C’est moi, Sinsilla. James etc. Elastoc, trop éprouvé par l’assassinat de Los Tiñosos, m’a demandé d’assurer cette Chronique. Il se demande pourquoi c’est son éditorialiste qui y est resté et pourquoi je m’en suis tiré. Quant à Lucas Cranach senior, le célébrissime photographe, l’amant de Los Tiñosos, j’irai le voir à la clinique du Jardin des Plantes, Paris, cet après-midi. Il est mal au point mais s’en sortira.
L’attentat des Firewire a mis Apple sur les dents. Pergamon, le secrétaire de Tim Cook, vous savez ce colosse doux comme du duvet de poussin, m’a demandé de mes nouvelles. Dans la conversation, j’ai essayé de savoir s’ils allaient vraiment abandonner le MacBook Pro et comment se configure la relève mais il s’est montré digne d’Apple. Une carpe.
Je pense qu’ils vont s’orienter vers la formule du MacBook Air avec des écrans type verre fabriqué par Corning. Mais nous en reparlerons.
Je veux profiter de l’occasion d’avoir cette Chronique bien à moi pour vous raconter mon entretien avec Steve Jobs lors de mon coma prolongé après l’attentat.
J’étais donc dans le petit appartement sur cour de Los Tiñosos, dans un des coins de la Place des Vosges, Paris. J’expliquais à l’éditorialiste les dangers qu’il encourrait et les menaces de mort des Firewire, la branche Los Zetas, le cartel des assassins.
J’ai tout juste vu rentrer Lucas Cranach senior avec sa robe de chambre en satin noir, sourire à Los Tiñosos quand j’ai senti l’explosion et son souffle me coller au sol.
Dans un silence fait de chuchotements et de bruits étouffés, je me suis retrouvé avançant vers une lumière blanche que je ne pouvais regarder en face sans être ébloui. En me retournant, j‘ai vu mon corps allongé, celui de Los Tiñosos et de son compagnon Lucas Cranach senior. J’ai vu Los Tiñosos marcher à mes côtés en souriant. Sans boiter. Son énorme pansement qui recouvrait son pied écrasé par le piano Steinway avait disparu.
Il m’a dit « Va en paix, Roberto, pardonne mais c’était la vie, je n’y suis pour rien, mon talent littéraire était mince. Je ne voulais pas te porter tort, j’aime bien la manière dont tu racontes les histoires. Pardoneme ».
Sa voix venait de l’intérieur de moi-même. J’aurais voulu lui répondre mais il me dépassa trop vite et je l’ai vu disparaître dans la lumière.
Je le cherchais en l’appelant. Nous étions assez nombreux à cheminer. Des gens venaient de partout. Certains étaient arrêtés et regardaient autour d’eux. J’appelais toujours Los Tiñosos. Ma voix me revenait d’une étrange manière quand je vis Steve Jobs immobile qui tendait une main ouverte vers moi.
Le « Hi Sin ! » me surprit. Il me connaissait donc. J’oubliai, nous étions dans le monde intermédiaire des morts. Le lieu du milieu de nulle part où nous formons déjà une sorte d’unité collective. Un monde ressoudé.
Il m’était impossible de voir vraiment son apparence. Je devinais pourtant son maillot Issey Miyake par l’aspect du col. Son visage se précisa. C’était bien Steve.
- Hi Steve. Vraiment ravi de te rencontrer là. Dans la vie, jamais ça ne se serait produit, je…
- Laisse tomber, Sinsilla. Tu sais dans la vie j’étais mal à mon aise. Comme prisonnier d’une peau étrangère. Ils disaient que la conquête de soi est un chemin qui grimpe. Et bien moi, je descendais la pente. Facilement. Je me sentais happé par ce que je ne pouvais éviter de faire. Et j’étais dominé par le chemin qui m’y menait. Je n’y suis pour rien. Imagine descendre une forte pente. Courir sur un plan incliné.
- Oui, on courre. De plus en plus vite. C’est grisant. On ne peut plus s’arrêter.
- Tu vois bien, sur une pente pareille, tu deviens la course même. Tu t’identifies à elle. J’avais conscience d’être englouti par la gravité. C’est elle qui me dominait. Alors j’essayais de freiner, je voulais que ça vienne de moi. Je m’attardais sur des milliers de détails pour me persuader que j’étais bien à l’origine de cette course folle. Et j’emmerdais tout le monde. Une manière de me dire qu’il s’agissait bien de moi. Que c’est moi qui contribuais et pas la pente qui m’emportait. Tu vois. C’était simple. C’était ma vie.
- C’était ton talent, Steve.
- Je ne contribuais à rien. J’y étais poussé. Avalé par une vision des choses que je ne comprenais pas mais que je ne pouvais pas dire clairement. J’ai passé mon temps à clarifier ma vision. C’était comme s’alléger d’une contrainte à chaque fois que j’y parvenais.
- On a essayé de t’en écarter.
- Oui, ils m’ont rendu cinglé. Quand ils ont essayé de m’écarter de la pente, de me retenir. J’étais pris par la rage. Je devenais fou, je haïssais, je pleurais. Je voyais la pente. La plus grande pente. Il suffisait de m’y laisser courir. Je sais bien que ça leur faisait peur. Moi je sautais les obstacles facilement. J’ignorais les chutes, ça ne comptait pas. L’important était ailleurs.
Entrainé par la pente. Il me semblait voler. Mais eux trébuchaient. Je ne pouvais pas faire autrement. Il m’était impossible de me refreiner. Je leur ai fait du mal. Mais que pouvais-je faire d’autre sur cette pente qui m’accélérait. Le pire qui pouvait m’arriver, c’était qu’on me détourne, qu’on me capte vers ailleurs.
- Mais Steve, tu n’étais pas le seul à avoir compris ça. Il y a tous ceux qui t’ont remis sur la pente, les mille et une petites mains de par le monde. Sans eux tu serais peut-être bien devenu fou.
- Sin, j’avais senti cette présence. Et je me suis dit que c’était eux qui m’offraient la gravité. Cette force qui me portait, qui m’emportait. Je crois que je les ai plus aimé que moi-même. Jusqu’au dernier de mes jours. Je ne pouvais pas le leur dire mais j’ai essayé de le leur montrer. Une cage invisible m’empêchait de laisser fuir le moindre sentiment. Des bouffées d’affection m’échappaient. Que pouvais-je faire de plus ?
Je n’ai jamais réussi à craquer ma prison. Ca restait au dedans de moi. J’ai lutté pour la réduire, la rendre impalpable. Puisque ça ne sortait pas, je l’ai réduit et transformé par la passion que je mettais dans les boîtes à Cupertino ou à Pixar.
- Tu n’avais pas d’orgueil mais à présent, ceux qui vivent de ce que tu sentais si fort en toi, eux s’enorgueillissent de l’immense réussite, de la vérité contenue dans de ce que tu voyais, que tu essayais de rejoindre.
Il resta un moment silencieux. J’ai senti qu’il suivait encore les affaires d’Apple. Du moins qu’il envisageait de forcer les implacables règles de l’Hadès et qu’il avait vraiment envie de se faire entendre dans le monde des vivants.
Mais il ne le pouvait pas. Il lui fallait un médium. Quelqu’un qu’il pouvait inspirer en rêve ou par des apparitions furtives. Cette loi des morts ne peut être transgressée. On recense deux trois cas dans l’histoire de l’humanité où une résurrection a pu s’opérer. Et encore, les témoignages prêtent toujours à discussion. Par contre il existe pas mal de médiums qui sont en relation avec des morts.
Steve regardait en bas vers la petite cuisine dévastée de l’appartement de Los Tiñosos. J’ai suivi son regard et je voyais clairement, à côté du corps sans vie de Los Tiñosos et de moi dans le coma près de la table de cuisine en train d’être manipulé par les premiers secouristes, je voyais qu’il fixait Luca Cranach senior, le grand photographe. Son médium ?
On reprend ça dans la prochaine Chronique. Vous avez vu, je me suis nommé rédac’chef ! James etc . Elastoc s’est évaporé.