ? Que leur vision prend un chemin simplement prévisible et dans ce cas hautement précaire ? Alors que le progrès de l’OSX était sa contraction, son extrême vélocité, son ergonomie. Et que là il y avait encore un gros boulot à faire, des frontières à repousser ?
Puis les voilà que se résignent aux petits pas prudents, 10.7, Lion,10.8, Mountain Lion puis suivra le 10.9, les iPhone et iPad avec des petits plus.
Et ils ramènent l’OSX vers l’iOS. Des petites étapes qui ne ressemblent en rien aux ruptures que tu cherchais dans l’invention ? Comme s’ils voulaient vendre et encore vendre… et seulement vendre.
N’aurait-on pas pu imaginer un chemin inverse ? Un OSX dépouillé, économe en espace disque et de plus en plus véloce ? Et un iOS qui en récupère le génie ? Et laisser les réseaux dans leur dynamique en s’y accrochant, s’y amarrant ? Et l’OSX risque de s’engraisser, de devenir épais, ingérable par sa complexité, épuisé par ses détails. Snow Leopard contractait l’OSX en espace disque. Il faut du minimalisme. En design comme en configuration de logiciels : du concentré de simplicité.
Ils ont quitté cette voie.

- Non, Sin, non. Ca ne devrait pas se produire bien que tout ce qui se construit est propre à l’inévitable délitement.
Les héritiers d’Apple ne détruiront rien, pas encore, pas si vite.
Ils deviendront peut-être timorés. Ils auront peur de se tromper. Mais le tissu des réseaux se complexifie de par le monde. Inexorablement.
L’interrelation de cette humanité pléthorique et divisée est maintenue par les réseaux numériques, les interconnexions sont toujours davantage nécessaires. Sinon les hommes se détruiront et ils le savent.
Transports, soins médicaux, administration des Etats et des entreprises, progrès scientifiques, gestion des maisons, de l’environnement. Aucun secteur de l’activité humaine n’échappera aux réseaux numériques. Le réseau des réseaux, le Net intègre.
L’homme est un prédateur sauvage, préoccupé par ses racines et sa reproduction. Quoi qu’il chante, il est indifférent au reste sauf quand il oublie un peu ses racines et sa reproduction. Il faut bien qu’il s’épargne lui-même. 

- L’interrelation numérique entre les hommes est un réseau de synapses. Tout réseau se grippe. On n’évitera pas les coupures. Le Net n’est pas à l’abri de la dégénérescence.  Tu connais bien l’inconstance des choses.
Doit-on se fier à l’inconstance ? Ou doit-on renforcer l’immuable ?
Un réseau est inconstant.
L’intelligence mise dans un OSX est une part d’esprit qui renforce un immatériel de stabilité. Le réseau ne se classe pas nécessairement dans la durée. L’intelligence, elle, est pérenne.
Ne commettent-ils pas chez Apple une immense erreur stratégique ?

- Je voyais les choses comme eux. Je savais qu’un jour viendra où la toile portera l’interrelation humaine. Il faut accélérer le mouvement, le précipiter.
Les routes terrestres et maritimes ont ouvert le monde. Les interrelations numériques en feront autant et plus même. Un jour chaque être humain sera relié au reste de l’humanité, quand il le veut et où il le veut, sans barrière. Il aura entre ses mains, pausé dans sa paume, le passe d’accès dépassant les langues et les cultures. Le commerce de l’esprit n’aura plus de limite.
Et arrivera aussi le jour où l’homme prédateur détruira tous les réseaux qui nous lient. Il détruira sa propre création comme il a détruit la terre. Toute création humaine génère le génie et l’absolue médiocrité. C’est le mouvement de la destruction et de la construction.
Ensuite d’autres formes interrelationnelles se cristalliseront car on en gardera un vague connaissance.
Nous n’en sommes qu’à la préhistoire, oui l’aube de la préhistoire.
J’aimerais participer au débat, leur en parler…

- C’est interdit aux morts. A moins que …

- Je veux que tu m’aides. Mon médium sera Lucas Cranach senior. Et toi, Sin, active-toi.

- Steve… je …

C’est alors que je me suis senti pris par un hoquet comme au sortir d’un étouffement, et je vis devant moi l’infirmière et l’inspecteur de police Jabert chargé de l’enquête sur l’assassinat de Los Tiñosos.
L’infirmière me demanda qui est ce Steve dont j’articulai le nom si distinctement avant de revenir à moi. Elle me dit : vous avez dit Steve, c’est peut-être l’un de vos amis, voulez-vous que je l’appelle, avez-vous son numéro ?

L’inspecteur Jabert fut moins prévenant. Que faisiez-vous avec Los Tiñosos ? Est-il vrai qu’il vous a pris votre job aux Chroniques de … , de qui, de quoi au juste ?  Et cette histoire de Firewire ? Que savez-vous sur cet attentat ? Pouvez-vous m’en parler ?
Voici où me joindre au quai des Orfèvres. Passez me voir d’urgence demain matin. Et voyons, qui est donc ce Steve ?

L’inspecteur Jabert m’a cuisiné pendant toute une matinée. Ce que je faisais place des Vosges, comment je connaissais Los Tiñosos, son ami Lucas Cranach senior, ce que je faisais dans la vie. Je leur ai donné l’adresse avenue Henri IV, l’adresse du « bureau » de James etc. Elastoc. J’ai évité de mentionner les Chroniques et surtout  Apple.
Sans profession, je vivais de l’argent de poche de ma mère. Enfin, ce qu’il en restait comme elle m’avait coupé les vivres. Je vis dans une minable chambre de bonne avenue Henri IV, Paris, chez un copain qui m’héberge. Il est parti en voyage. C’est un Californien.
Jabert prenait des notes fébrilement. Et moi quand j’invente des sornettes, je suis plutôt champion.

James n’était plus visible. Pas de message. Rien. Il se planquait.
Petites précautions contre le commando d’assassins des Firewire : sur la boîte aux lettres, j’ai enlevé tout ce qu’il y avait de collé. Chroniques de Cupertino, James machin etc. J’y ai collé 5/10/11, vous avez deviné, la date de la disparition de Steve Jobs avec qui j’ai eu l’incroyable entretien post mortem.
Le niveau de culture en Jobsologie des Firewire avait le mérite de ne pas exister comme tout ce qui n’avait pas un rapport direct avec la force brutale et le fric.

Ce matin, un petit mot plié au fond de la boîte aux lettres. Dessus « Reprend tout en main. Excuses. J3SE ». James Smimoff Sputnik Stolichnaya Elastockovitch n’avait pas encore quitté Paris mais il devait avoir le feu au cul.

C’est ainsi que je suis revenu, officiellement cette fois, à la tête des Chroniques de Cupertino. 

(à suivre)