mardi 27 mars 2012

Le Nouvel iPad met Steve Jobs en rogne - 35° épisode


Souvent Paris, France, m’ennuie.
Je me promène alors entre les deux Apple Stores du Louvre à l’Opéra. Pour m’encanailler, je fréquente Surcouf et la rue Montgallet. Je traverse à pieds la capitale. Et je rêve au Berry et à San Francisco.
En tournant autour de la Place de la Bastille, j’imaginais, à partir des pavés alignés, les contours de l’ancien château prison. Je voyais la foule révolutionnaire de juillet 1789 l’envahir, libérant quelques malfrats et Donatien Alphonse François, marquis de Sade.
Je sentais leur exubérance, leur rage face au mépris des privilèges de l’ancienne noblesse. Et sur les lieux même de cette révolte, la colonne de Juillet, témoigne que deux générations plus tard, l’affaire n’était pas réglée.
Les hommes passent, les privilèges restent. Et quatre-vingt pour cent des richesses des peuples est entre les mains  de cinq pour cent d’entre eux. Ça tourne. Ce n’est pas toujours les mêmes qui vivent en nabab. Je méditai cette loi sortie des indécrottables habitudes humaines. Devant un tas d’argent, il y en a toujours qui ont les mains plus lestes que les autres.
Moi dans ce domaine j’étais plutôt manchot.
Je descendis sur les quais du bassin de l’Arsenal, flânant et rêvant aux ailleurs des bateaux.        
Il y a des moments où on aimerait être vraiment partout sauf ici même. Sur Sirius par exemple, en train de chercher entre lunes et soleils où peut bien se cacher la planète Terre.
Si la vie sur terre a été générée par une comète, je suis de ceux qui gardent au plus profond de leurs gènes l’attrait des immensités galactiques. Peut-être les premières races humanoïdes avaient-elles encore cette propension sidérale. Ce que le sapiens sapiens a sans doute perdu quand on le voit s’enferrer dans les ténèbres des idéologies diverses et variées qu’il invente pour donner du sens à son manque de communion avec le tout des choses crées qu’il s’efforce de détruire.

J’étais pauvre, fauché, je mangeais mon sandwich allongé dans l’herbe devant le quai côté boulevard de la Bastille au pied de la passerelle de l’Arsenal, regardant la terrasse du restaurant le Grand Bleu. Je savourais ma liberté en pensant à Cupertino, Palo Alto, au Golden Gate. Que fait donc à cet instant Floquette Grandpied du service marketing d’Apple ?

Je vis venir vers moi une silhouette noire. Le type sortit un pistolet et la balle traversa mon sandwich. Je dois la vie à une dizaine de personnes, couchées comme moi sur le gazon qui se sont levées en hurlant. Je me suis mis à courir vers la Capitainerie, je traversai le petit pont étroit de l’écluse qui sépare le port de la Seine. Et le pont s’est ouvert derrière moi pour laisser passer un plaisancier, un bateau de rivière qui portait le nom d’Alouette. J’ai vaguement vu le capitaine me faire un signe amical. Je rejoignis les quais de la Seine. Le tueur était bloqué de l’autre côté de l’écluse quand il m’a bien semblé voir le type tomber dans l’eau du côté de la Seine près de la barge où les bateaux attendent la disponibilité de l’écluse pour quitter le fleuve et s’engager dans le bassin.
J’ai couru vers le boulevard Henri IV, pris le pont de Sully et  je me suis engouffré dans le square Barye et m’affalai à bout de souffle sur un banc au pied de la statue. Les regards sympathiques de deux trois garçons flânant là, n’arrivaient pas à dissiper ma terreur.

Un problème, mon chou me dit l’un d’eux s’asseyant à côté de moi.
On veut me buter, trésor. Je lui fis un clin d’œil et je me dirigeai vers ma chambre de bonne sous les toits.  Mais mes pas me conduisirent irrésistiblement vers le bassin de l’Arsenal. Qui était ce capitaine de l’Alouette ?
Le bateau était amarré dans le bassin côté boulevard Bourdon. Je descendis sur le quai par l’accès place de la Bastille en marquant des arrêts. Personne ne me suivait.
Le capitaine me fit signe de monter à bord. Sa silhouette me semblait familière. Du déjà vu. Il retira sa casquette, ses lunettes et un faux nez. C’était Lucas Cranach senior. A côté de lui un petit moustachu.

- Gary, mon pistolero. Lui c’est Pedro Sinsilla, le lièvre du chasseur.

Les présentations faites, on rentra dans la cabine. Dehors Gary faisait le guet.

- C’est Steve Jobs qui m’a donné l’heure précise de ton passage sur le petit pont de l’écluse. Je t’attendais.
Gary est très précis même avec un silencieux. Il se donne de la peine et ne tire jamais au hasard. Une balle dans la tête, l’autre dans le cœur. Le Firewire est tombé dans la Seine. On le retrouvera dans quelques jours du côté de Boulogne-Billancourt.

Et passant du coq à l’âne :
- Regarde j’ai le Nouvel iPad.

A première vue aucune différence avec l’ancien sauf qu’il était posé sur son bel emballage flambant neuf.

- Qu’en pense Steve ?

- Demandes-le lui.
 
Je fis quelques passes devant les yeux de Lucas, ses yeux se révulsèrent et il dit d’une voix qui n’était plus la sienne avec un accent californien que j’ai de suite reconnu :

- Hi Sin ! Et de un, il faut que tu sois plus prudent, fucking connard. Tu vas t’installer sur ce rafiau et tu ne retourneras pas dans ta pièce pourrie boulevard Henri IV. Et de deux, si tu veux savoir ce que je pense du Nouvel iPad et bien mets le dans tes Chroniques de Cupertino de ma part. Comme personne ne les lit, ils vont se demander chez Apple quelle mouche te pique. Car eux te lisent. Et je ne veux pas leur faire de la mauvaise pub. Mais dis bien que je suis furieux et que j’en pleure. Il fallait faire plus que l’écran Rétina et le processeur A5X ! Ça pouvait bien attendre quelques mois de plus et sortir un truc qui casse vraiment la baraque. Et cette batterie agrandie qui arrive juste à faire face à la gourmandise de l’écran Rétina ! Soit dit en passant vraiment génial. Mais ce sont des petits pas, encore des petits pas. Nul à chier ! Des nuls ! Faut les virer ! Mais ils vendent, ça pour sûr ! Incapables de sortir un vrai iPad3, frileux, anxieux, ils lancent timidement le « new » iPad, timoré comme  l’iPhone3S et non l’iPhone4, j’enrage. Et voilà en plus qu’ils distribuent des dividendes aux actionnaires ! Shit !

- Calme-toi Steve. Tu n’y peux rien. T’es raide mort. Mais que veulent les Firewire, Steve ?

- OK, anyway, …je viens de voir passer le type que Gary a descendu. Amazing ! Quel tir ! Au milieu du front et au cœur en plein mile. Il était mort avant de tomber dans la Seine.
Le type m’a dit qu’il était heureux d’avoir terminé cette vie de con. Père alcoolique, mère battue, laissé à lui-même, aucune éducation scolaire, son premier crime à treize ans, rentre dans le cartel des Zetas à quinze, muté sur Paris par les Firewire, c’est lui qui a posé la bombe place des Vosges, il se rendait chaque jour au Louvre pour prendre ses ordres.
Il faisait ce qu’on lui disait de faire. Bien payé, dit-il, 1.000 € par contrat avec frais en sus. Il en exécutait en moyenne cinq par mois. Il se dit Mexicain et circulait avec des papiers bidonnés. Il a été recruté là-bas à Guadalajara le mois dernier. On lui interdisait tout bagage et n’avait pas le droit de téléphoner chez lui. Il aime le foot, s’agenouille devant la vierge de Guadalupe, vénère le drapeau du Mexique et hait les gringos, prend les dineros qu’on lui donne sans poser de question, bouffe des tamales, frime avec ses bottes en peau de crotale, qu’un ou deux tour chez les putes les semaines chargées, appuie sur la gâchette mécaniquement, descend trois bouteilles de Téquila par semaine, n’apporte rien à ce monde qu’il n’a pas choisi, une vie simple finalement. Amazing !
Au fait, il faut que je l’interroge sur sa sexualité de tueur. Il ne doit pas savoir comment ouvrir le capot d’un ordinateur…

- Steve reste ici ! Qu’est-ce qu’ils mijotent à Cupertino après l’iPad3 ? 

- Je vais te le dire franco de port : l’informatique risque de me gonfler depuis que je les vois tourner en rond à Cupertino. Il est 17 heures et d’ici à 20 heures ce soir, il n’y aura rien de neuf chez Apple. Sauf qu’ils seront encore un peu plus riches et que l’action se maintiendra nettement au-dessus des 600 $. Un record, encore.
Nous les morts, ce qu’on sait c’est par les autres morts. On ne devient pas plus malin parce qu’on est mort. Un con restera un con mais il sera simplement inoffensif pour les vivants. Un idéologue restera un idéologue mais ne pourra plus inciter les gens à mourir sur des barricades, la mort le rend heureusement inopérant.
Et ce n’est pas parce qu’on est mort qu’on voit l’avenir à long terme. On voit les choses avec une anticipation de quelques heures comme on chemine vers la réincarnation future. On profite d’une distorsion temporelle. On voit l’état du monde deux ou trois heures avant les vivants. Mais c’est un grand max. C’est pour ça que je peux veiller sur vous si vous ne faites pas les andouilles. 
Le Mexicain m’a parlé d’une pyramide inversée dans la galerie marchande du Louvre. Pour se faire repérer faut poser trois fois la main sur la pointe de la pyramide inversée toutes les cinq minutes cinq fois. Sont tordus comme un geek de Bill Gates. Tu te rends compte, trois fois chaque cinq minute cinq fois de suite. On se dirait sur Windows. Crazy !

- Le pyramidion inversé… c’est devant l’Apple Store ! Je rêve !

Lucas Cranach senior ouvre les yeux et me dit que Steve est parti. Il veut parler avec le tueur Mexicain avant qu’il ne se réincarne en lombric. Se réincarner en ver de terre est assez rapide. Ce tueur est un régressant. Pour Steve, la réincarnation sera plus longue à s’opérer, heureusement pour nous.

Il ne nous restait plus qu’à faire un tour à l’Apple Store du Louvre. C’est plus sympa que de zoner dans la rue Montgallet.

(à suivre)

mardi 20 mars 2012

Une journée ordinaire à la cafète d’Apple - 34° épisode


J’ai pris un blanc sec avec Lucas Cranach senior. Nous venions de disperser discrètement les cendres de Los Tiñosos, l’éditorialiste bien connu de la revue Musicos, le redoutable concurrent d’Audiofanzine. C’est son ami Lucas Cranach senior qui, selon la volonté du défunt, exécuta la dispersion sur le trottoir devant l’Olympia, la salle de concert mythique du boulevard des Capucines, Paris, France. Nous  regardions tristement la machine verte de la ville nettoyer le trottoir que nous venions de quitter.  
Lucas Cranach senior prenait quelques photos de la scène tragique. Son amant aspiré pour toujours par les petites balayettes automatiques de la propreté de Paris. 
Lucas ruminait sa vengeance.
Ces assassins sont trop dangereux. Je lui conseille de se faire oublier un peu. On ne se dresse pas frontalement contre les Firewire.

Dans les jours suivants, deux attentats  eurent lieu à Paris. Pas de victimes mais d’énormes dégâts. Tous contre des Apple premium resellers, les pauvres APR si maltraités par Apple. Et chaque fois on retrouvait sur les lieux des tracts portant le signe :
 

Lucas Cranach senior  était un homme ténébreux. Toujours sur la retenue. Pour se détendre, il me proposa une petite balade au Père Lachaise. On s’est donné rendez-vous au métro éponyme et il me dit qu’il affectionnait particulièrement la tombe d’Allan Cardec, le grand spirite du siècle dernier.
Devant le mausolée de l’homme du Livre des esprits, je me suis risqué.

- Lucas, n’avez-vous jamais entendu parler les morts ?

- Trop, Roberto, beaucoup trop. J’ai la tête pleine de voix. C’est le chahut dans ma tête. J’ai décidé de ne plus les écouter. C’est épuisant ce brouhaha, vous savez.
Je viens souvent ici au cimetière du Père Lachaise et dans bien d’autres, car les esprits des morts n’y sont pas. Ils s’éloignent rapidement de leur corps. Et ne restent surtout pas dans un cimetière. Ils s’accrochent à leurs vies tant qu’ils n’ont pas été absorbés dans le giron de la réincarnation. On trouve bien ici quelques esprits de gardiens de cimetière qui n’arrivent pas à quitter le Père Lachaise. Esprits de fonctionnaires qui après l’emploi à vie cherchent l’emploi à l’éternité.
Avant chaque contact, j’ai trop mal aux tempes, ma tête tombe sur la poitrine, mes mains restent inertes le long de mon corps. Et je suis là immobile. Plongé dans un sommeil apparent. C’est épuisant.  

- Et si un mort célèbre vous désignait comme son porte parole ? Seriez-vous disposé à l’écouter et à rapporter ses propos ? Accepteriez-vous l’envahissement du sommeil magnétique ? Accepteriez-vous que je vous plonge dans un état de clairvoyance somnambulique ?

- Non.

- Même si ce mort vous attendait ? Vous éviterez tout mal physique aux tempes ? Même si cette forme fluidique émanait de Steve Jobs ?

Il ne répondit pas. J’avais fait ce qu’il fallait. Maintenant c’était à Steve de faire le reste du boulot.
Nous passions devant la tombe de Victor Noir, le rédacteur en chef du journal Le Peuple, un confrère, assassiné en 1870 par un parent de l’empereur Napoléon III. Je vérifiais si la braguette bien pleine du gisant en bronze était toujours aussi  astiquée par les femmes qui cherchaient la fécondité, quand Lucas Cranach senior me tendit une photo.
J’ai l’ai reconnue de suite.

 

- Sin, vous voyez cette photo.

- C’est une vue de la cafète d’Apple à Cupertino.

- Mais je n’ai jamais été à Cupertino !  Et je l’ai trouvée hier sur la carte SD de mon Leïca.
Je serais le medium de Steve Jobs.

Je pensais en souriant en moi-même, bien joué Steve !

Nous étions arrêtés dans l’allée du crématorium. Je regardais Lucas Cranach senior dans les yeux et lui passai mes deux mains devant le visage. Et lui dit :

- Laisse-toi aller… laisse parler Steve Jobs…

Il pâlit et sa voix changea, devint plus grave, et il dit avec un fort accent américain :

- Oui, de mon temps, ils prenaient de l’acide ou faisaient semblant de planer sur le campus pour en avoir trop pris la veille. Les belles journées ordinaires à la cafète d’Apple. Amazing.
Ca les aidait à imaginer des outils hors de toute logique du moment. Maintenant ils se mettent tous à faire du sport à l’exemple de mon ami Tim Cook. Même Big Bug qui s’occupe du service Virus, se met à courir. Il courre comme un haricot sauteur mexicain. Ha ha !
Le vrai exploit sportif n’est pas à la portée de tout un chacun. Il faut refaire les mêmes gestes. Encore et encore. Alors que l’acide leur ouvrait l’attention et les mettait dans un autre état de conscience. Amazing !
Le sport apporte des petits progrès par petites étapes. Alors que l’acide fait renter dans une vision et déglingue. C’est comme si on prenait l’ascenseur alors que d’ordinaire on monte l’escalier en soufflant. C’était la mode des années soixante-dix. Beaucoup ont perdu la raison. Je ne le conseille vraiment pas. A personne. Méfions-nous du sport, anyway.

La feuille de route que j’ai laissé à Apple indiquait des changements d’échelle programmés. En un saut nous aurions dû passer au renforcement de l’OSX et à son ouverture vers plus de simplicité dans la navigation tout en gardant la cohérence avec iOSX. En liaison avec l’iTele. Un saut vers la cohérence des devices, vers la navigabilité intuitive et le système de la télé. Ils y vont. A cloche-pied alors que je voyais un seul pas. Avec un grand pas, les autres, ceux de Bill Gates, auraient été encore sonnés alors que là ils peuvent nous suivre en s’adaptant progressivement.  

- Demande à Steve qui sont ces Firewire ? Que veulent-ils donc ?

Lucas Cranach senior murmura une langue incompréhensible. Il interrogeait Steve.

- Sortez, sortez… dit la voix de Lucas qui brusquement écarta les bras et revint à lui.

- Viens Roberto, prenons par là. On va sortir du cimetière par la petite porte de l’autre côté. Steve vient de me dire que nous sommes en danger…

Il se mit à courir et je le suivis. J’entendis une détonation et puis une autre. Les balles ricochaient sur les pierres tombales.

A la télé, à la radio, dans les journaux, la meute des journaleux piaillait en chœur : fusillade au Père Lachaise, le syndicat des gardes cimetière demande le renforcement de leurs effectifs, deux touristes australiens légèrement blessés, le Père Lachaise fermé et classé scène de crime, le ou les tireurs n’ont pas été identifiés, des témoins affirment avoir vu s’enfuir deux hommes mais leur signalement reste vague, des douilles retrouvées près du crématorium.
Le Parisien titrait : fusillade et une tombe du Père Lachaise profanée
Sur la photo de la une on voyait tracé au feutre gras :

 

Steve venait de nous sauver la vie.

(à suivre)